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Léa et Aline

Emma Casanove

Emma Casanove

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3 voix

Il fait doux ce matin, j’aime sentir le souffle léger de la brise matinale printanière dans ma nuque. Mes cheveux relevés en un approximatif chignon dominical lèvent tout obstacle entre la tiédeur de l’air et ma peau. Douceur, chaleur. J’aime cette sensation presque sensuelle.
Des oiseaux se disputent les miettes laissées près du banc par quelque passant plus matinal que moi.
Je m’étire, je sens mes muscles douloureux, engourdis par cette nuit difficile. Une insomnie inexplicable, la moiteur des draps, le fracas du métro auquel je suis pourtant désormais habituée. Un peu de bruit dans l’appartement, aussi. Aline est rentrée tard ; ou tôt, devrais-je dire.
Je ne pourrais pas dire quelle heure il était, je sais seulement que je tournais et me retournais déjà depuis ce qui m’a semblé être de longues heures lorsque j’ai entendu les portes, les pas, l’eau dans la salle de bain.
J’ai l’habitude, Aline sort tous les samedis soirs et rentre toujours tard. Je l’ai vue partir en début de soirée. Egale à elle-même, magnifique, perchée sur ses très hauts talons, offrant ses formes à peine dissimulées sous sa robe légère aux regards masculins.
Aline est comme ça.
Jamais vulgaire, pourtant. Les escarpins vertigineux sont tout simplement faits pour elle. Elle a vingt-cinq ans, elle est belle. Tout semble si facile pour elle.
Comme chaque samedi, ou presque, elle m’a proposé de me joindre à elle. Comme chaque samedi, j’ai refusé. Non pas que je n’apprécie pas la compagnie d’Aline. Au contraire, c’est une colocataire discrète et agréable. Deux ans à partager le même appartement, même si nous ne sommes pas réellement proches, des liens se sont tissés entre nous.
Il nous arrive de partager un café, chacune sur un bout de canapé, ou sur l’étroit balcon lorsqu’il fait doux. On discute un peu de tout et de rien. Du temps qu’il fait, de la couleur du ciel, du bruit du métro et des voitures, là, tout en bas. Je sais peu de choses d’elle si ce n’est qu’elle croque la vie à pleines dents. Ce que je n’ai jamais su faire vraiment.
Sans jamais entrer dans les détails, et je lui en sais gré, c’est avec un air mutin qu’elle dit avoir un penchant certain pour la chair. Elle dit ça naturellement, parfois le soir en rentrant, ou le dimanche au réveil, ou encore chaque fois qu’elle a, semble-t-il, goûté à des plaisirs charnels. C'est-à-dire très souvent. Des aventures brèves. Par choix. Parce qu’elle aime se sentir libre.
Je la comprends. Un peu. Mais sa vie est tellement différente de la mienne, comment pourrais-je comparer ?
C’est amusant, d’ailleurs, de constater que si nous vivons ensemble, nos vies n’ont rien d’autre en commun qu’un café de temps à autre et deux, trois bavardages anodins.

Je crois qu’Aline est rentrée seule la nuit dernière. Enfin, je n’ai pas entendu quoi que ce soit qui puisse me laisser penser qu’elle était accompagnée. En même temps, si je peux entendre les mouvements dans le couloir et la salle de bain, je n’entends jamais rien qui vienne de sa chambre. Les hommes qui oeuvrent à son sourire matinal se font discrets et ne s’attardent pas. En deux ans, j’ai entendu nombre de bruits de pas, mais aperçu bien peu d’hommes.
Ma sagesse l’amuse, je crois. Il est vrai que le nombre de mes amants est ridicule. Je ne m’en plains pas. Je n’ai pas son goût immodéré pour le sexe. Rien que de très courtes et très rares aventures sans saveur ces dernières années. Je vis très bien sans homme, sans désir, sans orgasme. Mes plaisirs sont ailleurs. Tiens, hier soir, avec mes amis Sandra, Lucie et Pierre, un excellent film, deux verres d’un très bon vin, de la bonne humeur, des rires. Cela me suffit. Cela convient à mon bonheur quotidien.

