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Léa, les feuilles tombent et t'as du rouge aux genoux

Hel

Hel

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152 voix

Léa a dix ans. Du rouge sur les genoux, tout le temps. Et sa mère l'embarrasse à lui faire porter des collants blancs en nylon par-dessus. Le rouge il se voit, il dépasse. Nouvelle école, nouvelle ville. Industrielle avec des cheminées hautes, des fumées qui se confondent aux nuages. Une moche ville, grise. Ses amies lui manquent. Bon, OK. Son unique amie depuis le bac à sable lui manque. Ça lui fait une boule grosse, là, dans le ventre. Dans la cour d'école, seule, elle regarde les feuilles des marronniers qui tombent. Les filles la charrient, la bousculent, Léa tient pas trop sur ses cannes, tombe souvent. Ça les amuse les filles. Les garçons aussi. Léa cannes rouges qu'on l’appelle. Le maître est sévère, pas méchant, mais exigeant, et rude dans la voix et les façons. Et puis elle, ses traits c'est comme ses pas : jamais droits. Des tâches et des ratures parfois. Le maître, il aime pas. Il déchire ses pages. Ça aussi ça les amuse, les filles, les garçons. Y'a rien qui va dans cette nouvelle vie là. Le père et la mère, y vont pas non plus, ça crie tard le soir, les mots violents qui giflent. Léa cannes rouges pâli, ça se creuse sous ses yeux, comme des petites poches de vide, de rien, de vague à l'âme, et de triste. Aussi le froid qui mord, la mer absente. Léa colle ses vieux coquillages sur un carton à chaussures. Boîte à rien, boîte pour plus tard, boîte à trésors qu'elle a pas amassés encore. Sa mère l'inscrit à la piscine. Un cadeau en théorie. Un enfer de plus en vérité. Les bras, les jambes qui s'emmêlent. Les rires des autres. Encore. Toujours. Puis le goût du chlore qui passe pas, qui reste dans le fond de sa gorge. Sur son lit elle s'allonge, elle rêve parfois qu'elle vole jusqu'au plafond, qu'elle s'envole par la fenêtre, elle serait une feuille, une feuille d'automne aux jolis marrons. Le dimanche, elle parle au téléphone à sa grand-mère qui est restée là-bas. Elle lui envoie des magazines illustrés, des Fantômette qui lui font quelques heures belles, un disque de Barbara qui dit « il pleut sur Nantes et je me souviens, la ville de Nantes rend mon cœur chagrin ». Léa gratte ses croûtes, ça saigne rouge joli, ça fait du bien.

Léa a onze ans. On efface, on recommence tout. Presque. Y'a rien qui s'efface jamais vraiment. Mais les collants blancs sont loin, c'est plus legging noir, converses rouges. Léa cannes rouges toujours. Pour son anniversaire, sa grand-mère lui a offert un baladeur. De la musique qu'on ballade comme ça sur son cœur, partout, tout le temps jusqu'à plus de piles. Ça mange l'argent des croissants, mais ça n'a pas de prix vraiment. Léa trébuche moins, comme si les notes ça lui faisait une bulle. Cette année on reste dans la ville moche encore. Le collège est gris immense. L'exigence multipliée par dix. Les traits de Léa, comme ses pas, toujours pas droits. Mais comme elle se fond noir dans les recoins, sans bruits sans éclat, on la laisse prendre la poussière. Troisième rang contre la fenêtre. Contre le mur de la cour grise, elle regarde les autres. Les garçons, les filles, qui se tournent autour. Elle c'est dans sa tête que ça tourne en boucle. Elle écrit des poèmes, des trucs niais avec une petite couche de noir par-dessus, des choses roses, parfois rouges, écorchées comme ses vieux genoux. Des billets pour la boîte coquillages. Plus trop de cris le soir. Maman rentre tard maintenant, des fois pas du tout. Papa c'est ses yeux qui se strient de rouge. Beaucoup de bouteilles vides contre la porte du hall. Léa les récupère. Elle efface les traces. Elle transforme. Rince les odeurs, peint les bouteilles en couleurs, glisse des messages dedans, des poèmes recopiés, des paroles de chansons, des déclarations. Puis sème les bouteilles dans la ville, sur le pas des portes, le long du chemin qui mène au collège. Les portes les plus tristes, celles qui ont les murs qui s'effritent. Sur ses genoux, juste des petites marques en forme de croix qu'on remarque même plus trop quand Léa plonge. Léa aime ça, plonger. Plonger du plus haut plongeoir. Peu importe que ses bras et ses jambes s'emmêlent, on lui fiche la paix devant ses grands sauts et cet air décidé dans le regard. On sait pas, que Léa se noie.

