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Je sais qu’ils ne vont pas tarder à revenir. Ils m’ont dit qu’ils reviendraient. Pour essayer de me convaincre de les laisser faire ; que tout, après, serait propre. Comme au premier jour. Ils m’ont dit ça, comme si de rien n’était. Peut-être que pour eux c’est facile. Mais pas pour moi, et loin de là.
Ils disent que je ne peux pas continuer à vivre dans mes déchets. Et que c’est dangereux, pour moi, pour mes voisins. Je pourrais chuter, me retrouver à l’hôpital. Il y a les odeurs aussi qui se répandent jusqu’au fond du couloir. Je ne pense pas que ça pue tant que ça. Mes fenêtres, elles n’ont même plus de carreaux. Avant peut-être que certains jours ça sentait un peu fort. Quand j’oubliais d’aérer, quand je cuisinais. Je peux comprendre. Mais maintenant, c’est pas possible, l’air passe au travers. L’été, l’hiver, il passe ; quitte à me geler. Alors qu’on ne vient pas me dire des idioties.
Je dérange, c’est tout. Ils n’aiment pas vivre à côté de gens tel que moi. Ils n’aiment pas les voisins qui ne font pas de bruit, les voisins discrets, les voisins qui vivent seuls. C’est forcément louche, quelqu’un de mon âge qui vit seul. Dans les immeubles collectifs, l’anonymat est commun et les plaintes n’ont pas de visage.
J’avais une maison il y a longtemps. Pas si longtemps que ça finalement. Quelques années environ. Une maison à ma femme et à moi. Et dedans, sous ce toit construit de mes mains, vivaient mes enfants. Avant qu’elle brûle, avec ma famille dedans. Je me suis retrouvé sans rien, sans passé et sans avenir : il ne me restait plus que des cris de joie étouffés et de la pierre jaunie.

Je ne vis pas dans mes déchets, je vis dans la cendre de mes souvenirs. Et depuis je garde tout. Ces objets sont ce qui me constitue. On n’est pas que de la chair. On est aussi la sédimentation de nos souvenirs ; j’ai l’appréhension de pouvoir les perdre un jour, tous ces objets, tous ces papiers, toutes ces bouteilles, à cause de la maladie, à cause du feu, à cause d’un nettoyage. Tout cela me rend furieux.
Les gens ne comprennent pas. Ils ne cherchent même pas à comprendre. Il n’y a rien de malsain à vouloir garder tout ça. Il s’agit d’un sauvetage. Accumuler pour ne pas perdre. Accumuler pour préserver, prendre appui : créer une montagne de souvenirs. Je peux tout retrouver, rapidement, quoi que ce soit, je sais où tout est placé, où tout est disponible.
Est-ce que les gens pourront un jour laisser tranquilles tous ceux qui ne veulent pas vivre dans l’oubli ?

Ils ne vont pas tarder, je les entends déjà. Ils sont là. Ce ne sont pas des rats. Ils sont pires. L’assistante sociale, le pompier, un représentant de la mairie : ils avancent lentement, mais ils avancent, déterminés.
Prêts à frapper à la porte. Et ils n’arrêtent pas, de plus en plus fort, jusqu’à ce que je n’en puisse plus de tout ces coups, jusqu’à ce que je leur ouvre la porte. « Bonjour Monsieur RONDIN. » Ils me disent tous bonjour et aucun ne me serre la main. En cas de microbes. De contamination. Ils ont peur de moi. Je sais qui ils sont. J’ai cherché sur internet. Ces gens font dans le social, viennent me secourir ; c’est urgent ils me disent.
Ils veulent me rattacher à la société, créer du lien. Je n’ai pas besoin d’être relié à la communauté pour la tolérer. Mais qu’on ne me demande pas de l’incorporer, de m’y fondre et de devenir un être transparent. « Nous voulons vous parler un peu, Monsieur RONDIN. De la crainte d’apprendre un jour que vous avez glissé sur le sol à cause de tout ces déchets, et que vous vous êtes fait mal, très mal, au point de devoir vous emporter d’urgence à l’hôpital, dit l’assistante sociale.
— On peut aussi glisser sur un sol propre qui a été un peu trop ciré, je réponds.
— Oui c’est vrai, mais un sol gras multiplie les risques de chute, dit le pompier.
— Au contraire, plus le sol est glissant et plus on fait attention. N’avez vous pas remarqué lorsqu’il neige, les gens ralentissent, font beaucoup plus attention à ce qu’ils font ? En voiture, c’est pareil, c’est quand le ciel est dégagé qu’on se croit hors d’atteinte de tout danger que les collisions deviennent fatales.
— Monsieur RONDIN, dit l’agent municipal, nous ne cherchons pas à vous contrarier, mais juste à vous persuader que nous pouvons vous aider, à ranger tout ça, à tout nettoyer. »

L’agent jette un regard circulaire, prend l’air navré. Sa crainte à lui, c’est qu’il m’arrive quelque chose et qu’il se trouve dans la posture du mec responsable qui n’a rien fait. Il a peur pour lui, sûrement pas pour moi. « Permettez-nous d’insister, Monsieur RONDIN dit l’assistante sociale.
— Permettez-vous ce qu’il vous plaira de vous permettre, mais laissez-moi tranquille !
— Vous savez les voisins... commença l’assistante sociale.
— On ne va pas tourner autour du pot. Vous estimez que je vis dans mes excréments, les voisins ont été se plaindre à la mairie. Encore une fois. Je me trompe ?
— Vous refusez notre aide, Monsieur RONDIN ? Le pompier, pas loin de jeter l’éponge.
— Sortez tous ! Et Vite ! Sortez de chez moi !
— Non, Monsieur RONDIN, pas cette fois. L’agent municipal prit la pose assermentée.
— Comment ça non ?

