Aldébaran

Aldébaran

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Quand le Père Séraphin s'en allait souffler un peu sur son « île de corail » et que Mère Blanche était de garde à l'usine de bonbons, c'est Georges, le tailleur de pierres qui nous surveillait. Là, mon vieux, fallait être au garde-à-vous. Tout était réglé comme du papier à musique, « chaque chose à sa place » et les choses, c'était nous ! Faut dire que nous étions aussi sauvages qu'une poignée d'étourneaux : toujours prêts à l'esquive, perchés, planqués ou dans la lune. Fallait nous surveiller comme du lait sur le feu et il était habile, Geo, à dénicher ses « artistes » en cavale... Combien de fois s'était-il trouvé par hasard sur notre chemin à nous sauver in extremis de chutes et de faux-pas, au pied d'un escalier, au faîte d'un arbre, dans les friches de la Motte aux Bois ?...
Il ouvrait sa large main, nous récupérait comme des paquets de chiffons et ne manquait jamais de nous faire remarquer qu'on était des têtes de lard... souples comme des verres de lampe si nous n'arrivions pas, d'un coup de rein, à nous remettre d'équerre une fois posés à terre et aussi, - lorsqu'on bondissait des murets de pierres sèches ou des branches basses des grands cèdres et qu'il surgissait juste à ce moment-là -, qu'il nous fallait retomber sur les pointes de pieds plutôt que sur les talons... qu'il n'arrêtait pas de nous le dire !... et puis encore... qu'il ne serait pas toujours là à couvrir nos couillonnades !... Alors, à voir nos mines d'oiseaux traqués, il plantait ses yeux bleu vif dans nos mirettes, ramenait son galut sur le front et ajoutait l'œil rieur : « Bah !... faut bien que jeunesse se fasse !... »

A la Maison de Petits Compagnons, toutes les tâches ingrates lui étaient dévolues notamment celle de donner aux enfants récalcitrants quelques principes d'éducation pour « trouver moyen de les faire tenir tranquilles ». J'étais de ceux-là, qui plus est l'aîné et le dernier arrivé à la Maison des Antonins.
Geo m'accueillit d'une bourrade dans les côtes et il n'était plus question de chichis ; j'allais filer doux et rester au plus simple, franc et direct, pas de rififi, pas d'embrouilles. L'onde de choc qui me traversât le corps ce jour de la Saint-Jean était de celles qui remettent les idées en place une bonne fois pour toutes. J'étais son Mioche, désigné volontaire pour être le chef de la tribu menée tambour battant et au pas de course parce qu'il n'y avait pas de temps à perdre !... Dès sept heures, Geo nous réveillait en trompette : il écartait pouce et auriculaire et soufflait dans ses joues son air préféré de vieil adjudant-chef. Nous l'imitions en riant mais au galop car au second coup de corne, il nous fallait être débarbouillés, chapeautés, bottés pour « la revue des jardins ». Je devais montrer l'exemple et organiser l’entraide chez les « crapoussins » pour qu'aucun ne chioune inutilement, manœuvre qui me brisait un malin plaisir d'asticoter en douce mes compagnons de meute. Nos trucs de naissance en plus ou en moins, nous confortaient dans l'idée que nous formions une mauvaise troupe de moutons à cinq pattes à dérouiller et à polir. Quel que soit le temps, nous hissions notre drapeau : un soleil jaune safran taillé dans la soie d'un vénérable manteau monastique subtilisé aux antiquités de la paroisse et cousu au point droit par Mère Blanche.
Après le salut au soleil et au signal « repos » mains croisées dans le dos, les jambes souples... « Attention, souples les jambes !... », j'ouvrais la marche en file indienne et devais mesurer mon pas au rythme de chacun... « le Mioche !... régulier le pas... lent et régulier !!!... » Comme nous avions des caboches grosses comme des petits pois, il fallait toujours nous répéter les choses...
Je redoutais sa voix rude, elle me glaçait le cœur !