Léa a douze ans. On déménage encore, plus haut dans le nord. Gris, noir, violent. Entre ses jambes ça coule rouge. Des jours de douleur, où elle reste au lit. Maman dit que c'est ça devenir une femme. Léa préférait encore l'époque des collants blancs. Plus encore celle des coquillages, qui avec le temps qui passe dessus ressemble maintenant à un mirage. La maison est jolie, avec vue sur la mer froide. Pas sa mer à elle, mais derrière les brumes, par là-bas, paraît que c'est l'Angleterre. Ça la fait rêver un peu. Atteindre le continent à la nage. Dans le nouveau bassin chloré, ça motive ses bras et ses mollets. Sa grand-mère lui envoie tout Pagnol, Manon, Le Temps des secrets, Le Temps des amours et le reste. Elle avale les pages qui ont un peu l'odeur de son sud, un quelque chose qui chante. C'est le temps de l'amitié au détour d'un couloir, Léa cannes rouges percute Céline bulldozer. Une fille aux cheveux courts et aux joues rebondies, une qui sait distribuer les baffes aux mots qui piquent. On les rebaptise : Laurel et Hardy. On a toujours le mot, mais ça Léa le savait déjà et puis Céline c'est une aventure, son Angleterre. Elles sèchent ensemble, fument leur première cigarette sur fond de rock britannique. Léa ça la marque au rouge sur sa joue. Cadeau de Papa. Elle se teint une mèche de cheveux de la même couleur. Au moins ça a le mérite de réunir les troupes, le couple, soudé pour l'empêcher de glisser du mauvais côté, filer sur la mauvaise pente. Pour l'éloigner de ses mauvaises fréquentations, sa mère l'envoie passer l'été chez la grand-mère. Une punition en forme de cadeau. Le plus beau des beaux étés. Un gravé pour toujours. Les fruits du marché le matin, les après-midi de plage, ou de café à l'ombre d'une terrasse. Le soir, elles écoutent Brel et Brassens. Parfois juste les histoires de jeunesse de la grand-mère, belles comme des automnes passées.

Léa a treize ans. Au rouge succède le noir. Grand-mère s'envole une nuit sans prévenir. Les feuilles tombent plus vite cette année-là. Tombent encore après l'automne. Des mots chagrins dans la boîte coquillage, des joues barbouillées salées. Des heures vides de rien. Longues. Léa faiblit. Automate. Papa s'oublie dans le travail, Maman qui porte déjà le chagrin de Papa lui fait cadeau du psy. Léa se cogne beaucoup, les cannes et le cœur raccord, rouge saignant. Comme on sait plus quoi faire, on la laisse fréquenter Céline Bulldozer. Elles ne s'étaient jamais quittées de toute façon. Céline, elle a le cœur vague à l'âme aussi, avec des bleus qui partent pas, 'cause du garçon qui a fourré sa langue dans sa bouche pendant l'été, et ses mains sous sa chemise large, puis qui maintenant l'ignore. Léa lui demande comment c'était, la bouche à la bouche de l'autre collée, alors Céline Bulldozer met sa langue dans la bouche de Léa. Chaud et humide. Langues collées emmêlées. Sucré comme un bonbon. Profond comme la mer. Léa rit après, Céline aussi. Son cœur fait boum un peu, sur les bord et en dedans. Elles peignent leurs ongles en noir, passent des Smith aux Stones, atterrissent sur Depeche Mode. Font le mur un soir pour aller faire pipi devant la porte du garçon amnésique. Le chagrin est là toujours, mais avec des couleurs dessus. On va chez grand-mère, faire le tri. Léa reste dans le jardin. Elle demande qu'on lui garde les livres et les vieux disques. Comme on aurait tout foutu à la brocante, on accepte. Maman y rajoute une broche en forme de violette qui rejoint les trésors de la boîte coquillage. L'été on se ressoude en famille, la tante Marie, la cousine Margot qui a seize ans et des garçons en ribambelle pendus à ses yeux de biche. Léa pour l'impressionner lui confie son baiser bonbon sucré. Ça fait le tour de la famille comme une pilule qui reste coincée. Une gouine manquait plus que ça ! dit Papa.

