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 Humour  Instant de vie

Le mâle qui le dévore

Sascha Spiel

Sascha Spiel

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48 voix


Cabinet médical, 1er étage à gauche.
Je prends l’ascenseur ou l’escalier ? Je prends l’escalier !
Mon rendez-vous est programmé à 15 heures. Il est 15 heures !
Si j’avais pu, j’aurais retardé les aiguilles de ma montre, j’aurais remonté le temps… aussi loin que possible. Et si l’on pouvait changer encore le cours des choses ? Et si j’avais été une fille plutôt qu’un garçon ? Bien sûr que non ! Où ai-je la tête ? Ça serait bien pire ! Mon Dieu, comment font-elles ? Je me rends soudain compte de ce que toutes les femmes vivent en allant chez leur gynécologue. Quelle horreur ! Est-ce qu’elles prennent l’escalier, elles aussi ? J’ai cette très désagréable impression d’aller chez le dentiste, sauf que ce n’est pas la bouche que je vais ouvrir : c’est mon pantalon ! J’imagine même le pire ; que le médecin va sortir un instrument pareil à une fraise pour m’examiner, ou bien que je vais devoir m’allonger sur sa table, les pieds dans des étriers avec mes couilles ballantes, en plan rapproché ! Quelle vision d’horreur ! Un frisson me transperce le corps, juste en dessous de l’aine. Mais qu’est-ce que je fous là ?

Je m’adresse à la secrétaire présente à l’accueil, à moitié cachée derrière un récipient rempli de bonbons. Elle fait plusieurs choses à la fois et tout en répondant au téléphone, elle me fait répéter deux fois mon nom et celui du médecin avec qui j’ai rendez-vous ! J’ai l’impression que toute la file d’attente tend l’oreille dans mon dos : « La salle d’attente d’urologie est au bout du couloir, monsieur Coronesse. » Je retiens ma respiration et soupire un grand coup. Et pourquoi ne lit-elle pas à voix haute le contenu de mon dossier médical, pendant qu’elle y est ? Avec des grelots, je n’aurais pas plus attiré l’attention ! Je ne sais plus où me mettre ; je déteste cette intimité partagée, comme si j’étais dénudé avant même de m’être déshabillé devant le médecin. Personne n’a besoin de savoir que je vais voir un urologue ! Je file dans le couloir, la gorge serrée, en espérant que personne ne me connaît dans la salle d’attente. Que raconterait-on ? Les rumeurs vont bon train dans les petites villes. J’imagine déjà ma concierge me montrer du doigt, entraînant avec elle les autres locataires de la résidence qui l’imitent à leur tour. Elles pointent toutes leur doigt vers mes organes génitaux en ayant l’air de se moquer… Je les entends rire. Ça résonne dans ma tête… C’est insupportable. J’ai envie de leur crier : « Occupez-vous de vos petits oignons ! »

J’espère que je ne vais pas faire la queue avant d’être reçu par le médecin. Je n’ai pas du tout l’intention de rester longtemps ici. La salle d’attente du docteur Roubignol est pleine de « petits vieux » accompagnés de leurs femmes. Tous ces messieurs regardent par terre. Aucun ne lève la tête à mon arrivée. On dirait que leurs compagnes les ont traînés jusqu’ici avec une laisse. Ils ont l’air de chiens battus, le regard fuyant, la queue entre les jambes ! Les épouses sont, elles, plutôt joyeuses, bavardes, presque précieuses avec leurs colliers de perles, ce qui accentue le contraste avec leurs maris. Elles ont peut-être réussi à les porter jusqu’ici… tirés dans l’escalier ou encore agrippés sous le bras comme un vulgaire cabas. Je parierais que ce sont elles qui ont pris rendez-vous pour consulter l’urologue et qu’elles s’empressent de répondre à chacune de ses questions. Ce n’est pas étonnant qu’ils viennent consulter un spécialiste de l’appareil génital masculin ; ils ont tous perdu son contrôle en chemin. Leur sexe est sûrement devenu un objet décoratif, un bibelot de plus à dépoussiérer. Face à de telles castratrices, qui semblent porter les bijoux de famille autour du cou comme de véritables trophées, comment se relever ? Non contentes de porter la culotte, leurs épouses les tiennent aussi par les cordons de leur bourse.
J’ai vraiment pitié pour eux ! Pauvres vieux ! Le sexe fort a décidément besoin de réconfort. Mais qu’est-ce qu’il nous arrive, à nous, les hommes? Et moi, que fais-je là, au milieu de ces octogénaires ?

