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Alouette

Alouette

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Il faisait beau, ce matin, quand Ruve ouvrit les yeux. Même si en ces temps-là, le soleil ne brillait pas comme aujourd’hui (en effet, sa clarté était à peine supérieure à celle de la lune), le village de Gellesybe ne manquait jamais d’éclat. Et pour cause ! Il occupait les rives d’un lac d’or. On serait tenté d’en envier les habitants... Mais à tort. L’or, comme le disait souvent la mère de Ruve avec sagesse, ne nourrit pas les hommes comme le ferait du poisson. Ils étaient conscients de la richesse du minéral mais Gellesybe vivait de façon très isolée et il fallait un temps considérable pour atteindre d’autres contrées habitées.
Ainsi, à Gellesybe, l’or n’avait aucune valeur et représentait plutôt un fléau : impossible de pêcher à travers les eaux dorées en l’absence de vie aquatique, de plus il était dangereux pour les yeux de regarder trop longtemps cet étrange bassin et enfin, toute baignade était proscrite car on disait le lac maudit.
Malgré tout, Ruve aimait la vie à Gellesybe et appréciait le lac d’or. Dans ces moments de liberté, lorsqu’elle n’aidait pas sa mère dans la hutte ou son père à la chasse, elle venait tout au bord de l’eau, en prenant garde à ne pas la toucher. C’est ce qu’elle fit ce matin-là, dès qu’elle eût mangé une part de Mnéméva (spécialité locale assez semblable à la brioche). Elle alla à son endroit préféré : un vieux ponton en bois, qui avait été construit on ne sait comment, il y a de cela plusieurs siècles au vu de son usure. Rares étaient ceux qui osaient venir dessus. Et personne n’en voyait l’utilité. Elle s’installait à plat ventre et, la tête penchée dans le vide au-dessus de l’eau, elle essayait, en vain, d’apercevoir le fond. C’était une habitude qu’elle avait prise et ne s’en lassait pas.
Pourtant, ce matin-ci, malgré ses précautions, quelque chose ne fut pas comme les autres fois. Une mèche de ses longs cheveux noirs s’échappa de sa coiffure compliquée et plongea sa pointe dans l’eau. Ruve eut un hoquet mais il était trop tard. Le lac maudit allait sûrement sévir et d’ailleurs, elle se sentait déjà entraînée vers les eaux qu’elle imaginait infiniment profondes. Paniquée, résignée mais aussi digne, elle ne poussa pas de hurlement et se contenta de fermer fort les yeux, redoutant l’instant où son corps basculerait.
Cet instant, toutefois, ne vint pas et elle se vit contrainte de rouvrir les paupières, un peu penaude d’avoir si vite cédé à l’angoisse. Un poids maintenait sa mèche dans l’eau et elle se tira en arrière pour voir de quoi il s’agissait. Ce n’était qu’une sorte d’amas d’or et, comme elle avait hâte que tout rentre dans l’ordre, elle le saisit avec les mains dans l’intention de le laisser dans l’eau et de simplement récupérer ses cheveux.
— Eh toi ! s’exclama la chose d’un ton offensé, tout ce qui brille n’est pas or !
Ruve se trouva tétanisée par la surprise, incapable de relâcher ce qui semblait être un poisson et incapable de reprendre sa mèche pourtant libérée (l’animal avait certes mordu mais depuis il avait parlé).
— Je suis un poisson. Le seul du lac, d’ailleurs. Et toi, qui es-tu ? Il y a bien longtemps que personne n’est venu me voir.
— Je m’appelle Ruve.
Elle commençait à doucement reprendre contenance mais se demandait si elle n’était pas tout bonnement en train de rêver.
— Ruve ? C’est un joli prénom. Autrefois, on m’appelait Liago. Je ne sais pas si un prénom périme. Mais cela fait des siècles qu’on ne m’a pas appelé.
— Un prénom se garde pour toujours ! affirma Ruve.
— Même lorsqu’on est immortel ?
Bien qu’elle n’en sache rien, elle acquiesça et le poisson sembla rassuré. Elle devait tout de même afficher un air perplexe car il lui proposa :
— Veux-tu que je te conte mon histoire ? Elle est intimement liée à celle de ce lac.
— Avec plaisir ! assura Ruve en toute franchise.
Sur demande de son interlocuteur, elle le replaça délicatement dans l’eau et changea de position pour en adopter une plus confortable. Alors Liago commença son récit.