Le sentier embarrassé de mauves et de camomilles montait raide à travers un bosquet de noisetiers ; nous devions observer entre nous la distance d'un pas de géant et éviter en même temps d'écraser ces herbes précieuses qui proliféraient à leur guise. Geo fermait la marche, je sentais sur moi son regard d'aigle ; il voyait loin devant et sur les côtés, avait des yeux derrière la tête et un petit doigt qui lui disait tout.

Entre deux trognes de saules nous attendaient patiemment nos petits carrés de terre. On n'y entrait pas comme ça !... Les deux chevelus rouges protégeaient nos trésors et laissaient courir entre leurs pieds boursouflés des hordes d'aubépines et de ronciers ; des lianes de houblon s'y accrochaient sans vergogne nous obligeant, pour entrer chez nous, à défaire leurs vrilles obstinées.
Un lierre charmant nous accueillait au seuil, éperdu de lumière et bouturé à l'envi ; ses petits crampons le hissaient toujours plus haut, toujours plus loin et presque à vue d'œil sur les canisses et les palissades, pour le bonheur des oiseaux... le crépitement de nos bottines les chassait aussitôt.
Le lieu était magique, nous le respections et le craignions pour sa majesté et son mystère. On ne criait pas, jamais... parce que Geo, sinon, faisait des bonds comme ça !... D'ailleurs, nous n'étions ici qu'invités
à « faire nos yeux merveilleux », une idée de Mère Blanche qui tentait de taire nos émois après une surchauffe de l'adjudant-chef qui nous blâmait de n'avoir décidément jamais les yeux en face des trous ; nous aurions les réponses à nos questions stupides si seulement on s'était donné la peine de réfléchir un peu... Lui seul avait le droit de crier !... de ces cris de rage ou de désespoirs qui nous coupaient les pattes et nous serraient le gosier. On était toujours dans le cirage, c'était plus fort que nous et ça l'horripilait.
A croupetons dans la terre humide, on ne bronchait pas, on observait longtemps nos créations avec cette infinie patience que suscite l'émerveillement et la passion pour la vie chez les libres enfants...
Le nez collé à la terre nous rendait plus fort et absorbait comme par enchantement nos « mals à dire ».
On plantait ce qu'on voulait, « pourvu que ça ne coûte pas un rond » ! Les graines séchées glanées çà et là durant l'été dans les décombres et les bords des chemins nous assuraient une belle récolte de salades de petites mâches et de laitues au printemps et à l'automne ; les épinards, les lamiers, les oseilles nous promettaient toute l'année une réserve de verdure en cas de disette... Pfff !... Pour le frère hôtelier il n'était pas pensable de laisser ainsi des enfants manger de l'herbe. Passer des journées en survie comme des robinsons, ça finirait en eau de boudin !... Bien vu !...
Le jour où Geo s'est tiré à la pêche, la lubie nous a pris de cuire nos propres légumes à la sauvette, tapis dans les margouillis de composts, sous l'appentis de tôles... Des fumées noires avaient envahi la coursive du séminaire au point de faire fuir les petits moines en prière !... L'idée était louable aussi, pour éponger la boulette, l'intendant des cuisines, prudent et visionnaire, nous confiât ses fourneaux les mercredis soir pour que nos soupes d'herbes sauvages ressemblent à des repas comestibles et sereins, d'où l'on peut réchapper sans dommage. Nous étions beaucoup moins tracassiers avec nos salades ; pourvu qu'elles soient bien battues à l'eau vive ; elles apportaient des saveurs nouvelles et inattendues aux déjeuners frugaux de la communauté. Avec des lames de bois, on prélevait ces « durs à cuire » de rosettes vivaces, cent fois foulées du pied et qui nous ressemblaient.
Enthousiastes et passionnés, nous cherchions fortune au quartier de l'intendance pour sauver des pluches les échalotes et petits oignons pourris au germe tendre, les patates flétries aux yeux tentaculaires, les graines de courge et autres rogatons. Au fond de nos poches s'accrochaient une collection de noyaux et de pépins, rebuts des cantines.
Mère Blanche qui n'en pouvait plus de ravauder les fouilles de nos culottes, distribuait des petits sacs de Kraft qui sentaient bon les bises au menthol.
Par tous les temps, il fallait nous voir semer, arroser, tailler, pincer, mesurer, prélever nos plantations objets de découvertes et de déceptions lorsqu'amollies, leurs pointes jaunies retombaient sur le sol comme des guenilles. Seul nous tirait de l'extase le bourdonnement de la cloche de bronze. A cette heure, le soleil déjà haut dans le ciel enveloppait d'une lumière douce et vaporeuse le dôme de l'abbaye qui brillait comme une lune. « Prêt, mon commandant !?...» définitivement extrait de mes contemplations d'herboriste sauvage, j'emboîtais le pas de l'ancien, suivi d'une meute babillante et crottée que je parvenais à mater d'un coup de trompette d'adjudant-chef.
Au retour, pour éviter de rentrer les mains vides, on récoltait notre écot de buis et de brindilles, histoire de gagner son croûton ; s'il nous restait encore une petite place, et pour rogner un brin sur l'heure soporifique de calcul et de dictée, on grappillait encore çà et là, selon la saison, quelques prunelles, gratte-cul, cornouilles ou cenelles, les livrait au cuistot qui les transformait en sauces et confitures inédites.

