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Au départ, rien de particulièrement remarquable. Juste quelque chose qui ne semble pas être à sa place. Comme un petit caillou ou des grains de sable dans une chaussure, quelque chose qui ne se remarque pas tout de suite, mais qui finit par prendre de l’importance au fil du temps... et qui petit à petit devient une véritable obsession.
Sur 7,5 milliards d’habitants dans le monde, 51% sont des internautes réguliers et 39% sont actifs sur les réseaux sociaux. Connect2Me est l’un d’eux, celui où « il faut être » en bon professionnel qui se respecte. Fondé évidemment en Californie, au début des années 2000, il était devenu incontournable. On pouvait y trouver des employeurs, des prestataires, des stages, et toutes sortes de choses pour y développer ses affaires et ses relations professionnelles. Deux cents pays, 666 millions d’utilisateurs dont 24 millions en France.
Marc, chef de projet dans le monde du digital, était l’un de ses utilisateurs. Il avait su au fil des mois apprivoiser ce lieu d’échange numérique où les différentes contributions des membres parlaient de Big Data, d’Uberisation, de réalité augmentée, de certification en Digital Management, mais également de Social learning, de « comment calculer le ROI d’un projet IoT en entreprise » ou encore de l’incontournable disruption, un concept devenu lieu commun.
Tous les sujets n’intéressaient pas Marc, loin de là, et il se contentait le plus souvent d’en survoler certains. Lui était présent sur le réseau essentiellement pour développer son carnet d’adresse. En ces périodes d’importantes restructurations dans le tertiaire, mieux valait « anticiper » !
Le premier grain de sable était arrivé un vendredi, jour de son télétravail à domicile. Une notification sur son smartphone lui avait signalé qu’un email d’une de ses relations professionnelles l’attendait sur le réseau. Il s’y était rendu depuis l’ordinateur de son entreprise, déjà connecté au Net, et avait découvert qu’un certain Daniele Buonini, Chief Sales Officer selon son profil, en était l’émetteur. Son email, lapidaire et sans formule de politesse, était rédigé en Italien : « Ti ho trovato finalmente ! (Je t’ai enfin trouvé !) ».
Grâce à un traducteur en ligne, il avait pu comprendre la teneur du message et, bien que surpris, lui avait répondu sur un ton humoristique « È forte, e allora ? (Super, et maintenant ?) ». Il était manifeste que son interlocuteur s’était trompé de destinataire et d’ailleurs, il était persuadé que celui-ci laisserait les choses en l’état après s’être rendu compte de sa bévue.
Le second grain de sable était arrivé deux heures plus tard, alors qu’il se bagarrait avec un fichier Excel particulièrement complexe à base de formules alambiquées. Il s’agissait d’une seconde notification arrivée directement sur la messagerie de Connect2Me qu’il avait laissée ouverte. Il s’agissait de la réponse de Daniele à son email : « Scusa, ma non capisco ? (Désolé, mais je ne comprends pas ?) ». Marc avait trouvé étrange cette réponse, peut-être était-ce la phrase donnée par le traducteur automatique qui n’était pas bien formulée ? Il avait décidé de ne pas donner suite à cet échange absurde, avait fermé la connexion avec le réseau et s’était de nouveau concentré sur le document à rendre à son entreprise.

En fin de journée il avait complètement oublié cet intermède Italien. Il avait finalement réussi à venir à bout de son fichier récalcitrant et venait juste de l’envoyer par messagerie à son responsable. Il en était encore à s’étirer, satisfait de lui, quand une nouvelle notification de Connect2Me avait atterri sur son smartphone avec un petit « bling » sonore. Il avait pris son mobile en main, l’avait débloqué et s’était rendu sur le site. Ce nouveau message émanait d’une autre de ses relations, un certain Manuele Da Silva, consultor de seguros de proximidade, écrit en Portugais : « Foste escolhido ! (Tu as été choisi !) ».
Une profonde ride horizontale de perplexité s’était invitée sur son front. Il devait très certainement s’agir d’un dysfonctionnement du serveur de messagerie qui se mélangeait dans les destinataires, ça ne pouvait être que ça.
Il s’était contenté d’ignorer l’email de Manuele et l’avait effacé de sa liste de conversation, tout comme les échanges précédents avec Daniele.
Cette simple opération de suppression avait eu le don de faire cesser l’arrivée de nouvelles notifications.
Plus de grains de sable... jusqu’au lendemain matin !