Autrefois, le lac était semblable à n’importe quel lac : son eau était transparente, ses algues étaient vertes et de nombreux bancs de poissons s’y épanouissaient. La seule originalité, qui faisait de lui un lac extraordinaire, était la présence d’un poisson doré.
— Tu le devines, c’était moi.
Ruve hocha la tête, pressée d’entendre la suite.
Ce poisson avait le pouvoir d’exaucer les vœux en échange d’un peu d’or. Les humains qui le souhaitaient jetaient donc une piécette dans le lac, formulaient à haute voix leur volonté et leur désir s’accomplissait.
— Malheureusement, grogna Liago, les hommes n’en n’ont jamais assez, ils veulent toujours plus !
Les vœux devinrent rapidement formulés par dizaines, puis par centaines et enfin par milliers. Liago ne pouvait suivre un tel rythme alors il avait cessé d’écouter les demandes. Mais le mal était fait : déjà l’or avait envahi le fond, des espèces aquatiques disparaissaient progressivement et l’or se détachait par paillettes ou fondait quand venaient les grandes chaleurs. Ainsi, au bout de quelques temps, le lac devint entièrement doré. De plus, comme les veux n’étaient plus exaucés, les hommes, toujours dans l’exagération, en avaient déduit que l’étendue d’eau, auparavant chérie, était désormais maudite.
— Voici donc l’histoire du lac d’or et la mienne, soupira Liago.
Ruve était partagée entre la joie de la connaître et la tristesse qu’elle inspirait. Elle finit par poser la question qui la taraudait.
— Liago ? Exauces-tu encore les vœux ?
Il la regarda d’un air méfiant et esquiva habilement la question.
— Quel serait le tien, petite fille ?
— Que le lac ne soit plus d’or.
Liago sembla surpris puis un léger sourire se peignit sur son visage.
— Tu es plutôt sage, Ruve, mais c’est aux hommes de réparer leur erreur et non à moi.
Ruve s’y attendait mais se sentit déçue malgré tout. Que n’aurait-elle pas donné pour se baigner dans un lac plein de poissons et dont les algues lui chatouilleraient les pieds !
Quand Ruve se coucha ce soir-là, elle ne put s’endormir. Elle était perturbée par la pointe de sa mèche de cheveux qui, bien qu’elle l’ait rincée et lavée plusieurs fois, était restée aussi dorée qu’à sa sortie de l’eau. Et elle tournait et retournait les paroles de Liago dans sa tête. Elle trouvait juste que ce soit aux hommes de corriger leur méfait. Et elle faisait partie de la race des hommes. Mais comment faire ? Elle peinait à réfléchir, agacée par le scintillement de sa mèche dû aux reflets de la lune sur l’or... C’est alors qu’elle eut une idée. Une idée brillante ! Sur cette pensée, elle s’endormit enfin.

Le lendemain, Ruve partit très tôt, préférant emmener sa part de Mnéméva avec elle plutôt que de perdre du temps à la manger dans la hutte. Elle n’alla pas, comme c’était pourtant son habitude, vers le lac d’or mais vers une dune relativement imposante connue sous le nom d’Ebbu. A Gellesybe, on estimait qu’Ebbu était le point culminant du monde. Ruve en avait déduit que c’était celui qui était le plus proche du soleil. C’est précisément ce qu’elle recherchait, aussi elle commença son ascension. A mi-parcours, elle fit une courte halte pour se sustenter avec la Mnéméva et se remit en route. Arrivée au sommet au bout de plusieurs longues heures, elle s’assit pour reprendre son souffle, toussota et s’adressa ainsi au soleil (avec les paroles qu’elle avait eu le temps de préparer dans la pénible montée) :
— O astre bienaimé, je devine combien vous êtes blessé lorsque vous survolez Gellesybe. Il est vrai que votre lumière nous paraît bien pâle mais la brillance du lac d’or vous fait outrance !
— Assez ! s’exclama l’intéressé, effectivement courroucé, Votre impertinence, autant que votre pertinence, m’offense !
— J’en suis navrée, mais j’ai pour vous une idée. Vous qui faites le jour, et la nuit, l’éclat de ses eaux vous revient de droit !
— Cela va de soi. Poursuivez !
— Monseigneur, les paillettes d’or sont vôtres, il serait juste que vous alliez les réclamer.
— Mais qui donc a autorité sur ce maudit lac ?
— Liago, un poisson doré. Envoyez-lui par rayon votre exigence. Elle sera certainement entendue.
L’astre poursuivit son chemin en réfléchissant et alla lentement s’échouer à l’horizon. Le ciel commençait à se colorer et la nuit allait arriver. Ruve s’élança sur la pente d’Ebbu dont la descente prenait bien moins de temps que la montée.