Les jours et les ans passaient ; le souvenir des lieux et de ses hommes en froc, rudes mais généreux
avait profondément marqué mon esprit, forgé mon caractère déjà bien trempé de gosse solitaire et débrouillard. Je suis de retour au pays, Geo, l'homme debout, s'en est allé. Le drapeau est en berne, le soleil est tombé en morceaux ; livré aux quatre vents, il s'effiloche... les corbeaux s'en saisissent et tissent leurs nids... La marmaille a grandi, a prospéré aux quatre coins du monde et moi, je suis resté le Mioche, l'arsouille, le frondeur, l'insoumis, le courant d'air, celui qui n'a jamais trouvé sa place ni ici ni ailleurs et qu'on appelle en ricanant « fout l'camp ». Je suis celui sans attaches, toujours prêt à rempiler ayant appris à vivre au jour le jour avec le doute et l'incertitude... à me persuader, en vain, que je n'ai peur de rien ni de personne, à me raconter que je suis bien cette peau dure dressée à coups de gueule, raide et tannée comme le cuir des godasses du Vieux qui était aussi cordonnier.
Je me rappelle du folklore que suscitait « la revue des godillots » : une fois l'an, à son commandement, il nous alignait comme des ânes que nous étions et faisait l'inventaire des bouts râpés et des semelles trouées... Je me souviens de la première paire comme d'un rite de passage.
« Donne ton pied, le Mioche...
—...Non l'autre...
—...A plat sur la feuille ton pied ! »
Sa voix me transperçait le corps jusqu'aux orteils et m'étourdissait. D'un tour de poignet, son crayon de charpentier prenait l'empreinte ; l'opération était sérieuse mais c'était immanquable, je piquais le fou rire du mauvais moment, ce moment attendu et redouté où le crayon d'un geste sec et bref venait chatouiller mon pied. Ça l'agaçait, fallait refaire...
J'avais des chaussures au poil ! sur mesure et pour longtemps.
Je songeais, enfant, qu'avec mes pieds tout neufs, j'irais jusqu'à Saint-Jacques, mais le Tau m'a conduit ailleurs, dans la ville qui prend l'âme et le cœur.
J'ai la rage... je me croyais si fort ! L'arête du chagrin a du mal à relâcher son emprise...
Geo, cette force vive au mental d'acier... les pieds devant, chez les taupes !?... Comme les grands chefs, il avait décidé du jour et de l'heure, il disait qu'il allait céder sa place. C'était son dernier Noël. Sans mot dire il m'attendait ; je viendrai, j'avais promis... puis remis... c'était tout moi !... Lorsque je daignais mettre enfin les pieds au bercail, je fus surpris de son regard absent ; pour la première fois, le Mioche ne comptait pas plus qu'une paille.
Je n'arrivais pas à chasser ce rideau de brumaille qui me séparait de lui.
Il semblait résolu et déjà lointain... enveloppé dans le mystère de l'ombre...
Au jeu du « petit loto » il tirait tous les mistigris... le chat... le bison noir...
« Bon sang ! » je faisais celui qui ne voulait rien comprendre !... Mais pourquoi ne l'ai-je pas pris dans mes bras à ce moment-là ?...
Pas de comédie !... j'étais pas une mauviette, il aurait pas aimé ! Et puis... il y avait déjà bien assez de monde autour qui lui cassait les oreilles... Peu habitué aux élans de tendresse, il m'aurait envoyé bouler, ne pardonnant pas cette lâcheté importune.
Le lendemain du jour de l'an, à l'aube, après le cri du merle... comme un vieux loup solitaire il s'est éteint.