Bientôt dix heures. Ce matin, j’abrège mon escapade dominicale. Je suis fatiguée, gênée par le manque de sommeil. Je renonce à mes heures d’errance habituelles.
Je rentre. Je pousse la lourde porte cochère.
J’aime cet immeuble si parisien, malgré l’absence d’ascenseur qui me fera une fois de plus parvenir essoufflée au sixième étage.
J’entre tout doucement, Aline dort sûrement encore. L’appartement est silencieux et plongé dans l’obscurité. J’ouvrirai les volets plus tard, pour ne pas faire de bruit. J’aime la pénombre qui m’enveloppe après la luminosité des bords de Seine.
Je me glisse jusqu’au canapé. Un vieux meuble un peu usé qu’Aline a récupéré un jour. Couvert de coussins multicolores dans lesquels j’aime me lover.
Ce petit plaisir me semble encore plus précieux ce matin.
Je ferme les yeux.
Je m’endors.
Quelques instants ou davantage ? J’ai perdu la notion du temps, le confort douillet des coussins m’ôte toute envie de me lever pour regarder l’heure. Il me semble que la lumière qui filtre à travers les volets est différente. Peut-être ai-je dormi une ou deux heures ?
J’aperçois la porte de la chambre d’Aline. Elle est entrouverte, non ? Je ne crois pas qu’elle l’ait été lorsque je suis rentrée tout à l’heure. Elle a certainement dû sortir pendant ma sieste matinale.
Je ferais mieux de me lever maintenant, d’ouvrir les volets, de laisser entrer l’air printanier dans l’appartement.
M’assurer peut-être tout d’abord qu’Aline est bien sortie, et, dans le cas contraire, refermer la porte de sa chambre.
Je m’étire. Longuement. J’aime les dimanches indolents. Sans contrainte.
Aucune lumière ne perce depuis la porte de la chambre entrouverte. Aline aura elle aussi reporté le moment d’ouvrir les volets.
Je ne veux que m’assurer qu’elle n’y est pas, mais la soudaine et épaisse obscurité m’aveugle. Je passe la tête par l’entrebâillement de la porte. Mes yeux ne s’habituent que très lentement. Je distingue tout d’abord le contour des meubles. Ces lourds meubles anciens qu’elle m’a dit tenir de sa grand-mère. Je ne les aime pas beaucoup, mais c’est de sa chambre qu’il s’agit après tout.
Petit à petit, je discerne quelques objets posés ça et là : ce qui doit être la lampe de chevet, le réveil aussi. Puis la couette, négligemment enroulée sur le lit.
C’est alors que je suis saisie par ce que je vois: une silhouette. Un corps immobile. Un corps ensommeillé.
Aline n’est pas sortie.
Elle est là. Elle n’était probablement pas rentrée seule, en réalité.
Mes yeux s’habituent à l’obscurité, je distingue mieux les choses. Le lit défait. Comme après une jouxte amoureuse. Des vêtements féminins éparpillés sur le sol. La nudité du corps exposé.
Je ne peux pas m’empêcher de le contempler.
Je crois bien que jamais je n’avais vu Aline nue. En fait, j’en suis certaine.