Le médecin entre dans la salle d’attente et m’appelle par mon nom. Il a l’air grave et solennel. Je me rassure, ils ont toujours l’air ainsi, mais j’ai quand même la boule au ventre. Je m’assois, lui tends le courrier adressé par mon médecin généraliste et lui remets également mes résultats d’analyse.
Il les lit avec soin. Il inspire lentement.
— Vous avez compris que vos résultats ne sont pas très bons, monsieur Coronesse ? m’annonce-t-il d’un ton froid. Il y a une grosseur anormale du testicule. Il va falloir envisager rapidement une orchidectomie totale.
Je le regarde en ouvrant de grands yeux ! De grosses billes noires le fixent attendant qu’il me confirme son diagnostic :
— En termes plus précis, vous avez un cancer des testicules, et il faut vous traiter.
Un voile noir s’abat devant moi comme un clap de fin. En clair, c’est les bourses ou la vie !!! Par réflexe, ce n’est pas en l’air que je lève les mains, mais plutôt vers le bas de mon ventre pour protéger mes parties génitales, comme si d’un seul coup, elles étaient passées dans le casse-noix. À l’annonce de la sentence qui tombe comme une guillotine, je vois toute ma vie défiler et mes tests tomber et rouler sous mes yeux sur le plancher… Comme la tête du condamné ! Les images défilent, je me remémore toutes ces nuits de libertin où j’ai collectionné à satiété les conquêtes féminines : blondes, brunes et même rousses. Suis-je puni par où j’ai péché ? La mort dans l’âme, je me sens mourir, une petite mort lente semble m’engloutir.
Cancer de mes deux ! Je me sens valser comme un ballot ; tout s’écroule, je vais devenir comme cette pauvre tour de Pise, ce pauvre vestige que l’on ne peut même plus redresser !
J’ai le mal du mâle ! J’avais la boule au ventre, depuis la matinée, et maintenant j’ai vraiment les boules ! Voilà qu’elles sont remontées dans ma gorge. J’arrive à peine à articuler. Je suis en train d’étouffer comme si une olive y était restée coincée…
— Docteur, dites-moi que c’est une blague ! Je vais perdre mes parties ?
— Monsieur Coronesse, ce n’est pas un acte anodin, je ne peux malheureusement pas vous annoncer le contraire. Mais la médecine a fait beaucoup de progrès en chirurgie réparatrice ces dernières années, et pour remplacer vos testicules, il existe aujourd’hui toute une gamme de prothèses que nous pouvons vous proposer.
Le docteur Roubignol ouvre son tiroir et sort une grande boîte rectangulaire. À l’intérieur, je découvre, alignées comme des pruneaux fourrés, des prothèses testiculaires de différents diamètres.
Le cauchemar continue.
— Il en existe de différentes tailles, monsieur Coronesse, exactement comme pour les prothèses mammaires. Vous avez un large choix. Généralement, je conseille qu’on reste dans une même proportion que la taille de votre pénis et qu’on assure une parfaite symétrie pour un meilleur rendu esthétique. N’hésitez pas à les prendre dans vos mains, elles sont légères et d’excellente qualité. Leurs poids varient entre vingt et trente grammes, c’est le poids moyen d’un testicule humain. Certains hommes pensent retrouver une virilité affirmée avec le grand modèle, histoire de bien remplir la culotte, mais je préfère vous prévenir, sans soutien et avec le temps, ça pend vite comme une glotte, et contrairement à ce que pensent beaucoup d’hommes, la virilité a peu à voir avec la taille des testicules.
En quelques minutes je passe avec mes compagnons d’infortune de l’eunuque du harem à l’acteur de film X doté d'un sexe remodelé.
Pas question de prendre les boules dans les mains et de les tripoter, je dois garder encore un minimum de dignité ! Il me faudrait plutôt des boules antistress pour faire passer mon anxiété. Je vais donc ramener la boîte à ma femme pour qu’elle m’aide à choisir le modèle approprié. Mais, elle ne va rien comprendre ! Comment vais-je bien pouvoir lui expliquer ?
— Docteur, l’heure n’est pas vraiment à la gaudriole et une question me taraude sérieusement. Je ne pourrai plus jamais avoir d’enfants ?
— Effectivement, monsieur Coronesse, avec l’ablation des testicules, c’est la production de vos spermatozoïdes qui est atteinte. Néanmoins dans de pareilles situations, nous vous invitons, avant l’opération, à faire des prélèvements de votre sperme afin de pouvoir pratiquer des inséminations.
C’est le pompon ! Je suis complètement désemparé, désarmé ; je me sens perdu et condamné comme une proie traquée par un prédateur qui ne lui laisse pas d’issue…

