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Le vieil homme et la haie

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Mathieu Jaegert

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Eugène, c'est le génie incarné. Ancien pilote de char dans les plus grands carnavals de la planète, il s'est installé dans son pavillon de banlieue peu après un fâcheux accident qui a précipité la fin de sa carrière. Dans l'affaire, il a perdu un bras, mais pas le Nord. Un filou, le Gingin. Une carrure de rugbyman, une moustache rieuse, de la malice dans les yeux, un jardin propret, une haie colossale, et une kalachnikov dans la main droite. Tous les soirs à la même heure, il salue Laura en brandissant son arme. Un geste naturel d'une élégance folle qui éloigne les moins téméraires, à savoir tout le quartier, et attire les audacieux, autant dire pas grand monde à part la jeune femme. Perché sur son escabeau, il guette chaque jour son retour. Trois ans que le manège se répète inlassablement, sans un mot prononcé, pas même un bonjour. Quand le père Gingin aperçoit la berline bleue au coin de la rue, il se redresse, ébranle sa grande carcasse, remue les lèvres, hoche la tête et adresse un signe imperceptible du bout du canon, auquel le sourire éclatant de Laura lui répond. Une marque de connivence muette aussi inoffensive que le fusil n'a rien de factice. Dans les pavillons alentour, la peur et les menaces ont laissé la place depuis belle lurette à l'indifférence générale. Un détraqué de plus, voilà ce qu'inspire le bonhomme à ses congénères. Il vaut le détour mais ceux qui l'aperçoivent prennent bien plus au large, ne se focalisant que sur l'éclat menaçant de la kalachnikov. Bande d'ignares, se répétait Laura, les premiers temps. C'était avant qu'elle comprenne. Ce symbole guerrier, une trouvaille géniale ! Quand le sage désigne la lune, l'idiot regarde le doigt. En plein dans le mille, Gingin ! Rien de tel pour être peinard.
Ce soir-là, un fourgon de déménageurs bloque l'accès à la rue. Une faute de goût inqualifiable qui oblige Laura à un détour pour honorer le rituel. Stationnée à cheval sur le trottoir, elle s'extirpe du véhicule sans prendre la peine de refermer la portière, contourne le camion indélicat sans un regard pour les malotrus, et se positionne devant la haie qui lui paraît plus imposante que jamais. Eugène n'est pas visible, mais elle sent sa présence. Elle le salue d'un raclement de gorge discret, puis se replace au volant et actionne la marche-arrière pour s'engouffrer dans l'allée. Va pas falloir que les nouveaux venus jouent les trouble-fête trop longtemps. Pourtant, les jours passent, les camions défilent, les cartons s'entassent. Une femme, trois enfants, des petites filles surexcitées, pas d'homme. Une mère isolée, sans doute. Le printemps, lui, s'installe beaucoup plus vite que les nouveaux propriétaires. Il joue des coudes avec l'hiver comme Laura avec les meubles, malles et autres paquets encombrant le trottoir, pour se frayer un passage vers Eugène. Huit journées, une éternité. Le deuxième jour, elle est à deux doigts d'envoyer une pique aux envahisseurs, mais se ravise à la vue de la kalachnikov en position habituelle et des arrêtés municipaux les autorisant à étaler leur forfait sur une semaine. Ces gens-là doivent posséder des appuis haut placés.