Ce corps, je l’avais deviné sous ses vêtements tantôt moulants, tantôt transparents, rarement couvrants.
Mais jamais je ne l’avais regardé. Jamais je ne l’avais examiné, comme je le fais là, tout de suite.
Une drôle de sensation m’envahit. Un sentiment curieux, inhabituel.
Aline est belle. Endormie, elle perd de son assurance, de sa superbe. Elle semblerait même vulnérable. Un côté enfantin, presque, se dégage de ce corps impudique.
Elle est allongée de côté, un bras écarté offrant à la vue un sein arrondi. L’une de ses jambes est repliée sur le genou de l’autre. On devine plus qu’on aperçoit la très légère toison pubienne.
Pour une raison inconnue, ce corps endormi semble exercer sur moi une attirance magnétique. L’espace d’un instant, je tends la main vers lui. Vers ces rondeurs féminines qui semblent faire écho aux miennes. Vers ce mont à demi caché dont la vue provoque en moi la montée d’une chaleur inavouable.
Je dois me ressaisir. Lutter contre cette drôle de sensation qui naît tout au fond de mon ventre. Qui descend entre mes jambes et irradie ma chair.
Je fais malgré moi un pas en avant. Mes yeux percent la pénombre. En voir davantage. D’un peu plus près. Juste un peu.
Aline a très légèrement bougé. Elle a replié son bras, cachant le sein tout à l’heure exposé. Je n’en aperçois plus que la naissance rebondie sous l’aisselle. Un morceau de chair veloutée. Je voudrais le toucher. Juste un instant. Du bout du doigt.
Le caresser, glisser ma langue sous le pli du sein.
Chasser cette idée.
Aline soupire légèrement dans son sommeil. Elle se retourne, cachant désormais totalement le sein admiré.
Tétanisée par ce mouvement soudain, je retiens mon souffle de peur de la réveiller. Ne pas bouger, ne rien faire qui puisse mettre fin au ravissant spectacle qui s’offre à moi. Les fesses de Léa. Plus rondes que je ne l’aurais cru. Mais pas moins fascinantes.
Je ne parviens pas à les quitter du regard. Je me sens chavirer sous une vague de chaleur. Envahie par une fièvre violente qui brouille ma vue, fait transpirer mon corps, trouble mes sens.
Je suis bouleversée par un désir brutal.
Il me faut fuir, fermer les yeux, oublier la sensation éprouvée, la chaleur entre mes cuisses.
Il le faut, mais je ne bouge pas. Je suis comme paralysée, hypnotisée par ce fessier charnu, la courbe de reins. Je ne comprends pas. Je ne peux nier que c’est de désir que je suis envahie. De faim pour cette chair de femme.
Je ne parviens guère à réfléchir, tout brûle en moi.
De nouveaux soupirs et Aline se retrouve dans sa position initiale. Ou presque. La jambe n’est plus repliée. Je scrute l’obscurité jusqu’à distinguer son sexe au dessous de son pubis dont la blondeur contraste avec sa peau dorée.
Mon corps est moite, mon tee-shirt colle à ma peau, je voudrais l’arracher. Ma respiration s’accélère, je me sens prise de vertige, je veux toucher cette femme.