Je ne l’ai pas vu, juste derrière, un autre flic municipal, à l’air déterminé, gisait avant qu’on l’actionne d’un ordre qui m’a d’abord semblé provenir d’un chien qui aboie. Et tout s’enchaîne. Ils s’avancent vers moi, en me susurrant que ça va aller, tout ira bien, ils sont obligés de le faire, pour ma sécurité, je dois les suivre. Cette fois, je n’ai pas le choix.
Je ne cherche pas à me défendre, ils ont franchi la frontière, je n’arrive même pas à mettre un pied sur le sol. Ils me soulèvent et m’emportent, avec eux. Mais qui sont-ils ? Ont-ils tous les droits ? À cet instant, je sais que tout est fini. Je quitte mes souvenirs. Je tombe dans l’oubli.

Ils m’ont fait passer devant deux médecins, dont un spécialiste de la tête, de ce qu’il y a dedans, de ce qu’il y manque. Ils m’ont déclaré inapte à subvenir à mes propres besoins. J’étais en situation de péril. Ils ont passé des coups de fil, un peu partout, un peu trop longtemps. Finalement, ils m’ont trouvé une place, une voie de garage, un mouroir. Ils me parlent comme si j’étais sénile, eux les incontinents sociaux. Ils me rassurent, bientôt je pourrai revenir chez moi, je reprendrai alors une vie normale. Autant de balivernes qu’un enfant de trois ans ne croirait pas.

Je sais qu’ils vont tout jeter, tout nettoyer, tout désinfecter. Les voisins seront contents. Peut-être même qu’à ma place un jeune couple s’installera. Un couple avec des bonnes manières, des conventions sociales, des choses que tout le monde trouve nécessaire pour vivre en société. Il s'enquerra de leur santé, du petit dernier, du chien tout mignon, sans oublier de parler de la pluie et du beau temps, car décidément le beau temps il se fait attendre cette année !

Ils vont détruire tous mes souvenirs ; toutes ces boites, ces sacs plastiques, ces objets trouvés sur les trottoirs d’une ville sans âme, tout mon linge, mes chaussures, tout ce qui m’appartient, ils vont le jeter, sans états d’âme. Et moi avec. Dans un puits sans fond. Mais il est inutile de me pousser cette fois, de faire décoller mes pieds du sol : c’est moi qui décide.
Le médecin est en train d’écrire, il s’applique, alerte sa plume, aligne les pattes de mouches. Il y a cette fenêtre. Elle est ouverte. Il y a moi devant. Je dois sentir mauvais. J’ai souvent imaginé l’ivresse de l’ange, juste avant. Je vais fermer les yeux et compter jusqu’à trois.

En compét

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Maour · il y a
Un très un bon moment passé à vous lire. Je reviendrai :)
Mes votes et une invitation à découvrir mon petit poème : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-retour-du-soleil
A bientôt !

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Pat · il y a
Mêmes remarques que le lecteur Gil mais j'ai "kiffé" votre texte.
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Didier Lemoine · il y a
+4 pour l'énigmatique mister Rondin ! La fin est juste terrible, bravo Graindesable. Si vous le voulez, vous pouvez joindre ma princesse. Elle est en finale du prix Imaginarius, et attend que vous l'aimiez ... ou pas ! C'est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Reunan · il y a
+ 5 pour toi et + 5 pour moi, c'est du beau jeu, clique http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-bateau-1
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Abi · il y a
Un Mr Rondin attachant malgré sa pathologie. Une chute effroyable. J'aime beaucoup votre récit. Bravo!
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Philou · il y a
J'ai aimé, la raison du plus fou est souvent la meilleur. Mes voix
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Gil · il y a
J'ai apprécié cette illustration très empathique du syndrome de Diogène, bien écrite et sensible. J'aurais cependant préféré que Rondin parle de façon plus crue, plus folle, moins "littéraire" ou alors que le narrateur soit un narrateur omniscient qui parle de ce pauvre homme et de son trouble avec la hauteur et la sagesse que vous lui donnez. Ma remarque est bienveillante : je le répète, j'ai aimé votre texte !
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Graindesable · il y a
Je vous remercie pour toutes ces critiques. Oui, il est vrai que j'aurais pu y mettre plus de crudité. Toutefois, sociologiquement, ces personnes ont souvent occupées des postes liés à l'éducation (csp sup) ou ayant eu une vie sociale très dense (participation à de nombreuses associations ou à la vie communale), qui m'ont poussé à faire ce choix. Ce qui est intéressant avec ce syndrome est toute la confrontation des normes, et interroge très fortement notre propension à considérer une situation envers laquelle toute action inappropriée peut conduire une telle personne au geste fatal. Il y aurait tant à dire. En tout cas merci de vos remarques, toutes et tous.
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Zouzou · il y a
...un personnage qui perd pied ,+5 !
j'ai 3 haïkus Printemps et 1 tanka Paysages , si vous aimez

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Serge · il y a
Toutes mes voix Graindesable ! Comment ne pas s'incliner devant tant d'empathie !
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Radhamanthe · il y a
tristre, vrai, et beau style
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