Le week-end était enfin là, et Marc avait bien l’intention d’en profiter. Dès les beaux jours le rituel était immuable, après avoir étudié méthodiquement le parcours envisagé et noté les points de vue remarquables, il partait pour de longues escapades en VTT.
Son quotidien était à l’image de son intérieur : parfaitement rangé et ordonné. Il était propriétaire de son petit appartement en duplex, cosy, où le ménage semblait toujours avoir été fait trente secondes auparavant, et qui était niché dans un bel immeuble en pierres de taille d’une petite ville tranquille nichée dans un département de la région parisienne où bois et forêts occupaient encore une grande partie de la superficie totale.
A plus de quarante ans, la vie en duo ne lui manquait pas faute de l’avoir jamais goûté, au grand dam de ses géniteurs s’inquiétant de finir leur vie sans connaître les joies d’être grands-parents.

Il alla dans le cellier pour prendre possession de son VTT et fut surpris de remarquer que ce dernier n’était pas aussi rutilant qu’il l’avait pensé. Du sable s’était invité sur la chaîne et les pignons du dérailleur, ainsi que sur le guidon. Il était pourtant persuadé de l’avoir nettoyé dès le retour de sa dernière sortie, mais cela remontait maintenant à plus de 2 semaines, la faute au mauvais temps, et peut-être qu’il se trompait.
Une fois ce dépoussiérage terminé, il prit encore un petit moment à réviser une dernière fois le trajet qu’il s’apprêtait à suivre. Un mince sourire s’invita sur son visage lorsqu’il comprit qu’il connaissait déjà le tracé envisagé par cœur. Il avait hâte de sortir et s’imaginait déjà sur son vélo, humant l’air chargé d’odeurs printanières tout en pédalant à un bon rythme.
Il en était là de ses agréables pensées, lorsque son téléphone portable se mit à vibrer. Plusieurs notifications arrivaient à en croire les nombreux soubresauts qui agitaient son appareil. Les sourcils froncés, il se dirigea vers le mobile laissé sur la console de l’entrée. Quatre notifications de Connect2Me étaient affichées sur l’écran.
Il déverrouilla le terminal et tapota sur la première d’entre elle. Encore une fois, le message émanait d’une de ses relations, un certain René Morcalt, courtier en prêt immobilier : « Je t’ai beaucoup cherché ! ». Marc fronça les sourcils, a priori les ennuis du site avec le système de messagerie n’étaient pas résolus. Étrange quand même ! Les grains de sable étaient de retour.
Il passa au second message, celui de Jason Bartlett, Account Director : « You’re finally here ! (Tu es enfin là !). Puis celui d’Eshita Khan, Owner at AlphaGeek Consulting : « Don’t hide from me ! (Ne te cache pas de moi !) ». Il ne prit pas la peine d’ouvrir le dernier, persuadé qu’il serait de la même encre. Il reposa doucement le téléphone, recula de quelques pas, puis s’assit sur les premières marches de l’escalier menant à sa chambre et à un petit bureau. Il avait besoin de réfléchir posément et de trier les pensées qui se pressaient à la lisière de sa conscience. Oubliées ses envies de balade en VTT !
Au bout de quelques minutes, il décida de passer à l’action, il allait faire part à l’équipe de Connect2Me du dysfonctionnement. Il monta la fin des marches et se rendit dans le bureau pour allumer son PC domestique. Une fois sous tension, il attendit patiemment qu’il se réveille (il était d’une lenteur extrême au démarrage ces derniers temps) dans un ronronnement de disque dur et de ventilateur, puis ouvrit une session Internet et se connecta sur le réseau. Une fois sur la page d’accueil, il hésita entre plusieurs liens et finit par se rendre au hasard sur l’un d’eux, sans y trouver ce qu’il cherchait, bien évidemment. Plutôt que d’agir de manière empirique, il décida de cliquer sur « Assistance Client », lorsqu’une notification arriva. Sans prendre le temps de l’identifier, il l’ouvrit et retint un hoquet de stupéfaction, le message disait « Je suis là ! ». Et la surprise avait été encore plus grande en découvrant qui en était l’expéditeur : Marc Baliers ! Le message émanait de... lui-même ! Il n’était pas fou, il était impossible qu’il se soit envoyé un email sans même s’en rendre compte. Il relut plusieurs fois le nom de l’émetteur... Cette histoire devenait complètement folle ! Alors qu’il réfléchissait encore à cette aberration, un autre message s’afficha : « Sais-tu qui je suis ? ».
D’un doigt mal assuré, Marc parvint à répondre d’un simple « ? ».
Un échange épistolaire numérique s’engageait sous ses yeux avec son mystérieux « double ».
« Alors ? »
« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? »
« Qui je suis n’a pas vraiment grande importance, disons que je suis le symbole du temps qui passe mais aussi de la mort, je suis l’attribut de Chronos, l’alternance du vide et du plein... ! »
Marc eut l’impression de se retrouver dans une émission connue avec une énigme posée par un pseudo vieillard. Il essayait de réfléchir à l’énigme posée quand il se rendit compte que les messages échangés depuis le début de cet entretien surréaliste s’effaçaient automatiquement les uns après les autres de sa boîte de réception, seul subsistait le dernier ! Comment cette prouesse était-elle possible ? Puis un éclair le frappa de plein fouet... Un sablier, sa tirade absconse parlait d’un sablier bien sûr ! Il l’écrivit et envoya le message. La réponse fut immédiate.