Des points lumineux dansent devant mes yeux, je peine à tenir debout immobile, la sueur coule le long de mon dos, mon entrecuisse est trempé.
D’un geste automatique, incontrôlable, je glisse ma main sous ma jupe, écarte brusquement ma culotte, et laisse mes doigts plonger dans l’humidité de mes sens.
J’éprouve un plaisir infini à me caresser, une sensation de bien-être presque immédiate. Tout va très vite. Je ferme les yeux, je jouis intensément, brutalement.
Je reste là, le cœur battant, les yeux clos, le corps humide collé au mur.
Je me sens apaisée. Je rouvre les yeux, remonte ma culotte et remets ma jupe en place. La pièce semble s’être assombrie, je ne distingue que péniblement le lit. La porte de la chambre laisse filtrer un peu de la lumière qui me guide ainsi hors de la pièce. Me voilà sur le seuil quand un murmure fige ma fuite.
« Léa »
Interloquée, je m’immobilise.
« Léa, ne pars pas »
Je n’ose pas me retourner. Aline est réveillée.
Depuis quand ? La honte m’envahit, je sens le rose me monter aux joues.
« Léa, regarde-moi ».
Je me retourne douloureusement. Par la porte désormais grande ouverte, les rayons du soleil pénètrent dans la chambre et atteignent le lit sur lequel Aline s’est redressée.
La lumière sur ses longs cheveux blonds et son corps nu la rendent plus désirable encore. Impudique, elle est assise en tailleur et n’a pas un geste pour cacher ce que je ne voudrais pas voir. Sa chair intime à peine dissimulée sous une trop fine toison pubienne. Elle me regarde droit dans les yeux.
Lentement, elle lève son bras gauche et me tend la main.
L’instant est irréel, suspendu. Je n’ai plus de volonté que celle d’Aline. Je m’approche donc à nouveau d’elle. Elle m’invite à m’asseoir au bord du lit et plonge ses yeux dans les miens. Tout en elle ne m’évoque que la chair, elle dégage une sensualité plus forte encore que plus tôt lorsqu’elle était endormie. La vague de désir me submerge à nouveau. Je sens la moiteur envahir mon corps, mon sexe.
Je ne suis plus moi-même, je brûle de laisser mes doigts courir sur cette peau nue, de pétrir cette chair voluptueuse, de goûter ce corps.
Aline me regarde toujours. Provocante et ingénue à la fois, elle se couche sur le dos, les jambes légèrement écartées et soupire doucement. Elle reste immobile.
Je risque une main sur sa cheville. Aline gémit et ferme les yeux. Elle écarte un peu plus une jambe.
Je perds pied, écartelée entre un désir infini et une panique extrême. Que dois-je faire ? Qu’attend-elle de moi ?
Faut-il me laisser guider par cette chaleur entre mes jambes ? Ce désir fou de caresser le corps d’Aline ?
Sa sensualité animale exerce un attrait irrépressible. Ma chair me brûle. Mon corps tout entier la désire avec violence.
Ses gémissements résonnent dans ma tête, l’écho est douloureux. Ma vue se trouble. Le corps d’Aline, là, impudique, le sourire que je crois la voir esquisser, le doux murmure de sa respiration, l’odeur de sa peau, tout en elle m’appelle. Me tourne la tête.
Elle se redresse pour attraper ma main, la remonter vers le haut de ses cuisses. Brusquement, elle mêle mes doigts aux siens et les enfoncent entre ses jambes, dans son sexe mouillé. Je ferme les yeux, l’onde de plaisir est intense. Je ne veux plus que jouer avec ses chairs, posséder ce corps offert. J’approche ma bouche de son sein et l’aspire goulûment, découvrant avec délice le goût suave d’un mamelon féminin et le plaisir de ma langue à parcourir la rondeur de cette chair de femme. Une peau légèrement salée, lisse, douce, parfumée. Je m’enhardis et saisis la bouche offerte en un long baiser, d’abord timide puis fiévreux. La langue d’Aline se mêle à la mienne. Elle mène la cadence, elle est le chef d’orchestre. Elle enroule, caresse, joue. Le plaisir me chavire.
La voilà qui presse ses mains le long de mon dos, de mes reins, jusqu’à atteindre mes fesses, qu’elle palpe, pétrit, sous mes gémissements sans retenue. A mon tour, je malaxe la chair de sa croupe avec avidité.
Il n’y a plus de retenue, plus de pudeur. Nos désirs sont nos seuls maîtres, nous sommes seules au monde.
Aline m’enjambe et plaque son corps moite contre mon dos. Elle glisse ses doigts entre mes fesses jusqu’à mon sexe halitueux. Sa langue joue sur ma peau, elle mordille ma nuque, mon dos,jusqu’à la cambrure de mes reins. C’est alors que par un tour de passe-passe voluptueux, Aline glisse sa tête entre mes cuisses, et sa bouche gourmande contre mon sexe. La chaleur de son souffle sur mon entrecuisse et la dextérité de sa langue goulue entre mes lèvres ont raison de moi. Ivresse.
Je gémis longuement sous ses caresses. Je jouis bruyamment, le corps secoué d’ondes de délice.
Mes yeux sont fermés, mon corps tout entier est trempé, ma respiration est haletante. L’odeur cyprineuse du plaisir charnel flotte dans l’air. Une infime brise caresse ma peau et prolonge mon bien-être.
« Aline ? »
« Léa ?! »
L’éclat de son rire me séduit d’abord puis m’alerte. J’ouvre les yeux. Aline est debout devant moi, emmitouflée dans son peignoir blanc, les yeux malicieux.
« Dis donc, pas si mal, hein, ce vieux canapé, on dirait ! Je ne sais pas à quoi tu rêvais, Aline, mais...il devait faire très chaud ! » Et son rire de retentir de plus belle.

***

3 VOIX

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A.G Matthey
A.G Matthey · il y a
Le rêve était sublime. Quelle réalité et sensualités il y a dans votre écriture. Je croirait qu'en quelque part... ce serait du vécue !
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