Jean Jarno

Jean Jarno

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Julie Crégeon adore les chats. Elle rêve d'en avoir un, tigré de préférence, le poil un peu long, un mix entre la gouttière et le persan. Pourtant Julie n'a pas de chat, sa maman refuse absolument. Ah oui, je ne vous l'ai pas précisé : Julie a huit ans et habite toujours chez ses parents.
Le matou, Papa n'est pas contre, mais Maman, c'est non ! Pas de chat dans l'appartement. Car vous l'avez compris, la famille Crégeon loge dans un appartement. C'est vrai que dans un appart, un animal de compagnie, ce n'est pas facile. L'argument favori de Maman, qui se dédouane ainsi de son aversion pour les félins : « Mais si, Julie, Maman aime bien les chats. Si on avait une maison... ». Un pur mensonge, que Julie accepte sans protester en rêvant qu'un jour Papa et Maman auront une maison. Et donc un chat.
La chambre de Julie est une chambre de petite fille, avec de jolies tentures au-dessus du lit, des coussins multicolores, une bibliothèque remplie de conte de fées et partout des peluches, des posters, des poupées. Sauf que les peluches, les posters et les poupées représentent exclusivement des chatons. Pas même une Barbie.
Julie va régulièrement chez le psy, qui rassure Maman : « Le chaton c'est un transfert, l'inconscient, elle se construit, mais rien de grave, à huit ans ce n'est pas inquiétant... Par chèque ? Bien sûr : 85 euros. Merci. À la semaine prochaine ! »
Julie aime bien aller chez le psy, il lui donne un bonbon au miel, avec plein de sucre, alors que Papa et Maman lui interdisent le sucre et les bonbons, sauf s'ils sont bio. Maman dit toujours qu'il faut manger bio, et bien sûr Julie est d'accord, du coup elle se fait inviter le plus souvent possible chez Sarah. La maman de Sarah n'est pas très gentille, mais chez Sarah on ne mange pas bio, on mange bon. Des frites, des glaces, du chocolat, des pizzas... Bien sûr Julie ne dit pas à Maman ce qu'elle mange chez Sarah sinon elle n'aurait plus le droit d'y aller.

Un mercredi matin, Julie lisait Le Chat botté dans sa chambre quand soudain elle crut entendre un sanglot derrière la vitre, sur le balcon. Elle posa son livre et ouvrit la fenêtre. Oh ! Un minuscule chaton tigré la regardait, terrorisé et grelottant en miaulant à fendre le cœur. On était au mois de janvier, il avait gelé et le balcon restait couvert de givre.
Comment ce chat avait pu arriver là, Julie ne se posa pas la question. Il était là, forcément pour elle, apporté par une bonne fée. Elle saisit le petit animal et le posa sur son lit en le caressant avec amour : « N'aie pas peur, petit chat, maman est là, elle va te protéger ».
Peu à peu le chaton se rassurait, ses grands yeux apeurés examinaient le décor inattendu : quels étaient donc ces énormes chats sans poil avec des yeux inexpressifs, qui le regardaient sans bouger, sans même se gratter ? Pourtant ils n'avaient pas l'air méchants. Et cette petite humaine avait une voix si douce, des mains si cajoleuses... Et puis elle sentait bon. Il se blottit contre le coussin, ferma les yeux et s'endormit.
Julie le regardait avec attendrissement : le petit ventre se soulevait au rythme de la respiration, les paupières frémissaient nerveusement : sans doute rêvait-il. « Doudou ». Elle l'appellerait Doudou. Le nom était venu à son esprit instinctivement, et elle décida à nouveau que la bonne fée le lui avait dicté. Et puis Doudou conviendrait aussi bien à un chat qu'à une chatte. Elle se leva doucement et examina la pièce, inquiète : où allait-elle cacher Doudou ?
Bien vite il apparut que la chambre ne conviendrait pas, Maman faisait le ménage tous les jours. Seul le balcon pouvait offrir un refuge à l'abri du flair de la redoutable Mme Crégeon. Le balcon court tout au long de l'appartement. Au milieu une baie coulissante ouvre depuis le salon, à gauche la chambre de Papa et Maman avec une fenêtre, à droite la sienne avec la même fenêtre. Le coin droit du balcon est son domaine, Papa lui a construit une cabane que Maman ne visite jamais. C'est là que Doudou serait en sûreté.
La petite fille entreprit aussitôt d'aménager la maisonnette. Elle étala sur le sol son vieux jogging qui ferait une couche parfaite, y posa un bol de lait et un plat avec des morceaux de jambon puis apporta doucement le chaton dans son nouveau domaine : « Tu ne diras rien, hein mon Doudou ! Je viendrai te voir mille fois par jour, tu auras tout ce que tu veux. Mais surtout ne miaule pas sinon Maman va te trouver et elle va te chasser ».
Les chats sont malins, certains les soupçonnent même d'avoir domestiqué l'espèce humaine. Doudou comprit-il le deal ? Toujours est-il qu'il appliqua le règlement à la lettre : le squat proposé était parfait, la bouffe excellente, la petite fille sympa même si sa maman semblait détestable : dès qu'elle sortait sur le balcon, le chaton sautait sur la rambarde et se cachait derrière le pot de géranium, puis regagnait son gîte une fois l'alerte passée. Et pour faire ses besoins, le pot de géranium était parfait. Doudou choisit donc de rester chez Julie.