« Exact, un sablier rempli de milliards de grains de sable qui te fera prendre conscience de la brièveté de tout ce qui est soumis à la mesure. Comme tu t’en es rendu compte, je peux être qui je veux. Les identités numériques n’ont pas de secret pour moi. Je suis Manuele, Daniele, Jason, bref, tous ceux avec qui tu as échangé depuis hier et qui ne savent même pas que je me suis fait passer pour l’un d’eux. Je suis qui je veux, quand je veux, et actuellement, je suis même... TOI tout simplement ! »
« Que me veux-tu ? »
Pas de réponse, Marc envoya un second message.
« Tu es un hacker et tu as installé à mon insu un ransomware sur mon PC ! Tu as crypté mes données personnelles et pour les récupérer, je vais devoir te payer une rançon pour avoir la clé de déchiffrement ! ».
Un long blanc numérique encore. Marc songeait déjà à lancer un antivirus pour s’assurer qu’il n’avait pas chargé malgré lui ce logiciel lorsqu’enfin son interlocuteur daigna répondre.
« Non Marc, tu n’y es pas, absolument pas, j’aurais pu le faire, c’est vrai, mais moi, ce que je veux, c’est autre chose... je te veux toi ! »
« Tu me veux moi ? C’est quoi ce délire ? »
Marc sentit une peur insidieuse se frayer un chemin jusqu’à ses entrailles, un nouveau message arrivait !
« Tout ce que ce que tu as bâti l’a été sur du sable, celui qui s’écoule et que tu ne peux retenir, au travers du sablier. Lorsque ce dernier sera vide, je viendrai te chercher ! »
Marc relu plusieurs fois le message. Envolées ses idées d’escapade en VTT, une colère froide sourdait de chacun de ses pores.
« Je vais te dire ce que tu es vraiment, un pauvre malade doublé d’un mythomane, tu crois réellement m’impressionner parce que tu as réussi à pirater mon carnet d’adresse sur ce réseau ? Tu te trompes lourdement ! C’est à la portée du premier petit hacker venu. Il me suffirait de fermer mon compte à l’instant, et je n’entendrai plus jamais parler de toi ! »
« Qu’attends-tu pour le faire alors ? »
Mis au défi, et sans plus réfléchir, Marc stoppa net la conversation en fermant rageusement sa messagerie, se rendit sur « Assistance Client », parcourut rapidement des yeux le blabla habituel et mis moins de cinq secondes à trouver ce qu’il cherchait, « Fermer votre compte », il cliqua dessus. « On va voir ce qu’on va voir espèce de taré ! » marmonna-t-il dans un rictus mauvais. Le robot d’aide aux abonnés parut sincèrement peiné de cette décision, et lui demanda s’il était sûr de vouloir fermer son compte définitivement. « Et comment ! » dit-il à voix haute « Et comment ! ». Il actionna rageusement le bouton « Valider ».
Il s’attendait à ce que le message « Désolé de votre décision et cætera » apparaisse sur l’écran mais rien ne vint ! Marc haussa les sourcils et essaya une nouvelle fois, pour un résultat identique. Ce n’était pas possible ! Le message qui s’affichait disait : « Vous ne pouvez pas fermer un compte qui ne vous appartient pas ». Il eut un mouvement de recul. Ce dingue avait bel et bien réussi à usurper son identité, c’était un fait. Il eut un frisson en comprenant qu’il pouvait désormais publier ce que bon lui semblait en se faisant passer pour lui auprès de ses relations et raconter Dieu sait quoi...
Une fulgurance lui traversa l’esprit, il y avait peut-être beaucoup plus grave !
Il ouvrit rapidement une nouvelle session pour pouvoir aller sur le site de sa banque en ligne. Fébrilement, il tapa d’abord son numéro de client et sa date de naissance sur le premier écran proposé, valida et attendit en se mordant l’intérieur des lèvres. Il poussa un soupir de soulagement quand le second écran apparut. « Tu n’es pas si fort que ça tout compte fait ! » pensa-t-il. Il s’empressa de rentrer son code secret comme demandé. Après quelques secondes, un message en surbrillance rouge apparut : « Votre code est erroné ». Impossible, il ne pouvait pas se tromper, c’était sa date de naissance. Il recommença, le résultat fut le même. L’angoisse commençait à lui mordre plus sévèrement les entrailles. Il eut l’image d’une salle des coffres entièrement vide évoquant ce qu’il redoutait. Il cliqua sur le bouton « Code secret oublié » afin de le recevoir sur son adresse email.
Une notification de son serveur de messagerie arriva presque aussitôt sur son téléphone. Il se précipita dessus, elle émanait de lui-même, Marc Baliers. Le cauchemar continuait !
« Tu me mets au défi Marc ? Tu as oublié ton code secret ? Ce n’est pas grave, ton compte est vide. Tu as remarqué, je contrôle aussi ta messagerie ? Ça fait quel effet de recevoir un email envoyé par soi-même ? J’espère que tu n’as pas de tendances schizophrènes trop marquées ! »