Au petit matin du jour suivant, Ruve se leva de si bonne heure qu’elle fut la première de Gellesybe à sortir hors de sa hutte. La lumière qui baignait le village avait changé de source : le soleil étincelait comme jamais et devant elle s’étendait un lac semblable à tout autre.
Ou presque. Un poisson d’or fit un bond qui répandit des cercles d’ondulations à la surface de l’eau limpide. Il s’enfonça ensuite dans les profondeurs et s’y cacha. Mais chut...

260 VOIX

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Yasmina
Yasmina · il y a
Mes 5 votes qui, je l'espère, ne seront pas invalides ;-)
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Alouette
Alouette · il y a
Merci de votre visite et je suis contente que cette lecture vous ait plu !
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Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Très agréable petit conte d'où en ressort une bonne morale...
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Alouette
Alouette · il y a
Merci beaucoup !
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Petit soleil
Petit soleil · il y a
Que la nature est belle. Ce rayon de soleil qui brille à la surface de l'eau. Un très joli conte que je viens de lire. +5 avec plaisir. Bravo Alouette
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Alouette
Alouette · il y a
Contente que la balade sur les rives vous ait plu ! Merci de votre soutien et de votre passage !
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Elisabeth Marchand
Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour ce récit brillant... comme l'or!!
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Alouette
Alouette · il y a
Alors il faut s'en méfier... Merci pour ce compliment !
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
La raconteur d'histoires que je suis aimerait aux enfants conter cette fable ! mes voix !
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Alouette
Alouette · il y a
Merci pour ce gentil compliment ! Et merci de votre soutien !
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Pat
Pat · il y a
Vous m'avez transportée avec votre joli conte. J'ai retrouvé mon âme d'enfant. Merci à vous. Je vous invite à mon tour à lire,"Balade à vélo" si le cœur vous en dit.
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Alouette
Alouette · il y a
Merci beaucoup ! J'aime écrire des contes, car j'ai gardé quelque part une âme d'enfant... Vous en trouverez d'autres sur ma page si le coeur vous en dit ! Je suis allée me promener à vélo sur la vôtre et cela m'à bien plu !
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Milo
Milo · il y a
Très beau conte. Very good job !
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Alouette
Alouette · il y a
Merci pour votre soutien plein d'enthousiasme!
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Leina Cooning
Leina Cooning · il y a
alô Alouette, une conte digne des grands classiques. Quelle jolie histoire. Parfois il me semblait entendre un peu de ces magnifiques fables et contes Inuit. Et Rave sauva le monde. Un soleil reconnaissant et un lac qui s'étincelle sous la dorure de Liago. En fait, oui ce conte pourrait se mériter une place au panthéon de l'archétype conte de fée, amitiés, +++ Sophie de L'Isle P"S" j'oubliais la qualité de l'écriture et surtout la magnifique utilisation du dialogue si difficile à maîtriser.
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Alouette
Alouette · il y a
Ooooh mille mercis pour votre message très encourageant ! Je suis ravie que vous ayez aimé le passage du dialogue (qui m'a demandé plus de travail que le reste) ! Vraiment merci pour tous ces compliments... Cela me conforte dans mon idée d'écrire, encore et encore !
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Leina Cooning
Leina Cooning · il y a
ce conte le mérite Alouette et poursuis sur ta lancée, c'est plus que prometteur SDE +++
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Gisny
Gisny · il y a
Bonsoir Alouette ! Quand Jeanne nous conseille un texte, nous sommes certains que celui-ci mérite l'attention. Vous avez, de ce fait, mon soutien.
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Alouette
Alouette · il y a
Merci beaucoup ! J'ai été surprise mais ravie de faire partie de sa sélection ! Je vous souhaite de belles lectures et encore merci d'être venue me visiter !
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Eleanor
Eleanor · il y a
Un joli texte , agréable à lire. Mes 3 votes de lectrice.
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Alouette
Alouette · il y a
Merci beaucoup de votre soutien !
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