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« Unité de soins palliatifs. » Tétanisé, je n’osais franchir le seuil du service. En dépit d’efforts de décoration, des nuances pastel des murs, de l’atmosphère feutrée et apaisante, sans oublier la délicatesse d’odorants végétaux en pleine floraison, la faucheuse était là, en embuscade, menaçante et oppressante, flottant dans l’air, impalpable mais bien présente.

J’avais longuement hésité avant de me déplacer, sollicité par un courrier émanant d’une camarade de lycée dont je ne conservais aucun souvenir dans ma mémoire pourtant peu défaillante. Mais, peut-on refuser une visite à une mourante ?

Empli d’appréhension, je toquai à la porte de sa chambre. Je pénétrai dans une pièce lumineuse, parcimonieusement meublée mais avec goût, le morceau aérien de musique Teardrop résonnant en fond sonore. Le cadre tranchait singulièrement avec l’univers médical qui se matérialisait néanmoins par une potence à perfusions. Allongée, les yeux mi-clos, elle paraissait somnoler.

Son crâne était totalement glabre et son visage arborait une sérénité paradoxale, peut-être artificiellement provoquée. Ses traits étaient gracieux et, malgré une peau couperosée et rendue diaphane par l’âpreté de traitements qui n’avaient, au final, fait que retarder l’échéance, elle était plutôt jolie.

Malheureusement, j’avais beau me creuser la cervelle, elle ne me rappelait personne de connu mais sans doute les stigmates de la maladie m’empêchaient-ils de comparer mentalement son image passée avec celle qui s’offrait à moi aujourd’hui. Un peu emprunté, je m’assis dans un coin sur un tabouret, me laissant envahir par la mélodie planante de Massive Attack et fermai les yeux.

— Je suis heureuse que tu sois venu. Tu as tellement changé !

Sa voix fatiguée me tira de ma torpeur et je bredouillai maladroitement :
— C’est normal, vu les circonstances, je...

Elle me coupa en s’esclaffant :
— Toujours autant de difficultés à trouver tes mots, pas vrai ? Comme la première fois où tu m’as demandé de sortir avec toi !
— Euh, oui.
— Tu te souviens ?
— Bien sûr.
— Chaque minute reste gravée en moi : le vieux cinéma aux fauteuils vermillon et délavés, l’ouvreuse patibulaire qui faisait la chasse aux resquilleurs, les cascades de Bébel et toi, qui m’avais caressé les cheveux pendant toute la séance.

Soudain, elle se redressa dans son lit et m’intima l’ordre de m’approcher d’elle. Obtempérant mécaniquement, je me penchai au-dessus de sa figure. Elle me saisit la main et l’agrippa convulsivement comme on s’accroche au bastingage d’un navire en pleine tempête.

— Si tu n’avais pas poursuivi tes études à Sydney, on aurait peut-être vécu une belle histoire tous les deux.

Hagard, je répliquai d’un ton vacillant :
— Evitons de ressasser le passé, veux-tu ?

La tristesse embruma son regard quelques secondes puis, elle assena :
— Tu es marié ? Tu as des enfants ?
— Oui, avec Anouk, une collègue de travail qui m’a donné deux fils, Tristan et Octave.
— Moi, je n’ai pas tiré le bon numéro. Après deux ans de vie conjugale, Monsieur s’en est allé glaner fortune ailleurs. Ne manquait plus que cette saloperie qui me bouffe les entrailles... Enfin, j’ai vécu des moments heureux mais trop éphémères.

De plus en plus mal à l’aise, j’articulai :
— Je suis désolé, je ne passe qu’en coup de vent. Puis-je te rendre visite vendredi ? Je resterai plus longtemps, c’est promis.

Ostensiblement déçue, elle se composa néanmoins un sourire de façade et déclara :
— Je comprends mais garde à l’esprit que chaque infime parenthèse de bonheur compte désormais pour moi.

Muet, je m’apprêtais à m’esquiver quand elle m’interpella :
— J’aimerais tant que tu me fasses la lecture comme lorsque nous étions ensemble.
— Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
— A ton avis ? Ne me dis pas que tu as oublié ! « L’île mystérieuse », pardi !

Dans le couloir, une vieille dame, qui guettait manifestement ma sortie, m’attrapa par la manche :
— C’est si gentil à vous de vous être dérangé. Elle ne parle que de vous, de son « coup de foudre de jeunesse. » Vous reviendrez la voir, n’est-ce pas ?

Je ne sus que répondre. Sur le trajet du retour à la maison, dans l’habitacle ouaté de ma Toyota, je cogitai. Non, ma mémoire ne me jouait pas des tours. Je n’avais jamais mis les pieds en Australie et nulle résurgence d’un quelconque flirt dans une salle obscure pendant la projection d’un film avec Jean-Paul Belmondo dans le rôle principal ne s’imposait à moi.

Elle m’avait confondu avec un autre, un homonyme, c’était évident. J’avais un nom de famille répandu et un prénom qui ne l’était pas moins. Que faire ? Lui dévoiler la vérité alors qu’elle était à l’orée de la mort et que ma présence semblait lui avoir apporté du réconfort et même, me risquai-je à penser, de la joie ?