Marc était atterré, comment était-ce possible ? Il aurait dû recevoir une alerte de son serveur de messagerie quand l’autre s’y était connecté, pour l’avertir d’une tentative d’intrusion à partir d’un terminal non référencé, lui signaler que quelqu’un avait changé son mot de passe... à moins qu’il n’ait pas changé son mot de passe justement ! Il se rendit sur son raccourci de messagerie et l’ouvrit. Effectivement il put entrer sans souci, le mot de passe n’avait pas été changé, raison pour laquelle il n’avait pas reçu d’alerte. Il constata avec effarement que sa messagerie était totalement vidée de tous ses dossiers. Il eut un petit gémissement plaintif, il venait de perdre des années d’antériorité de messages.
Il repensa à son compte en banque piraté. Dès lundi, il allait falloir avertir le service comptable de son entreprise de stopper les virements automatiques de sa paye.
En attendant, il fit un email pour avertir sa banque d’une usurpation d’identité et demandait à se faire rembourser arguant de son bon droit et d’un piratage de son compte. Savoir que ce dingue avait accès à absolument toute sa vie en ligne le déprima.
Par acquis de conscience, il fit l’inspection des autres sites auxquels il était abonné, pour un constat identique. Les mots de passe avaient été changés, et il n’avait jamais reçu la moindre notification l’en avertissant ! C’était affolant, jusqu’à son compte de la Sécurité Sociale ou encore celui de l’organisme gérant son épargne retraite en passant par le site de paiement en ligne des impôts. Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Où cela allait-il s’arrêter ?
« OK, ce n’est pas le moment de paniquer ! » Mais le fait était là, il paniquait et complètement. Comment allait-il se sortir de cet imbroglio improbable ? Il lui fallait agir et vite !
D’abord, aller porter plainte au commissariat le plus proche ! D’après ce qu’il avait pu voir rapidement sur le Net, cela pouvait aller jusqu’à quinze mille euros d’amende et un an d’emprisonnement pour le prévenu. Il allait en avertir l’autre cinglé, peut-être prendrait-il peur et cesserait-il ses agissements ? Les chances de réussite étaient minimes, certes, mais il fallait le tenter.
Il revint sur ce qui était sa messagerie personnelle et qui était devenue « partagée » par la force des choses ! Il allait s’écrire à lui-même, un truc de dingue, il valait mieux ne pas trop y réfléchir !
« Je vais aller porter plainte, tu ferais mieux d’arrêter immédiatement. Tu sais combien ça peut te rapporter ton petit jeu ? »
La réponse fut quasi immédiate :
« Tu crois sincèrement être en position de me menacer ou de marchander ? Tu n’as toujours pas compris ce qui t’attendait alors ! Le sablier continue de se vider Marc ! Mais puisque tu sembles croire disposer du temps à profusion, va donc faire un tour sur le « mur » de ton réseau professionnel, il y a une multitude de grains de sable qui t’y attendent ! »
Marc se rendit immédiatement sur Connect2Me et ce qu’il découvrit le tétanisa. Au moins une dizaine de posts mis en ligne par lui-même (du moins signés Marc Baliers) et consultables par tout son réseau. Il en lut en diagonale certains. L’un d’eux s’intitulait « Macho et fier de l’être » et était une véritable caricature de l’homme, le vrai, traitant les femmes de « pisseuses ». Un autre promettait de donner les numéros gagnants du prochain tirage du Loto à qui lui enverrait quinze euros. Un autre encore mettait directement en cause l’entreprise qui l’employait dans des termes tout à fait injurieux et calomnieux. Et à chaque fois, au bas de chacune de ses publications, des dizaines et des dizaines de commentaires désapprouvant ses écrits et demandant à être retiré immédiatement de ses relations. Sa messagerie réseau était également submergée d’emails lui intimant l’ordre de cesser immédiatement l’envoi de messages à caractère sexuel ! Et parmi tout ce capharnaüm, il y avait un message du grand responsable de la DRH de son entreprise (qui faisait partie de ses relations) lui demandant sans ambages de passer le voir dès son arrivée au bureau, lundi matin. A côté de cet email annonciateur de tempête, celui du modérateur du site l’avertissant qu’il risquait le bannissement pur et simple ne lui fit aucun effet. Sa e-réputation n’était plus qu’un lointain souvenir et il eut une honte rétrospective en repensant aux posts... mais le pire l’attendait, il se savait en sursis pour son job, vis-à-vis de sa DRH, il allait boire le calice jusqu’à la lie, ne pouvant même pas fermer son compte !
Il serra les dents en tapant du poing sur le bureau. Bon sang, pourquoi lui parmi les millions d’utilisateurs du Net ?
Mentalement, il passa en revue les autres réseaux sociaux sur lesquels il était également présent. Au moment des inscriptions, il n’avait pas voulu activer les notifications de messages sur son mobile... Grossière erreur : il aurait peut-être pu désamorcer la situation avant qu’elle ne dégénère. Au lieu de cela, il devait très certainement subir un vrai lynchage en ligne depuis plusieurs jours sans le savoir. Il eut envie de pleurer de rage, qu’attendait-il exactement de lui ? Que voulait-il dire en disant qu’il le voulait lui ?
Il se rendit au commissariat le plus proche sans trop d’espoir.