Ce dimanche matin, Julie et Papa étaient sortis au parc et Maman avait décidé de faire un soufflé. Elle s'affairait dans la cuisine, cassait les œufs, battait la farine, Radio Nostalgie crachait ses vieilleries. Maman est une piètre cuisinière. Elle laisse le gaz à fond, oublie sa casserole et ça finit toujours par brûler. Alors elle sort un surgelé bio et le passe au micro-ondes. Pourtant cette fois les choses se passaient bien : les patates étaient à point, les blancs d'œuf parfaitement battus, les lardons grillés à point.
Les lardons... Mmmh ! Le parfum délicieux s'échappait par la porte fenêtre grande ouverte et caressait les narines de Doudou, sagement allongé dans son squat. Jamais encore dans sa petite existence de chat il n'avait reniflé pareil fumet. Les chats sont des gourmets, et des voleurs aussi. L'instinct, la génétique, ce genre de choses, et là ça sentait trop bon ! Oubliant toute prudence, le matounet sortit de son refuge et se glissa dans le salon, l'odeur devenait irrésistible. Une porte était ouverte, il pénétra dans la cuisine sans un bruit comme savent si bien le faire les chats : Maman s'affairait devant d'étranges placards d'un blanc immaculé, elle tripotait des récipients brillants ressemblant à la gamelle que Julie lui apportait tous les matins, et c'est d'un de ces récipients que s'échappait le parfum envoûtant de viande grillée. Mmmh...
Soudain un bruit étrange retentit un peu plus loin, un tintement aigrelet qui fit sursauter la cuisinière. Elle sortit précipitamment de la cuisine, ouvrit une porte lointaine et bientôt se mit à parler toute seule : « Allô ? Ah c'est toi... Non, pas du tout... ».
Ce jour-là, il y avait du vent. L'action conjuguée de la baie vitrée et de la porte de la chambre ouvertes de concert provoqua un violent courant d'air qui fit claquer la porte de la cuisine et Doudou se trouva aussitôt enfermé, ce qu'il ne remarqua pas. En revanche, il comprit immédiatement qu'il avait une occasion en or de s’empiffrer comme quatre et sauta sur le plan de travail. Ce fut un peu difficile pour le chaton encore maladroit mais en s’agrippant à un torchon il finit par réussir. La cible était là, sous ses yeux, une poêle énorme où les lardons roses frémissaient avec un bruit étrange : ssssshhh...
Doudou approcha son museau et s'écarta violemment. Une douleur piquante avait brûlé son petit nez. Les lardons se défendaient. C'est pour ça qu'ils crachaient, comme lui quand il avait peur : ssssshhh... Sous la gamelle, il voyait des pointes bleutées qui s'agitaient sans bruit en dégageant une sensation bizarre, sa moustache s'était ratatinée quand il avait frôlé une des pointes. Danger ! Le cerveau des animaux les informe immédiatement s'il y a un risque, le chaton resta donc prudemment en retrait en attendant une meilleure occasion. Les chats ont une patience infinie.
Dans la gamelle, les lardons changeaient de couleurs, le rose tendre virait au marron, au brun foncé, au noir bientôt, et l'odeur délicieuse laissait place à des relents de plus en plus âcres. Soudain une flamme immense jaillit de la casserole et une fumée suffocante envahit instantanément la cuisine. Affolé le petit matou dégringola sur le carrelage et se réfugia sous une chaise mais la fumée l'avait suivi, les yeux lui piquaient, il étouffait. Il courut vers la porte, se cogna le nez, revint vers le frigo, la fumée avait envahi tout l'espace. Panique ! Alors il se mit à miauler, doucement d'abord, et puis de plus en plus fort, des cris déchirants que Maman n'entendit pas, trop occupée par son coup de fil mais qui heureusement alertèrent le voisin : il se pencha à la fenêtre et vit le nuage noir qui sortait de la cuisine du dessous. Ni une ni deux il saisit son extincteur, descendit l'étage et pénétra sans même sonner chez les Crégeon : « Y'a le feu chez vous !! ». Maman sortit enfin de sa chambre complètement déboussolée, elle vit le voisin ouvrir la porte de la cuisine et asperger les flammes qui s'éteignirent en quelques secondes.