Léa a quatorze ans. Elle lit Duras et Sagan. Les livres parfums de violette au souffre de grand-maman. Y'a des trous sur ses jeans, et pis d'autres dans le cœur que rien ne comblera plus. Léa se dit qu'elle respire quand même. Céline est envoyée en cure, sa mère la trouvait trop grasse. Trop vache dit Céline Bulldozer. Elles s'écrivent encore et encore à l'infini des mots. Léa fait semblant de pas voir que Papa-Maman décachètent recollètent, les lettres au blanc tendre. Léa envoie à Céline des packs de survie, M&M's et Haribo pour contrer la déprime des carottes vichy. Léa pense à abandonner la piscine pour des cours de guitare. Puis elle se cogne à Simon. Simon tout en nerfs, musclé et blond. Partout. Au collège, contre le bassin. Goûts de la même musique, des mots et des éclaboussures. Enfin presque, Léa fait semblant un peu qu'elle aussi se prend pour un poisson. Ils s'ouvrent les paumes d'amitié, ne se lâchent plus, ça fait plaisir à Papa-Maman , ce garçon en col blanc, tout poli, dont le Papa est médecin en plus, voyez-vous donc ! Si plaisir qu'ils sentent même pas les odeurs d'herbe qui flottent du sol au plafond dans la chambre de Léa, quand Simon est là. Léa rit euphorie, Léa vomit et pirouette dans sa tête. Elle aime pas trop, mais Simon, lui, elle l'aime grand comme ça. Elle se raconte que c'est comme un frère, et du baume innocent sur ses plaies, et elle y croit. Puis y'a aussi Madame Félix, la prof de français qui les inscrits à un concours d'écriture. Léa écrit l'histoire de L'échassier aux cannes rouges, un conte sucré, drôle, tendre, cruel. Un oiseau qui rêvait de voler et se cognait aux arbres. Premier prix, Papa est ravi. Maman aussi. On lui offre une mobylette.

Léa a quinze ans. Des montées, des descentes. Sans casque à toute allure. Céline revient. Céline fil de fer. Mais Céline délavée, changée dans le dedans. Comme si tout était parti avec l'eau des carottes vichy. Elles ont plus trop rien à se dire et puis Simon prend la place au milieu aussi, grignote tout. Simon qui sait autant qu'il grignote, et qui pousse Léa à quitter le bassin qu'elle n'aimait pas. Pour la guitare faudra attendre, sacrifier les samedi soirs cinéma, garder tous les mioches du quartier, les mignons, les insupportables et les geignards, économiser denier après denier. Simon offre à Léa un aquarium, vide. Un aquarium symbole. Et dedans un premier billet, pour les cours, la guitare. Léa se colle à lui, en chaleur et battements de cœur, en merci grand comme ça. Léa se fendille. Tout se complique côté badaboum. La nuit elle rêve de la langue de Simon collée à la sienne. Comme elle sait pas comment lui dire, elle tait. Elle attend le bon moment. Simon aussi est amoureux, il lui dit des étoiles dans les yeux. Léa au bord du vertige s'écroule quand elle comprend que c'est d'une autre. Mobylette poussée au plus loin du compteur, elle prend tous les virages, toutes les descentes, pendant que Simon fricote. Léa cannes rouges réussit à se faire mal. Un été parfum d'hôpital. Céline qui revient doucement, qui avait pas changé vraiment en fait. Elles occupent les heures éther, en se tressant des brésiliens au poignet. Elles font des vœux, pour de faux évidemment, comme si elles y croyaient à ça. Pfff n'importe quoi ! Mais si ça pouvait aider un peu quand même... Simon passe en coup de vent signer son plâtre, baiser sur le front, baiser de frère. Il vient avec l'autre. L'autre, une sirène, reine des mers et blonde comme un soleil. C'est à elle qu'il donne sa bouche. Léa aurait aimé dégringoler plus fort, se faire plus mal encore.

