Sourire

Sourire

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Benoît se retourne comme il peut dans le sarcophage de son duvet moite.
Il déteste dormir en refuge parmi les ronflements et les flatulences de ses congénères, sur un châlit de fortune patiné par les corps épuisés et grinçant d’avoir accueilli trop de jeunes arrogants prêts à en découdre avec la montagne.
Il n’apprécie pas davantage l’effort de la montée, les muscles qui souffrent, le souffle court dans un halo de buée, la sueur froide le long de l’échine sous la doudoune alourdie de fatigue, la soif qui fait de la langue une limace morte et le vertige, peur du vide et ivresse des hauteurs, fût-ce pour l’instant jouissif où l’on touche au but, fourbu conquérant, roi du monde. Planter le fanion de la victoire ne l’a jamais exalté. Benoît est un solitaire peu enclin à la vie de groupe, il exècre dépendre des autres, entravé par une corde, éprouver l’impatience contre le retardataire ou la honte d’être celui qui traîne. Lutter contre l’onglée, confier sa fragile existence à quelques pitons d’acier plantés dans la croûte terrestre, sans profiter des cercles paresseux du rapace ahuri de les voir, pauvre chenille ahanant dans la peine. Sans prendre le temps de contempler le liséré de picot rosé bordurant les arêtes glacées devenues dragées.
S’il joue au montagnard c’est pour plaire à la femme de sa vie, une mordue d’alpinisme qui l’a séduit avec ses fossettes creusées dans un minois hâlé que faisait ressortir le pull bleu dur des moniteurs. Pour capter ce sourire espiègle, qu’il ne s’efface jamais dans la déception ou dans le doute, il est prêt à se dépasser. Il irait au bout de ses forces, jetant dans la vallée jusqu’à son dernier souffle pourvu qu’elle soit là pour le recueillir au creux de ses lèvres.
Une collision à ski suffit à l’envoûter. Un choc brutal, l’impact de deux corps entremêlés à n’en faire qu’un, bête informe poursuivant sa glissade entre les mélèzes apeurés.
Lorsque, bien après que fut stoppée leur chute vertigineuse, la main de la jeune femme a effleuré sa cheville en miettes, un éclair a zébré son corps malgré la douleur qui jaillissait à chaque rotation du plus petit de ses orteils. Il appréhendait la déflagration à l’idée de se débarrasser de la monstrueuse chaussure, une frayeur atténuée lorsqu’il aperçut le corps longiligne dans la combinaison bleue. Ce corps qui précédait la civière, presque tendrement, sachant néanmoins marquer d’un coup de bâton autoritaire les bosses et les creux pour éviter les soubresauts.
Et elle ne le quitta plus, confuse d’être la cause de sa chute, reconnaissant, avant même qu’il ait protesté, qu’elle allait trop vite, pressée d’avaler les descentes comme elle dévorait la vie.
Elle le soutint dans sa longue et rude rééducation et, alors qu’il boitillait encore, pantin pataud qui apprend à marcher, il avait affirmé : « Je te veux pour femme et oui, je te suivrai au bout du monde, sur les pentes escarpées et les sommets de roche et de glace ».
Cinq ans déjà qu’il tient parole.
Il la suit où qu’elle aille, serre les dents souvent, toujours heureux de la voir en ligne de mire caracoler comme un cabri qui aurait la meute à ses trousses. Alors il reprend son souffle, puise de nouvelles forces dans la réserve infinie de son amour et repart, un pas puis un autre, avide de la retrouver là-haut, de la regarder, éblouissante du bonheur d’avoir vaincu les quatre mille mètres de dénivelé et de souffrance. La fierté qu’il devine à travers les lunettes noires le récompense de ses efforts. Ce soir il la tiendra dans ses bras et sera le vainqueur à son tour.
Aux sons feutrés de la pièce jouxtant le dortoir, Benoît comprend qu’ils ne sont pas partis, empêchés par quelque météo défavorable aux passionnés mais ô combien clémente pour lui. Parfois il prie pour que le ciel se couvre de menaces, que les flocons, l’un après l’autre, bâtissent un mur de parpaings neigeux devant le gîte, une congère qui ne fondrait jamais.
Ce matin il a gagné de se prélasser au chaud mais il fera celui qui regrette. Elle ne doit jamais savoir le sacrifice qu’il endure, les crampes et les courbatures, les séances chez l’ostéopathe et sa cheville qui renâcle. Pour elle, il est le fringant chevalier. C’est son secret.
Il les devine maintenant sortant pique-nique et thermos des sacs à dos et préparant un repas frugal de saucisson, fruits secs et oranges, qu’on prendra sur la longue table en rondins, assis sur des bancs moelleux au regard d’une assise en équilibre entre deux pierres incertaines. Les uns scrutent l’horizon, feignant de croire à un envol des nuages, les autres prennent date pour un prochain départ, avec la même guide surtout. Ils parlent à voix basse, toute joie évaporée dans les brumes et le grésil.
Il étire ses longues jambes jusqu’aux confins du sac de couchage, il en sent les coutures qui grattent sa peau fine et sensible au niveau de la cicatrice ombrée de parme. Il sourit à l’évocation de leur rencontre, un coup de neige comme d’autres connaissent le coup de foudre.
La radio a interrompu la chanson de Serge Lama, il hurle qu’il est malade de trop aimer, pour diffuser un flash d’information. C’est suffisamment rare pour que Benoît tende l’oreille. Une tragédie, une avalanche vient d’emporter un groupe de randonneurs en route pour l’aiguille du Diable, les secours sont à l’œuvre depuis le petit matin, avec pics, sondes et chiens, on ne décompte aucun rescapé, que des corps sans vie agrippés à la dérisoire poudreuse.
Benoît pense que ses vœux sont exaucés, sa chance est double qui lui permet d’éviter à la fois la pénible ascension et la mort. En entendant les allées et venues dans la pièce voisine, il se reproche à peine son égoïsme, flotte entre deux eaux, conscience et sommeil, dans les limbes bienveillants, et se rendort.
Il ne reconnaît pas la voix ronde aux accents du pays, le A avec ses trois accents circonflexes, qui traîne comme s’il avait le temps, la voix qui transperce la cloison.
— Tu as vu, Jojo, il y en a certainement un autre ici, lis un peu !
Et Jojo lit à haute voix
Benoît chéri,
Tu dormais si bien que je n’ai pas voulu te réveiller.
Je sais que tu préfères rester tranquille, tu me suis dans ma folie des hauteurs par amour, à mon tour de te laisser vivre comme tu l’entends. J’emmène le groupe à l’aiguille du Diable, c’est ma dernière pour un moment. J’aurais un secret à te confier en redescendant.
A ce soir, je t’aime.