Je sors du cabinet du docteur Roubignol, je prends l’ascenseur histoire de quitter au plus vite cet enfer. Je passe le seuil de la porte d’entrée. Une lumière forte m’éblouit.
Soudain je distingue une infirmière penchée au-dessus de moi. Elle semble me parler. Je distingue à peine ce qu’elle me dit.
— Vous êtes en salle de réveil, monsieur Coronesse, répète-t-elle. Tout s’est bien passé.
Encore immergé dans un état semi-comateux, je trouve néanmoins la force nécessaire pour passer une main baladeuse sous les draps et vérifier que mes attributs masculins sont toujours là. Mon cœur bat vite et fort.
Tout est bien en place. Je suis soulagé et j’en oublie presque la douleur déjà réveillée.
— L’ablation de vos amygdales s’est déroulée avec succès, votre femme patiente dans la salle d’attente ! Vous pourrez bientôt la rejoindre, me dit l’infirmière avant de me quitter.

48 VOIX

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Arlo
Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Ryzlène Jaïdi
Ryzlène Jaïdi · il y a
Assez couillue cette histoire!! Bravo!!
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Morane Bob
Morane Bob · il y a
Ahaha ! Les bijoux de famille au cou ont été retiré ! Agréable nouvelle à lire ! Légère malgré la gravité du sujet !
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Pagnolette
Pagnolette · il y a
Bravo !!! J'attendais la chute avec impatience et je n'ai pas été déçue...
Très agréable à écouter...
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Chan Tal
Chan Tal · il y a
L'opération a prise, l'anesthésiant aussi !
Drôle de sommeil
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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Bravo! J'ai beaucoup ri . Votre personnage reflète bien cependant une réalité!!! La perte de ses boules!!! Bravo pour la chute .
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Korete
Korete · il y a
Mon vote tardif pour cette nouvelle pleine d'humour.
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Cajocle
Cajocle · il y a
Bravo Monsieur Coronesse. Mon vote tardif mais soncère
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Albanne Riboni
Albanne Riboni · il y a
Excellent, je vous avais loupé avant mais heureuse que vous ayiez été lauréat de l'été. Un très bon moment de lecture.
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Sascha Spiel
Sascha Spiel · il y a
Mieux vaut tard que jamais !
Merci beaucoup
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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Excellent malgré la misogynie ;-) du passage dans la salle d'attente. Votre humour est des plus réjouissants...
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Sascha Spiel
Sascha Spiel · il y a
Merci, j avais les boules que ça ne plaise pas !
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