Moi aussi, j'étais mort à cinq ans...
J'ai laissé ma peau dans les caillasses de la Combe aux Ours... J'ai tout oublié... Sauf que par une longue nuit... je filais dans les étoiles comme une fusée dans l'espace ; mu par une force inconnue, je traversais des mondes sans les voir... enveloppé dans le velours d'une clarté de lys... des ombres dorées se mouvaient avec une infinie lenteur... une multitude d'amis connus mais indéfinissables se pressaient autour de moi, un moi sans corps !... et... plus rien... le retour à la case départ, fut brutal... j'ai dû renaître et c'était dans les bras de Mère Blanche ; elle aussi semblait flotter dans ses habits de nonne, son visage doux et sans âge me parût celui enchanteur de Marie. Je n'étais qu'un bâtard chanceux, recueilli à l'infirmerie de l'Abbaye de la Motte aux Bois, aux bons soins des Antonins.
Comme le vieux Geo, je n'ai pas d'instruction, j'ai fait l'école buissonnière et préférais courir le monde... pour y apprendre à mourir des centaines de fois, de ces petites morts qui déchirent mais qui délivrent... qui serrent le cou et le cœur, qui mènent au désespoir mais qui élèvent, qui forgent et qui tannent et qui défoncent les tripes jusqu'à l'abîme. Lessivé, brossé, étrillé à souhait, débarrassé de ma couenne de porc-épic, je pus enfin lever la tête, voir, entendre plus grand, plus loin... Rien n'est devenu plus important que l'essentiel.
Le Vieux s'en est allé pourtant... je ne peux y croire... Derrière les nappes de brume, il me semble le voir sortir de l'aumônerie, bichonner ses bottes de sept lieues, charrier son bois, ranger ses tuiles, donner dans le marbre un dernier coup de burin... Il s'étonnait de payer si cher sa chienne de vie... Des fois, il s'en prenait au ciel et se demandait quelle mouche avait piqué le Bon Dieu pour en baver comme ça des ronds de chapeau...
Le père Séraphin lui répliquait du fenêtron de l'office qu'il était là parfaitement à sa place et qu'il était justement, ici, le trésor de bonté envoyé du ciel.
Lorsque, vaincu par la fatigue Geo s'excusait de prendre du bon temps à contempler le ciel et la campagne,
il ramenait sa caquette sur son nez d'aigle, laissait pendre ses mains aux mille métiers au bout de ses bras durcis par la besogne et traînait des galoches pour rigoler de lui-même ; il me regardait me prenant à partie et pensait tout haut : « J'sais pas c'que j'ai, l' Mioche, mais je m'sens tout flagada... Beh !... J'suis bon à la ferraille ! ». Je riais !... depuis des lustres, il était bon pour la casse et ne ménageait pas son pauvre corps
qu'il considérait comme une simple mécanique à dégripper.

Je reste là sur le seuil de l'atelier de taille à compter chacune des pierres qu'il avait retirées du lit de l'Epeichette, lourdes comme des vaches crevées et posées au cordeau pour que nous ne pataugions plus dans la boue. Fichtre, fallait lever les pieds !...
Le temps des travaux, sa voix résonnait comme le tonnerre faisant écho avec le mur de l'enceinte sur la place des tilleuls, histoire d'avertir à la ronde tous les porteurs de tatane... Sans cesse il le disait et le serinait à Mère Blanche, qui allait et venait entre l'infirmerie, la buanderie et l'aumônerie ; elle encourageait toujours le bel ouvrage ! Du coup, Geo, l'avait à la bonne !...
Il le rabâchait à cet étourdi de Père Séraphin, toujours trop pressé, la tête dans les étoiles à secourir tous les gueux d'alentour... Geo, trompetant, tempêtant veillait sur tout ce petit monde qui était presque aussi important que la prunelle de ses yeux.