Franck balaye d'un coup œil circulaire l'immense pièce qui lui servira désormais de bureau, de salle de réunion, d'espace de pause. Très vite investir les lieux, poser son empreinte, sa marque de fabrique, montrer qui il est. Le chef, en l'occurrence. Fraîchement débarqué de l'Aveyron. Autre cadre, couleurs différentes, changement de dimension. Ici, les vitres réfléchissent la lumière, le béton encaisse la chaleur et le métal déforme les images. Une réalité comme trafiquée, à l'opposé de la vérité brute des vastes plateaux de l'Aubrac. Pour exercer, il sera mieux ici, à Paris, propulsé à la tête d'une section de la BRI. Enfant timoré, fils d'un poète cévenol et d'une botaniste spécialiste de la narcisse sauvage, allergique aux armes, peu enclin à ce qui s'apparente de près ou de loin à une forme d'activité sportive, rien ne le destinait à la profession. Le mystère reste épais, certains anciens camarades évoquent sans certitude une forme de défi. En revanche, une chose est certaine, l'homme ne perd jamais de temps. Ses nominations sont suivies de succès immédiats et fracassants qui font sa réputation, émoustillent la presse mais nourrissent les jalousies. Dès qu'il entame une nouvelle mission, l'affaire du siècle lui tombe dans les bras aussi facilement que des prunes d'un arbre surchargé et vivement secoué. Coup de bol pour certains, flair naturel selon lui ! Franck affectionne l'ordre plus que tout, l'ordre établi, public, des choses, mais a horreur du grain de sable, de l'anguille sous roche, de l'improvisation. Il sait qu'il se plaira ici, au travail et dans le pavillon qu'ils ont déniché avec sa femme. Quand son téléphone vibre, ses sens sont déjà en alerte. Voilà la mission, sourit-il en décrochant. Moins de deux minutes plus tard, les grands moyens sont déclenchés, l'artillerie lourde de sortie. Montrer les muscles, gagner la confiance de sa hiérarchie, asseoir sa renommée. Le geste sûr, il enfile sa veste en cuir, ajuste un brassard, galope jusqu'à la voiture prête à bondir. Le convoi file vers l'Est. À la radio, Franck distribue les rôles comme s'il connaissait le terrain et ses hommes depuis dix ans. Boucler le quartier, calfeutrer les maisons, rassurer les riverains. C'est Augustin qui assurera le porte-à-porte, un jeune homme trapu croisé une heure avant à la machine à café. Un forcené armé d'une kalachnikov est retranché derrière sa haie. Franck sait où il met les pieds. Du pain béni, cette première opération ! En attendant le négociateur, il doit s'adresser à la seule personne en mesure de communiquer avec l'homme.
Laura est de retour depuis une heure quand déboule le cortège policier. Les camions investissent les lieux, des hommes prennent position. La jeune femme aperçoit de sa fenêtre l'ampleur du dispositif, et un petit homme sec et nerveux aux allures de chef d'escadron s'élancer vers son portail. Tremblotante, elle lui ouvre la porte à moitié, de peur qu'un fou furieux rapplique à sa suite. Ce n'est quand même pas rien, tous ces uniformes.
« Madame Bontin ?
— Mademoiselle, rectifie Laura tout en se pinçant les lèvres. Quelle idiote je fais, se dit-elle. Des dizaines de policiers en arme et je fais la maligne.
— Franck Azal, de la BRI. Nous avons toutes les raisons de penser que votre voisin se terre chez lui avec un arsenal de guerre.
— Mon voisin ?
— Eugène Zarko.
Laura explose littéralement. Un rire sonore, une déflagration apte à couvrir les détonations qui résonnent dans les centres d'entraînement au tir de la police. Dehors, seuls quelques oiseaux ont bougé. Laura remarque les volets qui se baissent, la tension des agents et le rictus sévère d'Azal.
« Vous voulez bien me suivre, s'il-vous-plaît. Changement de ton.
— Bien sûr.
— Nous allons nous protéger derrière les boucliers. D'après nos informations, son cirque dure depuis des années...
— Ridicule !
— Ne discutez pas.
— Je me demande bien qui vous a appelé, il est moins dangereux qu'une mouche sans ailes.
— Un témoin fiable.
Soudain, un bruit assourdissant, un moteur enrayé, comme une mitraillette grippée. Franck se fige, ses hommes se crispent. Le son s'éteint doucement. Laura n'en peut plus, elle éclate de rire à nouveau.
« M'enfin vous êtes folle, ne restez pas là, sermonne Franck. Vous croyez qu'il joue encore à chat perché ?
— Certainement pas !
— Alors venez, il a débuté son assaut, il faut qu'on organise la réplique.
— L'assaut sur sa haie !
— Pardon ?
— Il a dégainé son vieux taille-haie. Ni plus ni moins.
Franck balaye la remarque de la jeune femme et pivote vers ses troupes : « Attrapez-le vivant, pas question qu'il passe l'arme à gauche »
— Impossible !
— Comment ?
— Seul le bras droit est valide.
— Vous trouvez ça drôle ?
— Plus que vous ne l'imaginez !
Le négociateur se pointe. On lui fourgue un haut-parleur dans les mains. À la manière dont il le fixe, on lit le doute sur sa capacité à couvrir le raffut. Puis tout s'accélère. Un claquement de porte dans leur dos, une bousculade, une tête blonde, bouclée, la fille de la nouvelle voisine. Azal sent les choses lui échapper. Fichu grain de sable ! Où diable est fourré cet abruti d'Augustin ? Une main sur son pantalon. Ne pas se retourner. Un tapotement. « Papa ? » Foutu ! Le regard de Laura, le doute dans les yeux d'une poignée de ses hommes, les premières armes baissées, des boucliers au sol, une sourde révolte. Et la première branche de Gingin sur la chaussée.

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Didier Lemoine · il y a
Intrigue haletante. Pas de doute cela mérite le plein de voix. Bravo Mathieu, ce fut un bon moment de lecture pour moi. Si vous le voulez, vous pouvez joindre ma princesse. Elle est en finale du prix Imaginarius, et attend que vous l'aimiez ... ou pas ! C'est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Reunan · il y a
+ 5 contre + 5, c'est du beau jeu, clique http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-bateau-1
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YAN · il y a
Quelle chute! Bravo Mat!+5
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Mathieu Jaegert · il y a
Merci beaucoup Yan !
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Nicolas Jaegert · il y a
J'haie rien vu venir...
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Mathieu Jaegert · il y a
C'haie normal !
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Vivi Sonneville · il y a
Belle petite intrigue... haie haie attention ! kissous
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Luce des prés · il y a
Je découvre et je vote !!! +5
J'ai écrit un haïku de printemps, si ça vous dit...

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Zurglub · il y a
C'est rigolo !
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Zouzou · il y a
..;les lois de l'atavisme qui finissent en drôlerie , mes voix!
je vous convie sur ma page de haïkus en lice , si vous aimez !

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Mathieu Jaegert · il y a
Merci beaucoup Zouzou !
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
J'ai aimé votre écriture et la chute. Bon travail mes 5 votes ! Je vous invite au Vietnam le temps d'un songe si cela vous tente, Mathieu ! http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2
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Mathieu Jaegert · il y a
Merci Jean-Baptiste !
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Aëlle · il y a
Du suspense et une belle chute.
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Mathieu Jaegert · il y a
Merci Aëlle d'être venue me lire !
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