Après son dépôt de plainte, Marc était rentré chez lui dépité. Debout dans son entrée, il repensa à ce qui lui avait été dit. Oui, l’usurpation d’identité numérique était bien un délit relevant du Code pénal, son dépôt de plainte avait été enregistré et transmis au département cybercriminalité de la STRJD (Service Technique de recherches Judiciaires et de Documentation) qui assurait la surveillance du réseau, mais on l’avait informé que l’issue risquait d’être incertaine par la faute d’effectifs insuffisants. Dans tous les cas, il lui avait été conseillé de porter plainte également à la CNIL qui l’appuierait auprès de certains réseaux sociaux qui n’étaient pas toujours très « coopératifs » à l’idée de supprimer des comptes pour usurpation d’identité ; cela mettait un peu trop en lumière des dysfonctionnements de sécurité interne.
Et dire que cette histoire allait durer encore de longs mois ! Il se sentit complètement désemparé, comment avait-il pu aussi vite se retrouver au centre d’un tel maelström ? Il voulait retrouver sa vie d’avant, la normalité !
Pour l’heure, il décida de ne plus allumer son ordinateur ni son téléphone jusqu’à lundi matin, il avait eu sa part d’émotions pour le week-end, rester couper du reste du monde n’empêcherait pas ce dernier de continuer à tourner.
Dès le début de semaine prochaine, il s’occuperait de toutes les démarches nécessaires à la constitution des différents dossiers utiles. Faire l’autruche, la tête dans le sable, voilà ce qu’il allait faire. Ce lundi tant redouté viendrait bien assez vite le ramener à sa triste réalité !
Il décida qu’il allait prendre une bonne douche et qu’ensuite il s’abrutirait de films et de séries devant l’écran géant de son salon.
Il venait de s’asseoir sur les premières marches de son escalier, pour quitter ses chaussures, lorsqu’il remarqua de fines stries sur le sol, il s’agissait de sable ! Du sable dans son entrée ! Lui revint en mémoire ce qu’il avait entendu il y a quelques jours à la radio : lors de certaines périodes de l’année, il pouvait arriver sous certaines conditions que du sable du Sahara soit transporté sur des milliers de kilomètres par les courants dans l’atmosphère, une histoire d’air chaud plus léger, et d’air froid plus lourd ou quelque chose comme ça.
Il souffla en se relevant et entreprit d’aller dans le cellier prendre le nécessaire pour nettoyer le carrelage. Pas question de se laisser aller.