Ce soir-là, je ne réussis pas à faire l’amour à Anouk. Trop perturbé, étreint par l’angoisse de l’indécision quant à l’attitude à adopter vis-à-vis de cette étrangère agonisante, je ne pouvais dispenser à ma compagne toute l’attention et la tendresse qu’elle méritait. Toutefois, je ne pipai mot et ne m’épanchai pas sur les causes de cette panne subite et assez inhabituelle, souhaitant supporter seul le poids de mon secret, qui prenait ainsi des allures de fardeau.

Le vendredi, finalement convaincu de la nécessité de m’acquitter de ma promesse, je débarquai dans la chambre d’hôpital, une superbe édition estampillée Hetzel de « L’île mystérieuse » sous le bras. Mon cadeau l’enchanta et, tandis que je lui montrais les gravures finement détaillées de l’ouvrage, elle me vola un baiser, ce qui me fit rougir jusqu’aux oreilles et déclencha en moi un sentiment de culpabilité envers Anouk, sentiment qui, il me faut bien l’avouer, s’estompa vite. L’après-midi se déroula dans une quiétude étonnante au fil de mes éclats de voix dépeignant à mon amie d’adoption, les tribulations des naufragés de l’île Lincoln ballotés par l’imagination débridée et malicieuse de Jules Verne. Le soleil se couchait quand je pris congé d’elle, le cœur lourd. Elle me scrutait cependant que j’enfilais mon blouson, puis me gratifia d’un vibrant « Merci ! »

Ce « Merci ! », il se répercuta dans ma tête, tel un écho inextinguible, toute la nuit suivante. Fébrile, je me tournais et me retournais dans mon lit, incapable de trouver le sommeil.

Le lundi, en fin de journée, arrivé dans le hall du centre hospitalier, je croisai la vieille dame qui m’avait alpagué lors de ma première visite. Elle était dévastée. Entre deux sanglots, elle balbutiait : « Ma petite fille, elle est partie. Oh, ma pauvre petite fille ! ». Je fis volte-face, la gorge sèche, nouée par l’émotion, m’immobilisant de stupeur, un bouquet de roses dans une main et un exemplaire du « Comte de Monte-Cristo » dans l’autre.

Au dîner, reclus dans ma bulle, je ne percevais pas les œillades interrogatrices d’Anouk et de ma progéniture face à mon mutisme persistant. Je sondais la surface de mon bol de soupe, les pupilles fixées sur le ballet des auréoles de beurre et des croûtons, à la recherche de je ne savais trop quoi.

Subitement, les larmes débordèrent de mes yeux, en un flot trop longtemps contenu et impossible à endiguer. Je pleurai abondamment devant les faciès interdits des membres de mon foyer. Anouk me serra dans ses bras et murmura à mon oreille : « Qu’est-ce qui ne va pas, mon chéri ? »

Le timbre chevrotant, les prunelles dans le vague, je prononçai, dans un souffle rauque, cette interjection si simple mais, en cet instant précis et dans ma bouche, si empreinte de respect et d’humilité : « Merci ! »

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Simplylouloublue
Simplylouloublue · il y a
Magnifique!une sensibilité et un humanisme touchant...
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Votre visite et votre retour de lecture me font bien plaisir. Merci !
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Nelly Chadour
Nelly Chadour · il y a
Haaaa, Aubry, j'espérais vous voir sur le podium, me voilà déçue. Mais encore bravo pour votre place en final et ce n'est que partie remise.
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Nelly pour cette amicale pensée qui me touche sincèrement et surtout félicitations à vous pour cette récompense bien méritée pour Narconir !
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Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
très bien écrit et triste
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Sylvie pour cet avis positif !
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Charles Duttine
Charles Duttine · il y a
On avance dans cette histoire, de secrets en secrets, à travers les interrogations du narrateur... J'aime bien.
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Charles, pour vos impressions de lecture.
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
J'ai été happée par la douceur terrible de cette histoire invraisemblable mais si vraie. Mes 5 votes !
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Mes chaleureux remerciements pour ce commentaire qui me va droit au cœur !
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Laswon
Laswon · il y a
Magnifique
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci beaucoup !
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Noroît
Noroît · il y a
Mes 5 votes pour ce beau texte. Le meunier et le vent est en finale grâce à vous et je vous invite à le soutenir http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-meunier-et-le-vent-contes-des-deux-arbres-sur-la-colline
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Noroît ! Votre joli conte à déjà reçu mon soutien. Bonne chance à vous !
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Sourire
Sourire · il y a
Un texte qui prend aux tripes, une histoire simple comme je les aime, mon vote !
J'ai en lice un TTC, Même pas peur et une nouvelle, Ringarde...
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci Sourire !
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Leina Cooning
Leina Cooning · il y a
Effectivement un texte époustouflant et une finale toute de finesse (+5, amplement mérité), amitiés, Sophie de L'Isle +++ - Ma dentellière vous salue
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Un grand merci Sophie qui me faites l'honneur de me lire depuis la belle province. J'ai beaucoup aimé votre dentellière (voir mon commentaire)
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Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Extra! Mon vote + 4. :-)
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Merci de votre visite et de votre soutien !
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