La porte grince de tous ses gonds... je pénètre dans l'antre, ahuri par l'audace ; bien que gradaillon, elle m'était alors interdite. Une odeur âcre d'huile et de poussière prévient qu'il ne faut pas s'attarder, une époque est révolue. La lumière est blafarde et j'avance entre deux mondes... lui... lui... partout, ses machines, ses outils, sur le mur alignés au-dessus de l'établis de chêne, méticuleusement ordonnés... partout... des roues, des roulettes, des limes et des lames, des cisailles, des tranchets, des marteaux, des pinces à l'œil torve au bec rond ou pointu, des serpettes, des crochets, des râpes et des marteaux... un passé de cordonnier, de bottier, de sellier, de tailleur sur bois et sur pierre, de vitrier, de jardinier... ça sent la forge autant que la taille, la colle autant que la graisse... le moindre bout de pierre, de cuir ou de ferraille récupéré, remisé, ordonné, classé, étiqueté... projets multiples, intentions nouvelles de réparations, bricolages, restaurations en tous genres du sol au plafond et... qui désormais tombe dans l'oubli.
J'entends vibrer la scie, résonner la masse... mémoires vives d'un labeur acharné, de sueurs et de peines, de luttes et de rancœurs, de dépits et de lassitudes ; cet arsenal m'étreint, et m'étouffe... Je fuis ce silence infernal.
Seul un petit étau avait grâce à mes yeux ; il était témoin de ses heures heureuses et rares quand il allait taquiner ses baronnes argentées. Comme un guerrier, il remontait les torrents, fouettant l'air et les eaux à l'affût de ses belles... Il partait seul au combat ; il y passait sa rage et ne faisait plus qu'un avec le torrent. Nous restions benêts sur les bords de l'Epeichette avec nos tourments de fils entremêlés et de moulinets bloqués... lui, s'évaporait dans la furie des eaux et ne réapparaissait qu'au crépuscule.
Ses nymphes piquées sur sa visière brillaient comme de l'ambre au soleil. Je m'étonnais toujours de la finesse de ces œuvres issues de doigts boudinés, martyrisés par le marteau, la hache, la pelle ou la pioche.
Une journée ne lui suffisait pas... Je le revois tourner en rond et piétiner sur place à oublier subitement ce qu'il s'était donné à faire... il soupirait et se plaignait qu'il fait pas bon vieillir... « Fais pas com'moi l'Mioche, j'perds les pédales !... ». Je haussais les épaules... dans sa lutte imaginaire sans fin et sans merci, il se tuait à la tâche, pestait son soûl qu'il était la dernière roue du carrosse... il nous étourdissait... nous épuisait de le voir ainsi !... pourtant, c'était bien lui qui faisait tourner la baraque et chauffer la soupe ! Les légumes du jardin, gros comme ça, nourrissaient la communauté entière, y avait qu'à demander ! Les autres pouvaient prier tranquille !
Aujourd'hui, la terre reste en jachère... Le pourpier, la bourse à pasteur, les petites mâches, les crépis, le mouron des oiseaux qui n'ont jamais eu trop le temps de sourire au soleil profitent de l'aubaine ; la terre livre ses secrets enfouis. Abasourdi, je reste là, plongé dans l'étonnement du simple fait d'exister... autour, la vie continue comme si de rien n'était...

Je suis devenu un homme mais je reste le Mioche ; d'un coup le monde m'est devenu différent ; peu m'importe s'il s'agite ou tourne à l'envers... mes trois sous en poche, je les donne ; je me sens d'une largesse inattendue !... J'habite un nuage où nul ne peut m'atteindre ; les mots sonnent creux et glissent aussitôt dans l'oubli... la plus maigre brochette de mots, devient discours embrouillé, inutile... Les autres m'indiffèrent... mes poings longtemps contenus se sont desserrés... plus intéressé aux choses qu'aux personnes... une grenouille, une araignée, un oiseau, une fleur... c'est là ma réalité, là où rien ne meurt jamais tout à fait.

