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Le jour où onze anges verts m’ont sauvé la vie

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Aubry Françon

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« C’est terminé entre nous. Je te largue ». C’est sur ce verdict sans appel, laconique et implacable que se clôt ma relation avec Justine. Dans la foulée, elle fait volte-face, avant de s’éloigner sans même esquisser un geste pouvant me laisser croire à une once de regret ou de remords de sa part. Quant à moi, je demeure niaisement planté sur place, groggy, pantois, K.O. debout, inerte et sans réaction. En cet instant précis, ma juvénile âme de dix-sept ans me semble à jamais meurtrie par cette rupture. Je me décide à briser mon immobilité et me dirige vers la sortie du bahut, les poings dans les poches, serrés à m’en péter les jointures. Je quitte le lycée Fauriel et déambule sur l’avenue de la Libération, le cœur au bord des lèvres mais incapable de verser la moindre larme.

Le match de coupe d’Europe de ce soir occupe toutes les conversations, mobilise toutes les énergies, sature tous les cerveaux. Moi qui déteste le football, je suis servi. De surcroît, pour un natif du cru tel que moi, pareille aversion est forcément suspecte. Le diagnostic de tare congénitale n’est pas loin. Pourquoi fallait-il que je naisse et habite dans la capitale du Forez, terre où la passion du ballon rond est plus qu’une religion et confine à l’obsession omnipotente, à la quasi-névrose collective ? Marginal dans ma propre ville, je suis un raté aux yeux de tous et surtout de Justine.

Tout en remontant la grand’rue en direction du nord, je persiste à ressasser de sombres pensées. Mon reflet de mort-vivant surgit, distordu, déformé, dans les vitres du tram qui me frôle dans un grincement strident. Sur mon passage, toutes les vitrines sont décorées de cette couleur soi-disant symbole de l’espoir. Calicots, posters, fanions, maillots estampillés « Manufrance », écharpes... Rien n’est épargné à mes mirettes blasées et fatiguées. En un rien de temps, je suis absorbé par une verdoyante et exubérante marée humaine et ne réussis à m’en extirper que pour me réfugier dans la pharmacie paternelle.

Je salue à peine Mauricette, la dévouée préparatrice de mon père qui me dévisage avec un regard porcin. Forcément, je dois avoir une sale tronche, une trogne de déterré, mais guère pire que d’habitude, quoique... Dans l’arrière-boutique, alors que je m’apprête à gravir l’escalier qui mène à l’appartement que je partage avec Papa, une armoire à médicaments entrouverte capte mon attention. Une idée folle, démente s’impose à moi à l’instar d’une évidence : par ma mort, me venger de ma médiocrité pathologique et, par ricochet, punir Justine du chagrin insoutenable dont elle m’afflige. Le résultat ? Un décès culpabilisant dont la cause ne fera pas l’ombre d’un doute dans la tête de la jeune fille ; un spectre qui la hantera sans relâche jusqu’à l’aboutissement de son existence, inéluctablement morne et rongée par le souvenir de ma disparition, sentence irréfragable du tribunal de mon ego blessé et privé d’horizon. Sur ces sinistres cogitations, je m’empare subrepticement d’un tube de Valium et grimpe les marches quatre à quatre.

Après avoir éparpillé les comprimés sur mon lit, j’attrape un « 33 tours » et le positionne soigneusement sur la platine de mon tourne-disque. Les riffs du grand Hendrix envahissent bientôt ma chambre cependant que je m’allonge en palpant du bout des doigts les cachets subtilisés, passeports pour un monde censément meilleur. Un monde sans Justine. « Je vais bientôt te rejoindre, Jimi ! » songé-je, hésitant malgré tout. L’appel tonitruant de mon père pour le souper repousse à plus tard mon voyage pour l’au-delà.

A l’égal de tous les dîners pris en commun depuis le départ de Maman, mon père arbore une mine renfrognée et austère où tout sourire, voire toute expression autre que la tristesse et la résignation, s’est évaporé, depuis longtemps. Le tic-tac de l’horloge murale est seulement interrompu par nos bruits de succion et de mastication ainsi que par le glouglou de la bouteille de côtes-du-rhône avec laquelle mon géniteur arrose allègrement son repas. Sa blouse de pharmacien toujours sur les épaules, mon père, avec une économie drastique de mots, prend finalement la parole : « On regarde le match ? Coup d’envoi à 20h30. » En dépit de son invitation à partager un moment avec lui, il n’est pas étonné par mon refus que je motive par une dissertation de philosophie à rendre impérativement pour le matin suivant. Peu plausible, un lendemain de coupe d’Europe à Saint-Etienne, où même les professeurs ont contracté la fièvre émeraude, mais tant pis, l’alibi fonctionne. Je réintègre mon antre et, un verre d’eau dans une main, la poignée de somnifères dans l’autre, j’attends le moment propice et le courage qui va avec, pour m’expédier ad patres.