— Vous avez eu de la chance, disait le voisin à Maman qui s'était assise dans le salon et tremblait comme un moteur diesel. Sans votre chat c'est tout l'immeuble qui brûlait.
— Mon chat ? Mais je n'ai pas de chat.
— En tous cas c'est lui qui m'a prévenu, vous pouvez le remercier, répondit le voisin en montrant Doudou. Il mérite une belle boîte de croquettes. Bon, je vous laisse, je crois que votre mari arrive. Ça va aller ?
— Oui... Merci... Merci encore...
Papa et Julie pénétrèrent dans le salon et reniflèrent aussitôt l'odeur infecte de viande brûlée, et virent Maman, toute dépeignée effondrée dans le canapé.
— Sophie ! Ça va ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu n'as rien ?
Maman raconta son histoire en pleurant, elle montrait le chaton assis sous la table qui attendait la décision du jury avec inquiétude.
— Mais alors il t'a sauvé la vie ! s'exclama Papa.
Julie avait pris Doudou dans ses bras, elle se tourna vers ses parents :
— Il faut le garder. Si on le chasse, la maison va brûler.
Papa et Maman se regardaient, Maman hésitait, se décida enfin :
— Tu as raison ma puce, on va le garder.
Alors pour la première fois de sa petite existence le chaton se mit à ronronner.
Et Julie ne retourna plus jamais chez le psy.

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Chtitebulle
Chtitebulle · il y a
Mes votes .... à vous et à Doudou.
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Coucou!
Coucou! · il y a
Adopté!
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Bets Book
Bets Book · il y a
Trop sympa :-)
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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Très agréable nouvelle. J'adore les matous. . Mes 5 points avec plaisir. Je vous invite à découvrir "le grand noir du Berry" en finale du prix haïkus. Je vous souhaite une bonne soirée.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
ce chat a un excellent flair pour les brûlantes affaires
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Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Jolie fable agréable à lire et que n'aurait sans doute pas dénigrée Pierre Probst. Merci pour cette lecture.
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Chantane
Chantane · il y a
Agréable moment de lecture, j'ai beaucoup aimé l'image du petit chat malin et sauveur!
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Zouzou
Zouzou · il y a
...c'est trop mignon cette histoire de chaton sauveur ! mes voix
si vous avez 2 mn venez goûter à mes ' vendanges tardives' et vous plonger dans mes ' de ses eaux profondes '!

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Annie Conord
Annie Conord · il y a
Toute cela fait un joli conte de Noël. C'est une très jolie histoire.
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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Rien que pour les chats vous méritez un soutien. Mais c'est bien écrit, beau, fluide et agréable. Alors 5 miaous, sans hésitation. Sans contrepartie aucune, je vous invite à lire mon dernier TTC en compétition, merci par avance http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/tropique et d'autres en compétition ou non
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