Le museau fouetté par la pluie de janvier, je fuis ceux qui pataugent dans l'eau tiède des pleurs.
Derrière les marbres de l'appentis, je retrouve le coucou de la meute... rouillé mais roulant encore, malmené, cent fois réparé, disséqué, transformé par le vieux Geo. J'enfourche le clou grinçant et breloquant et file sur la route des pèlerins jusqu'à Saint-Jean de Fromenthal.
L'aventure commençait là. Des sentes courent un peu partout, creusées à force de passer et aujourd'hui oubliées de tous.
Je ne sens plus mes jambes réglées comme une horloge sur le rythme du cœur... La route serpente dans les prairies, droite et rose... et je rêve... et... je m'envole... Le temps et l'espace se confondent... Quelque chose me dit que je ne serai plus jamais seul... Je n'ai même plus peur des chiens... ni de leurs crocs, ni de leurs cris...
Au Val des Ours, faisant fi de l'herbe mouillée, je saute par-dessus ma bécane, l'envoie dinguer au diable, me plaque au sol sur un lit de fougères et disparaît dans les herbes hautes. Je retrouve ma cachette restée intacte depuis mes tendres années, un poil en hauteur, enfouie dans un bourrelet de terre sèche, sertie dans les griffes d'une vieille souche... Un renard n'aurait pas mieux fait !...
Ici, en tapinois, en permanence sur le qui-vive, j'attendais qu'on m'appelle, j'étais prêt à bondir. Je jouais au chat, insaisissable et furtif détectant toute présence imperceptible, devenu expert à retomber sur les pointes des pieds, jambes fléchies pour absorber les chocs. Je touche cette terre noire à l'odeur douceâtre sous laquelle Geo repose tout près de Mère Blanche... Cette terre m'a porté, élevé, construit, je l'ai vu pâlir et rire, elle vit et respire comme un être vivant. Mes doigts plongent dans l'herbe froide, s'enfoncent dans cette terre d'argile et marquent le sceau d'un sans nom, libre comme le vent.
Je scrute l'infiniment petit, de toute mon âme, j'écarquille les yeux n'osant ciller pour aiguiser ma vision merveilleuse... Une graine voit-elle la pousse ? Tiens !... Un cycle nouveau s'annonce... là, dans les prés verts et ocres doucement le printemps s'éveille, dans le giron des foins brûlés par l'hiver s'éparpillent à foison les gourmandes rosettes, les touffes d'ails, les bouquets de berce...
D'aussi loin que porte mon regard, l'or des Antonins court sans limite de vallon en vallon ; des camaïeux de verts au velours argenté côtoient les sillons de sienne et vont se perdre dans le lointain pour se mêler au ciel dans des vapeurs bleutées, mauves et roses. Comme des joyaux roussis dans cet écrin émeraude, je perçois nos petits jardins abandonnés aux ronces, aux églantiers... si petits ! Nous croyions découvrir le monde sans savoir que le monde s'étendait bien au-delà... Ce qui nous paraissait être une expédition n'était en réalité qu'à une portée de sauterelle...