Un lundi pluvieux, à l’image de son moral, avait succédé à son week-end de cauchemar. Dès son arrivée au bureau, il avait répondu à la convocation de sa DRH. Comme il l’avait redouté, en dépit de ses explications et de la preuve écrite de son dépôt de plainte, il lui avait été signalé sa mise à pied à titre conservatoire, avec effet immédiat, et la notification de sa convocation à l’entretien préalable à son licenciement pour faute lourde. Pendant cette période, il lui avait été signifié qu’il ne percevrait aucune rémunération ni indemnités de quelque nature que ce soit.
Il était sorti de cet entretien complètement désabusé et n’avait plus eu qu’une seule envie : rentrer chez lui pour s’oublier dans un sommeil sans images et se réveiller d’ici quelques mois, une fois toute cette histoire terminée. Si seulement cela avait été possible.

A peine de retour dans son appartement douillet, son téléphone se mit à vibrer. Il le prit en main et laissa l’appareil s’époumoner, il ne connaissait pas ce numéro affiché sur l’écran. Il décida de ne pas prendre l’appel, ça ne pouvait être que des ennuis supplémentaires de toutes les manières.
Il préféra s’affaler dans son canapé et réfléchir sur cette mise à pied et ce que cela impliquait. La DRH n’avait rien voulu savoir et il allait très certainement devoir faire appel à un avocat pour défendre au mieux ses intérêts et contrer cette décision inique.
Son téléphone vibra de nouveau, mais plus rapidement, signe cette fois-ci de SMS. Il consulta son écran : « De nouveaux grains de sable encore et encore... sur tous tes réseaux sociaux ! ». Il n’eut pas besoin de chercher longtemps son auteur, c’était une évidence, le numéro correspondait à celui affiché lors de l’appel qu’il n’avait pas pris tout à l’heure. Il allait falloir également qu’il pense à changer de numéro de téléphone.
La mort dans l’âme, il se rendit sur les différents réseaux sociaux qu’il fréquentait habituellement pour se rendre compte, comme il l’avait deviné un peu plus tôt, qu’il se faisait éreinter au sujet de posts véhiculant des idées nauséabondes que son tourmenteur avait mis en ligne, en se faisant passer pour lui. Les messages les plus haineux et les moqueries les plus basses le disputaient aux menaces de mort, cela lui fit froid dans le dos. Il était devenu l’homme à abattre, du moins « numériquement ». Il ressortit de ce survol des réseaux encore plus fatigué qu’au retour de l’entretien avec son DRH et n’eut même pas la force de clamer en ligne son innocence. A quoi bon ? Personne ne le croirait dorénavant et cela risquait au contraire d’envenimer la situation.
Il écrivit plutôt aux modérateurs pour faire fermer son compte, en espérant que cela se fasse rapidement.