Léa a seize ans. La peau couleur d'abricot. L'été passé à ramasser des fruits. Des cals sur les mains, des courbatures, des griffures, et un aquarium tirelire qui déborde. Si Simon voyait ça... mais Simon voit pas. Simon sait pas. Simon silence depuis une dispute pour de rien, un soir de première bière, de premier whisky et de premier elle-sait-plus-quoi. L'aveu qui lui est sorti, avant de vomir sur ses chaussures. Six mois de silence. T'façon Léa s'en fout. Elle y pense même plus trop. Elle a goûté des langues à tous les parfums de l'été pour oublier. Des langues, et c'est tout. Trop de choses qui se bousculent. Le lycée, le ventre rond de Céline. Céline Buldozer et petit tracteur sous le nombril. Céline qui a toujours été en avance sur tout. Céline belle. Céline forte que sa mère a foutu à la porte parce qu'elle veut pas avorter. Maman, ça lui a foutu les jetons aussi, assez pour prendre un rendez-vous à Léa chez le gynéco. Dans la boîte coquillage, des bonbons pour choisir, pour se donner du temps. Pour une fois, Léa trouve que Maman dit un truc pas trop con. Elles vont ensemble acheter la guitare. Maman confesse, avoue, avoir rêvé aussi d'être Janis ou Joan. C'est Papa qui rentre tard maintenant. Elles se font des soirées filles, soirée cinéma, soirée avec Céline parfois. Puis un soir Papa ne rentre pas. Maman ça la brise en deux. Lui aussi, il a entendu le chant d'une autre sirène. Un chant assez puissant pour les abandonner toutes les deux. C'est bizarre, ça soulage plus que ça fait mal. Même si Maman reste un peu sur le carreau. Maman cannes rouge pense Léa, en lui serrant les paumes. Léa photographie la maison face à la mer. Comme ça, une dernière fois avant les hautes tours. Le lycée aussi, elle n'y a passé qu'un an, de traits pas droits. Des polaroids flous pour la boîte coquillage. Elle décide qu'elle n’y retournera pas.

Léa a dix-sept ans. Du bout de ses doigts, elle maîtrise tous les airs tous les accords. Quand Maman a le blues, elle lui réclame Jeux interdits. Elle dit que ça lui fait du bien, d'écouter et de laisser couler ses joues. Elle pleure, se mouche, et puis repart comme de rien. Avec Céline, elles la trouvent grise. Céline mamour, qui a des valises grandes sous ses yeux du sommeil qui manque. Céline qui galère, mais Céline fière et gaga devant le truc qui bave, pleure, morve en permanence dans ses bras. Caissières au Super U, c'est pas ce dont elles rêvaient. Mais elles sont ensemble, et puis c'est en attendant. Laurel et Hardy, ça les suit. Faut croire qu'on quitte jamais la cour du collège, juste que Céline distribue moins, elle hausse les épaules, elle s'en fout. Le week-end, elles emmènent junior au square. Léa y joue des airs, y griffonne des paroles qu'elle accroche aux branches des arbres. Elle repense à quand elle semait des bouteilles. Elle aimerait bien ne faire que ça, semer des choses, des mots, des petits cadeaux. Mais ça mettrait pas du beurre dans les épinards et il faut aider Maman qui se tue de ménage en ménage. Alors on encaisse, on sourit, et on oublie pas de rendre la monnaie. Et puis y'a Tony, le vigile, regard qui pétille et mots pour rire. Céline dit qu'on en mangerait bien, mais c'est Léa qui se fait croquer au final. Un premier coup, comme ça pour voir. Rapide, brutal. Pas grand-chose à en retenir, plutôt à oublier. Léa rend son tablier un jour d'automne, les feuilles finissent toujours par tomber. Les chansons qu'elle y a accrochées volent dans toute la ville, du moins c'est ce qu'elle se raconte. Céline lui parle parfois de Simon, lui demande si elle a des nouvelles, si elle pense encore à lui. Léa y pense. Un peu, beaucoup, à la folie. Répond qu'il est mort, qu'on en parle plus. Se repasse en boucle des airs de Barbara, comme de l'alcool sur ses plaies encore à vif. C'est comme le reste, ça passera ?