Très haut dans le ciel, plane la buse, son cri nous annonçait toujours un départ... je la suis des yeux... longtemps... j'imite son cri, m'accompagne du vent... chchchchuiii... Tout près, un merle gratte dans les feuilles sèches... mon cœur a bondi... mon cœur... le rythme... le même depuis des millions d'années... un... deux... mes tempes battent sur ce rythme, le même que celui qui est parti.
Il m'appelait le Mioche, il me voyait en lui, j'en oubliais mon nom...
Le soleil décline et disparaît derrière la Moucherolle. La brume du soir, au loin, s'étire en nappe, s'élève en volutes et s'offre à la terre et mon corps a froid. Je n'ose bouger, je me sens suspendu entre ciel et terre... j'attends... j'attends les retrouvailles du soir... Vénus... étoile du matin, étoile du soir, celle qui valse à l'envers et qu'en vain je cherche à midi lorsque la lune est noire...
Son éclat me rappelle ce rendez-vous manqué de Noël, lorsqu'il n'attendait plus... A une heure du matin le vingt sept décembre, elle se trouve là, juste au-dessus de la Moucherolle, exactement sur le passage du soleil le jour de l'équinoxe de printemps.
Un cadeau du ciel pour ceux qui ne causent pas...
Un cri de gerfaut déchire le silence du soir ! Botté, chapeauté... je traîne encore un peu dans les sillons violets poussant mon vieux vélo comme un soc de charrue. Personne ne m'attends, je reste seul dans la nuit à rêver aux étoiles et m'amuser à croire qu'il ne s'est pas éteint comme on se plaît à dire. Il est là dans la lumière de Vénus, dans le jour qui se lève, dans ces herbes qui dansent, dans les caresses du vent, dans les eaux vives et claires, dans les sons de la terre... D'héritage, je n'ai rien qui encombre... J'ai appris un métier sur le tas, un métier à tout faire mais je ne m'en plains pas... Je sais lire dans les ciels et les prés, comme dans un livre d'images où s'enchaînent les saisons et les naissances et les morts et les transformations.
Je suis un vieux Mioche, comme ces herbes folles poussant à tout prix à travers les murailles, dans les éboulis, dans les ravins... une sacrée mauvaise herbe qu'on arrache et qu'on méprise... une herbe, une simple qui chante pourtant, et qui nourrit et qui sauve.
Je n'ai qu'un devoir, celui de rêver de me laisser bercer par cette nature sauvage sans cesse renouvelée que j'ai appris à boire et à manger et qui se fait plus grande encore lorsque je la regarde... Alors, je taille dans la pierre non pas pour les cimetières mais pour la faire chanter ; je sculpte le bois à la gouge, le cisèle, le patine, le dore à l'or fin pour qu'il rie au soleil... Les sens en éveil, je marche et je flâne comme les bons bergers.
Harnaché comme un soldat, je parcours les chemins, remonte les torrents, dévale les pierriers et moraines,
dans les décombres et les éboulis, une pierre m'appelle, je sue sang et eau, la charrie comme un fardeau,
l'étreint, la porte sur mon dos qui plie sous le poids ; à perdre pieds, à perdre haleine, la hisse, la traîne jusqu'au bout et la rêve, polie à cœur, lissée sans fin... la voilà qui miroite au soleil, dorée comme une agate.
Je creuse et je filtre, tamise et gratte les boues pour exhumer les vieilles souches noires et je rêve au blanc crémeux de leurs aubiers, à la grâce de leurs vrilles limées et cirées.
Sans fin je cherche ces enfants perdus et que l'on croyait morts et qui se révèlent quand on les rêve...
Je rêve ma vie... je rêve pour celui qui n'osait pas et qui n'avait pas le temps... je rêve pour celui qui est parti et qui à tout donné... De jardin je n'ai point mais je sème à tous vents.
Je n'ai pas d'instruction mais je sais que tout s'oublie, que tout se révèle, que rien ne meurt jamais...

9 VOIX

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Virgo34
Virgo34 · il y a
Belle histoire bien écrite, avec ces souvenirs d'enfance pleins de nostalgie.
·
Jean-brice
Jean-brice · il y a
j arrive 2 ans plus tard navrer moum
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Jean-brice
Jean-brice · il y a
simplement magnifique d autant plus lorsque cela fut vit et non inventer puis avec cette homme que j ai connu moi tel mon grand pere et qui ma apprit tant de choses incroyable avec serte un ton sec mais toujours venant du coeur . on parler souvent lui es moi du mioche es a en voir ses yeux bleu ecarquillait de bonheur lorsque les souvenirs lui venait sache que chaque moment passer avec le mioche fut de grande empleur ... sache que ce texte en sa memoire et somptueux
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Michèle Pfeffer · il y a
j'adore ces quelques pages!
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