Mes tergiversations intérieures s’étirent en longueur mais, tandis que je suis sur le point de fourrer l’amas de pilules dans ma bouche, j’entends mon père pousser un hurlement rauque et sauvage. Laissant tout en plan sur ma table de chevet, je me précipite d’instinct dans le salon où je découvre mon père dans un état d’exaltation inédit, debout devant notre vieux téléviseur Radiola, ruisselant de sueur, hirsute, le regard extatique. Tremblant de tous ses membres, il me désigne de l’index l’écran et balbutie, plus qu’il n’articule, une bribe de phrase : « Hallucinant, ce que ces gars sont en train de réaliser ! ».

Je me concentre sur l’image de la retransmission et la voix du commentateur lui-aussi surexcité : « Et voilà l’Association Sportive de Saint-Etienne revenue du diable Vauvert et désormais à égalité sur l’ensemble des deux matchs avec le Dynamo Kiev d’Oleg Blokhine – ballon d’or 75, est-il besoin de le rappeler à nos chers téléspectateurs. L’exploit – mais le terme de miracle ne serait-il pas plus approprié ? –, est donc à portée de main ou plutôt de pied pour le capitaine Larqué et ses coéquipiers. Ne vendons toutefois pas la peau de l’ours ukrainien avant de l’avoir tué car la prolongation se profile et... »

Je me détourne du direct pour revenir à mon présent en tombant nez à nez avec une canette de bière que me tend mon père, toujours euphorique, et que j’ai du mal à reconnaître tant la joie illumine et rajeunit son faciès d’ordinaire si taciturne. Je m’assois à ses côtés sur le canapé et nous regardons les prolongations de cette rencontre sportive, a priori exceptionnelle. Mes envies de suicide, si elles ne se sont pas vraiment estompées, passent un peu au second plan eut égard au comportement détonnant de mon père qui me désarçonne un peu. Néanmoins, dans mon esprit, je ne remets l’exécution de mon funeste dessein qu’au calme de la nuit qui s’annonce. Soudain, Papa m’agrippe la manche convulsivement et je reporte mes prunelles sur le jeu. Le journaliste sportif, qui semble au bord de l’apoplexie, s’emballe, en effet, de nouveau : « Patrick Revelli qui dribble deux défenseurs de Kiev. Ah, le ballon va sortir du terrain... Non ! L’ailier réussit à centrer sur Rocheteau qui bat le gardien soviétique et propulse la balle au fond des filets ! C’est inouï ce qui s’accomplit, ici, au stade Geoffroy Guichard, dans ce chaudron qui n’a jamais aussi bien porté son nom ! »

A la suite du but, mon père esquisse des pas de danse, enchaîne avec une polka délirante et grotesque qui m’arrache mon premier et unique éclat de rire de la journée. Sans pouvoir l’arrêter, je le vois tourbillonner dans le couloir, sous l’emprise d’un enthousiasme paroxystique puis, se déplacer ainsi en se trémoussant dans tout l’appartement. Dans tout l’appartement ? Et même dans ma chambre ? Une angoisse m’étreint alors. Se pourrait-il qu’il découvre... ? A la seconde où cette pensée m’effleure, je ne perçois plus les tapements sourds des frénétiques entrechats paternels sur le parquet. Je retiens mon souffle et prends conscience de la muette présence de mon père dans l’encadrement de la porte du salon. Grave et livide, il brandit dans la paume de sa main droite les comprimés de Valium. Tous deux abasourdis, nous nous observons timidement, paralysés. La honte et la peur me nouent l’estomac. Il s’approche, en définitive de moi, puis s’effondre littéralement dans mes bras en sanglotant. Surpris par cet élan affectif, je me blottis au creux de son épaule et mes pleurs se joignent aux siens.