Le gendarme vient d’ouvrir la porte du dortoir, il tient une lettre à la main.
Benoît est tout à fait réveillé.

Finaliste

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CLASSEMENT Nouvelles

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Chantane
Chantane · il y a
agréable moment de lecture
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Filomène
Filomène · il y a
Très beau! Bonne chance!
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Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Savoyard d'adoption, un texte qui ne laisse pas indifférent...
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Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Vos mots sont toujours aussi subtils...Amicalement, Yann
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Sourire
Sourire · il y a
Merci pour ce gentil commentaire, Yann !
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MPB
MPB · il y a
Tragique et bien racontée... bonne finale à vous !
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Isdanitov
Isdanitov · il y a
Histoire dramatique mais vous restez dans la sobriété. J'aime. Toutes mes voix!
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Sourire
Sourire · il y a
Merci, Isdanitov !
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Bertrand
Bertrand · il y a
un amour
qui demande
beaucoup de
sacrifices
sauf une vie
par procuration^^+5

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Polo03
Polo03 · il y a
tres bien ecrit, j'aime beaucoup, et tres belle histoire
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Maggydm
Maggydm · il y a
Ca fait froid dans le dos, apprendre une nouvelle comme ça de cette façon. Impressionnant. Bravo et bonne finale. Mon soutien évidemment
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Polopoil
Polopoil · il y a
Belle écriture pour ce drame de la montagne
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