Une fois fait, et presque en mode pilotage automatique, il tapa « sablier » sur la barre de recherche. Il ne savait pas à quoi s’attendre et ne fut pas déçu. La définition du mot sur Wikipedia, des sabliers pour jeux de société, un bistrot portant ce nom, un site d’anagramme, le nombre de points que ce mot rapportait au scrabble... rien pour l’aider à appréhender son cauchemar.
Il continua sur sa lancée avec « grain de sable », mais sans plus de résultats. Avec un profond soupir de lassitude, il écrivit « sable ». Les réponses affichées étaient les mêmes ou presque que pour « sablier » avec cependant un détail, situé sur la seconde page des résultats de son moteur de recherche. Il était apparu un lien qui donnait accès à un site d’actualité insolite en France et dans le monde. Quel pouvait bien être le rapport ?
Par curiosité, il cliqua sur l’adresse proposée. Un titre racoleur s’afficha : « Ce qu’on ne nous dit pas ! ». Puis, dessous, toute une liste de faits divers qualifiés d’étranges ou d’insolites classés par date et pays. Parmi cette litanie de liens, une ligne contenant le mot « sable » : « Retrouvé mort couvert de sable dans son appartement au sixième étage ! ». Une fois le lien ouvert, un court article relatait la découverte, il y avait un peu plus de deux ans, du corps d’un homme d’environ trente-cinq ans, un certain Dragan Serbalì, retrouvé sans vie dans son appartement. Marc passa rapidement sur les quelques détails de l’affaire en question pour se retrouver à la fin de l’article où l’on apprenait l’étrangeté de l’affaire. Le cadavre et le sol de certaines pièces semblaient recouverts d’une pellicule de sable de plusieurs centimètres par endroits, dont l’origine ne s’expliquait pas au vu de l’étage élevé où se situait l’appartement du défunt !
Marc était stupéfait et avait fait immédiatement le rapprochement avec le sable que lui-même avait retrouvé chez lui ces derniers jours. Pouvait-il y avoir un rapport, et si oui, lequel ?
Il avait entrepris immédiatement de chercher « Dragan Serbalì » sur le net. Comme il l’avait supposé, il s’agissait d’un patronyme relativement usité du côté des pays qui avaient formés l’ancienne Yougoslavie, et les réponses avaient été nombreuses.
Ce n’est qu’au bout de la huitième page de résultats qu’il vit quelque chose qui le cloua sur son fauteuil de bureau. Le moteur de recherche était passé à l’indexation des Dragoan Serbalì, et non plus Dragan, et les liens affichés faisaient référence à un homme ayant vécu la même histoire que lui sur les réseaux sociaux il y a un peu plus de deux ans ! Les similitudes étaient vraiment troublantes !
Il y avait autre chose aussi. Le nom de cet inconnu, Serbalì, l’interpellait. Cela réveillait quelque chose en lui, mais il n’arrivait pas à en prendre toute la mesure. C’était là, tout près, mais se dérobait dès qu’il y réfléchissait. Il avait ouvert un nouvel onglet et s’était rendu sur sa boîte de réception Connect2Me afin de se remémorer les derniers échanges avec son tourmenteur. Qu’avait-il dit à propos du sable et du sablier déjà ? Ce n’est que lorsqu’il arriva sur une page totalement vierge qu’il se souvint que les messages s’étaient effacé les uns après les autres sans laisser de traces.
Un peu découragé, il avait néanmoins continué de longs moments à parcourir la toile à la recherche d’autres informations sur le dénommé Serbalì, jusqu’à ce que le sommeil soit le plus fort.

Sans s’en rendre compte, il s’était endormi devant son clavier, vaincu par la tension nerveuse.
Il se réveilla en sursaut au beau milieu de la nuit, dans son appartement silencieux et plongé dans le noir, hormis la lumière de son écran de PC qui palpitait durement à ses yeux rougis aux paupières lourdes. Quelque chose l’avait tiré de son sommeil. Comme un choc sourd. Était-ce son imagination ? En baillant, il prit conscience de l’heure en regardant l’horloge sur le bas de son écran, il s’étira et se dit qu’il était grand temps de rejoindre sa couette. Tant pis pour l’absence de repas et de toilette, après tout, demain il aurait toute la journée pour y remédier n’ayant plus d’obligations professionnelles à honorer !
Il s’était levé et avait tendu le bras pour éteindre son PC quand il avait suspendu son geste, l’onglet de sa messagerie Connect2Me clignotait, signe d’un message en attente ! Sans prendre la peine de regarder son émetteur, il cliqua dessus : « Le sablier est vide maintenant, je viens te chercher ! ». Le message était daté d’il y a trois heures !
Il eut à peine le temps de digérer cette sentence qu’un second choc sourd, bien réel celui-là, fit trembler la porte d’entrée de son appartement sur ses gonds.
Pétrifié, il prit conscience à cet instant que son PC et son bureau était recouverts d’une mince pellicule de sable. Encore et toujours du sable ! Il le toucha du bout des doigts, le déclic fut immédiat, il comprit instantanément ce qu’il avait cherché toute la soirée : Serbalì était l’anagramme parfaite de sablier !
Mais ce qui était de loin le plus effrayant pour lui, était que son propre nom, Baliers, l’était également.
La porte d’entrée se mit à entrer en résonnance sous l’impact d’un coup énorme, elle n’allait pas tarder à céder...