Léa a dix-huit ans. Léa ça passe pas. Léa ça va pas. Plus du tout. Léa se lève à midi, se traîne du lit au canapé, regarde la télé, céréales de la main à la bouche par poignées. Sentiment de raté, de pâté, de traits qui iront jamais droits. Maman ça va plus non plus, elle menace, pose des ultimatums, puis d'autres et d'autres encore. Que si ça continue c'est la porte. Qu'on peut pas se laisser aller comme ça. Et comment elle fait elle, et comment Céline fait, avec un gosse en plus. Léa sait pas. Léa s'en fiche. Léa glisse. Des trucs sous sa langue qui font oublier. Des trucs qui font que Léa se retrouve sur le palier. On fait quoi avec une valise, deux cartons de livre, une boîte coquillage et une guitare ? On pense bien à Céline, mais Céline qui galère déjà, et qui ne nous parle plus trop non plus t'façon. Comme une merdeuse qu'on se sent, on sait pas, on trébuche. Léa cannes rouges ça n'en finit pas. On passe la pire de la pire des nuits. Dans le square aux belles paroles envolées. Priant pour pas se faire violer, priant pour crever. Puis on met sa rancœur et sa fierté ensemble dans un petit mouchoir, au fond de sa poche bien tassé, et on appelle Papa au petit matin. Sans trop d'espoir puisqu'il reste plus que ça ou la corde. Pourtant Papa est là. Il vient chercher Léa. Il ramasse Léa. Léa qui se demande si c'est toujours ça la vie ? Des marches dont on se casse la gueule, et des écorchures qu'on se fait panser. Papa présente l'autre. La sirène qui s'appelle Laurence et non Cassiopée. Léa aimerait la haïr, elle essaye un peu, discrètement. Elle y arrive pas. Pourtant Laurence elle rigole pas. Elle bouscule, elle appuie sur les écorchures en même temps qu'elle panse. Une drôle de sirène qui chante un tout nouvel air d'arrête de pleurnicher, de te laisser faire, et relève-moi ce menton, et trouve-toi. Trompe-toi, casse-toi la gueule encore et encore, mais me dit pas que y'a rien à faire. Un peu comme la mère en différent, quand Léa y pense. Quand Léa regrette. Ce sera le bois. Comme ça, au hasard d'un atelier. Léa veut façonner, graver, écorcher autre chose que ses genoux. Les feuilles tombent, et le tronc apparaît. Léa lit des choses tendres, des poésies d'enfant, des contes doux.

Léa a dix-neuf ans. Elle apprend, elle façonne. Et puis elle raccommode. Elle apprend de ces putains de trucs ! Maman qui est repartie dans la ville grise, qui avait un amoureux là-bas. Un qu'on savait pas, sauf Papa que ça avait abîmé en dedans. Céline qui a repris le chemin de l'école aussi, les remords de sa mère qui fait la nounou pendant que Céline Bulldozer fait dans l'esthétique. Qui l'aurait cru, une vocation pareille chez celle qui distribuait les mandales aussi vite qu'elle enquillait les piercings. Dans l'entrée chez Papa, une console belle, sur-mesure, née des mains de Léa. Le samedi soir elle joue, un petit groupe, des concerts dans des petits bars de quartier, avec deux gars de l'atelier. Un soir elle croit voir un fantôme. Mais c'est bien lui, sans sirène, sans rancune, et même une lumière nouvelle dans l'œil. Simon. Ils n'hésitent pas, ne tournicotent pas trois heures. C'est qu'on va pas se rater cette fois, crient les cannes de Léa rouge aux joues. Ils s'aiment. Vite, fort. À se faire mal, à en vouloir encore. Dans l'empressement, mais toujours à l'écoute de l'autre, de quoi raccrocher au vestiaire des souvenirs de Tony mal digérés. Léa ça lui cogne au cœur. Et c'est pas juste Simon, c'est elle aussi qu'elle commence à aimer. C'est une année haute voltige et galipette, partout, sous les draps, dans les champs, une année de printemps qui devrait durer tout le temps. Léa légère, Léa balancelle et sourire cerise. Simon grisailleux pourtant, parfois. Mais Léa trop heureuse qui voit pas. Puis y'a les examens, et la passion de créer là au bout des doigts, ça finit par en faire des choses et des choses, pour rester attentive. La boîte coquillage se charge de petites figurines taillées, de copeaux et de sciures de ses premiers succès.