Du dehors, une bouillonnante et formidable clameur s’élève dans le ciel froid de ce mois de mars 1976. Un refrain enfle, se répercute en écho dans les artères de l’ancienne Armeville*, épicentre d’une ferveur populaire transcendant la qualification au forceps d’un club de foot pour une demi-finale continentale, lame de fond empreinte de fierté, du refus de la fatalité, d’abnégation et de rage de vivre qui déferle et emporte tout sur son passage : « Qui c’est les plus forts, évidemment, c’est les Verts ! »


* Durant la Révolution française, Saint-Etienne fut momentanément rebaptisée Armeville.

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Adriana · il y a
Vous m ' avez fait revivre à st Étienne où j ' ai de nombreux souvenirs merci
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Aubry Françon · il y a
Merci à vous Adriana d'avoir pris le temps de me lire et de laisser ce commentaire.
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Ethan J Pingault · il y a
Beau texte qui sens le vécu !
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Aubry Françon · il y a
Merci Ethan !
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Zutalor! · il y a
Tiens, tiens, tiens, "l'épopée des Verts"... Je l'avais, avec une bande de copains, suivie comme un seul homme !
Dans le film "La traversée de Paris", Jean Gabin (ne pas confondre avec le très Honorable Calbrix) interpellait ainsi Louis de Funès, l'épicier trafiqueur de marchés pas très blancs : "Jaaanvier !"
Et nous, c'était "Janvion"... On avait l'impression que toute la France vivait à l'unisson ces soirs-là, et je crois bien que c'était le cas...
Pour la fin de votre texte, très honorable lui aussi, j'avais imaginé une autre scène...
Mais pour ne pas déflorer la vôtre aux lecteurs qui liraient les commentaires avant de se plonger dans les textes, je vais vous la livrer toute emballée en MP. RV là-bas donc et... bravo d'avoir tenu le choc !

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Jean Calbrix · il y a
Allez les verts, allez les verts, allez ! Bon sang de bois, je déteste aussi le foot, mais comme tout le monde, j'ai été transporté par ce moment grandiose et vous l'avez décrit à merveille, Aubry, grâce à une plume d'une qualité rare. Vous avez mes cinq buts !
Je vous invite à lire un sonnet qui devrait ne pas vous déplaire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.

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Aubry Françon · il y a
Merci Jean, votre commentaire me touche sincèrement. Je suis content que vous ayez aimé cette nouvelle. Je me suis noyé avec Mumba, superbe poème. Belle journée à vous !
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Jean Calbrix · il y a
Merci à vous, Aubry !
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Manita · il y a
Tous mes votes pour ce texte qui m'a tenue en haleine moi, la " pas sportive du tout ". Lol ! Des sentiments très forts se dégagent de vos mots.
Je vous invite à me découvrir si vous le voulez.

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Aubry Françon · il y a
Merci Manita pour ce commentaire et votre lecture bienveillante.
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Djany · il y a
tous mes votes pour cet élan de sportivité et n'oublions pas Dominique Rocheteau ..... Si vous avez quelques minutes mon TTC http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/juste-avant-2
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Aubry Françon · il y a
Merci Djany pour avoir pris le temps de découvrir ce texte.
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Steph Sagne · il y a
Pas mal mon vote d'encouragement. Je vous invite à lire ma nouvelle intitulée Coeur en Sang.
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Aubry Françon · il y a
Merci pour votre visite.
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Maour · il y a
Ce titre devrait être lu par nombre d'adolescents. Je trouve que vous écrivez très bien, avec un style très réaliste, et vous avez l'art de présenter les bons éléments aux bons moments. C'est un des textes que j'ai le plus apprécié jusqu'ici sur ce site. Merci!
Si vous êtes tenté :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

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Aubry Françon · il y a
Merci à vous pour cette lecture attentive et ces compliments très encourageants.
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Fred Panassac · il y a
Une belle page d’histoire du sport et de vibration collective qui s’inscrit joliment dans un destin individuel. Cela ferait passer l’envie de suicide au plus grand des désespérés. Vive les Verts de 76 ! Tous mes buts, euh, tous mes votes !
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Aubry Françon · il y a
Merci Fred pour ce commentaire si joliment écrit et qui constitue un bel encouragement.
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Chantane · il y a
agréable moment de lecture
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Aubry Françon · il y a
Heureux que vous ayez passé un bon moment en lisant cette nouvelle.
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