« Je suis là Marc ! »

Finaliste

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Chantane
Chantane · il y a
agréable moment de lecture
·
Filomène
Filomène · il y a
Bien mené ce conte fantastique, bravo et bonne chance!
·
Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Bonne finale Christian et merci pour Le sablier que j'ai beaucoup apprécié.
·
Sylvie Loy
Sylvie Loy · il y a
Salut Christian !
Comme prévu, me revoilà après ma lecture (téléchargée dans une liseuse)(trop de temps de lecture pour un écran ordi)
Je t'ai lu lors d'un trajet en voiture côté passager (que je n'ai pas vu passer du coup). Et il faut que je te dise que, sous ses allures de modernité, cette nouvelle respecte tous les codes classiques de la nouvelle fantastique.
Je ne m'attarderai pas sur la qualité ( excellente) de ta narration ( superbement bien menée)(tant que je suis jalouse je te l'avoue !),
mais sur mon ressenti de lecture. J'ai eu la nette impression (fort agréable d'ailleurs) de lire une histoire au présage à respecter. Comme si la morale subliminale ici devait être respectée auquel cas il nous arriverait la même chose que ton personnage !
Bref, cette nouvelle est, à mon avis, de la même crampe que celles de Maupassant ( dans son registre fantastique, comme Le Horla), ou et là, je pèse mes mots, tant je pense ce que j'écris, une histoire qu'aurait pu écrire Edgar Allan Poe ou Lovecraft à notre époque.
Voilà, maintenant que je te connais je te qualifierai de "Valeur sûre" !
Je reviendrai vers toi et tes autres écrits.
A très vite !
Sylvie.

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Christian Guillerme
Christian Guillerme · il y a
Hello Sylvie,
Je ne te mentirai pas en disant que ton commentaire m'a fait énormément plaisir ! Être comparé aux écrivains que tu cites !! Wooohhh !!!! J'en perds mes mots !
En attendant, j'ai été voter pour ton texte que je trouve superbe et d'une simplicité touchante !!
A bientôt !
Christian

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Klelia
Klelia · il y a
Votre histoire est flippante à la limite de la science fiction ! L'informatique peut se révéler un ennemi redoutable...
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Christian Guillerme
Christian Guillerme · il y a
Merci Klelia !! Est-ce encore de la Science-Fiction :-) ?!
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Haïtam
Haïtam · il y a
Original et très prenant, le sablier s'est dévidé sans un grain de sable d'ennui. Mes voix.
Pour info, mon poème 'Dès les premières lueurs du jour' se trouve être aussi en finale.

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Christian Guillerme
Christian Guillerme · il y a
Merci Haïtam, je n'y manquerai pas !!
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Emmanuelle Solac
Emmanuelle Solac · il y a
Texte bien prenant, et une idée vraiment originale... et pétrifiante. Le cauchemar des réseaux qui s'emparent de notre vie est tellement réel ! Toutefois La nouvelle aurait mérité d'être un peu plus concentrée pour gagner en efficacité. Je vous ai soutenu de trois voix. J'espère que vous accepterez de me donner votre avis sur La force du lien.
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Christian Guillerme
Christian Guillerme · il y a
Merci Emmanuelle. Au départ, cette nouvelle avait été écrite pour un autre concours (avec un nombre de signes mini), puis envoyée sur Short Editions, mais sans idée de concourir pour le Grand Prix Hiver 2018, ce qui peut expliquer qu'elle ne soit pas dans les "clous" niveau longueur.
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Didier Caille
Didier Caille · il y a
Superbe intrigue, bien menée et une chute excellente ;) , bravo et si le coeur vous en dit je vous invite à découvrir mon univers http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-plumes-du-plaisir?all-comments=true&update_notif=1512411494#fos_comment_2269162, belle journée.
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Christian Guillerme
Christian Guillerme · il y a
Merci Didier pour ce commentaire !
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Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Une histoire magnifique avec une intrigue parfaitement ficelée ! L’écriture et les détails informatiques sont maîtrisés avec maestria. La chute est sublime. J’ai vraiment apprécié votre nouvelle :-) +4 voix. Bonne chance Christian pour la finale !
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix. http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.

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Christian Guillerme
Christian Guillerme · il y a
Merci pour ce commentaire flatteur Ratiba !!
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Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Avec plaisir ! Bon week-end.
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Sourire
Sourire · il y a
Un peu long mais j'ai aimé et voté pour le suspense !
Je suis en finale avec une nouvelle, le refuge, si le cœur vous en dit...

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Christian Guillerme
Christian Guillerme · il y a
Merci Sourire !!
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