Léa a vingt ans. Putain, vingt ans Léa ! On a mis vingt bougies sur la forêt noire pour fêter ça. Tout le monde est là, Maman, son amoureux gris mais qui se marre tout le temps, Papa, Laurence, Simon, Céline, sa mère, et le petit qui trotte et fourre ses doigts dans la chantilly, les gars du groupe, et Léa cannes rouges, joues raccord, qui se demande si le vertige est derrière ou droit devant ? Qui se demande et dans dix ans ? En caressant la broche violette qu'elle porte à la poitrine. Il pleut, et Léa se souvient, même pas besoin de la boîte coquillage qui déborde. Léa respire et souffle fort.

Finaliste

152 VOIX

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Sourire
Sourire · il y a
Déjà lu, déjà aimé, mon vote pour cette petite Léa si courageuse et pugnace !
Je suis en finale avec une nouvelle, le refuge, si vous passez par là...

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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
j'aime bien votre récit au rythme savoureux et haletant, je me suis laissé porter volontiers, mes 5 voix bien charmées
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Didier Caille
Didier Caille · il y a
Alors, vite la suite des années pour Léa :) et si le coeur vous en dit je vous invite à découvrir mon univers http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-plumes-du-plaisir?all-comments=true&update_notif=1512411494#fos_comment_2269162, belle journée.
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Philou
Philou · il y a
Très beau texte que je n'avais pas lu avant. Mérite d'être en finale et même plus.
Philou

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Zalma
Zalma · il y a
Une écriture lumineuse pour dire et décrire tous ces passages sombres de l'enfance puis de l'adolescence et du début de l'âge adulte, ses frémissements, ses trébuchements, en demi-teinte, grandes tristesses et petites joies, grandes et petites plaies...

Les mots sont d'une justesse absolue, dans ce texte magnifique ! Car c'est une vraie performance : transformer les bleus de vie en pure poésie !

J'aurais voulu que le l'histoire continue, encore et encore... merci pour ce bijou en forme de coquillage ;: !

Mon vote enthousiaste (malgré quelques "coquilles"... ça arrive... :) ) !

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Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Une magnifique histoire pour raconter le parcours de vie de Léa 'cannes rouges'.
C'est teinté d'humour, d'émotions et votre écriture est fluide et juste. Merci pour le partage Hel et bonne chance pour la finale ! +4 voix

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Klelia
Klelia · il y a
Jolie histoire d'une jeunesse écorchée mais qui laisse place à l'espoir
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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Un très beau texte que je découvre également avec beaucoup d'émotion !
Le hasard (injuste) de la naissance, des rencontres qui accentuent ou corrigent les inégalités et accroissent ou atténuent les mauvaises habitudes et le mal-être... tout cela est illustré dans ce texte magnifiquement écrit. Bravo !

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Lafée
Lafée · il y a
Hé bien je découvre un beau texte bien rythmé et émouvant. La chronologie construite autour de l'âge de Léa est une belle trouvaille. L'intimité de l'enfance, de l'adolescence et de la famille est décrite sans concession et avec rudesse et c'est ce que j'aime.
Merci

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Steph
Steph · il y a
Une réelle découverte pour moi. Votre style est vraiment étonnant. Certains ont parlé de slam, je suis d'accord : Comme un air de journal intime qui prendrait la parole pour nous raconter Léa. On est avec Léa, on est Léa... Bravo. Mes 5 voix.
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