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Le dernier habit de lumière

Robert Dorazi

Robert Dorazi

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Se perdre pour découvrir.
Sans vouloir se comparer à Christophe Colomb, Yann était persuadé que la meilleure façon de visiter une ville, de vraiment la visiter, c'était de s'y promener et de s'y perdre. Rien ne l'horripilait plus que ces visites guidées à la merci d'un chaperon qui récitait un texte appris par cœur, expliquant quoi regarder, quoi voir, de quel côté tourner la tête.
Ainsi, une fois bien arrivé à Madrid en cette fin du mois de février 1981, il enfila un bon blouson chaud et ses meilleures chaussures, puis se perdit dans la ville dès qu'il en eut l'occasion.
Ce ne fut pas bien difficile tant les ruelles créaient un labyrinthe complexe qui aurait donné du fil à retordre à Thésée lui-même. D'autant plus qu'aucune Ariane n'avait déroulé sa pelote pour Yann. Madrid était la patrie de la corrida, alors quoi de plus normal qu'un minotaure se dissimule au détour de chaque maison ?
Yann déambula sur ces pavés froids et ces dalles cimentées. La lumière déjà pâle du jour se heurtait aux façades verticales de ces maisons aux murs ocres décorés de bacs à fleurs qui attendaient le printemps pour déployer leurs pétales. On aurait pu croire que les murs se penchaient pour vous avaler comme le font ces plantes carnivores qui se referment sur leur malheureuse proie.
Deux fois pendant cette promenade, Yann entra dans un café pour se réchauffer avec une boisson chaude et aussi pour se rassurer sur la qualité de son espagnol. Il pouvait se faire comprendre à défaut de tout comprendre des Madrilènes. C'est surtout la vitesse avec laquelle ils discutaient qui le désarçonnait. Les gens semblaient ne jamais respirer entre deux phrases. Ils parlaient comme ils vivaient, à folle allure. Et comment le leur reprocher ! Le pays se débarrassait petit à petit de tout ce qui rappelait Franco, même si Yann se retrouva plusieurs fois à lire le nom d'un général franquiste sur le gris d'une maison ou sur un mur criblé d'impacts de balles. Pourtant les affiches de David Bowie ou de Kiss l'emportaient largement sur les signes de la dictature passée.
L'une de ces affiches attira d'ailleurs son attention. Bowie y arborait son look de Pierrot lunaire de Ashes to ashes, et des mots d'amour avaient été griffonnés. C'est à deux pas de cette photographie que Yann aperçut un mur plus blanc que les autres, plus lumineux. Une fenêtre couleur cyan laissait entrevoir des figures dorées et pourpres qui ressemblaient à des mannequins sans tête. La porte vitrée était entourée d'un cadre de bois du même bleu. En regardant plus attentivement, Yann se rendit compte qu'il s'agissait d'une étroite échoppe qui vendait des tenues de torero.
De ces costumes semblait venir une lumière que reflétait le mur blanc. Certains portaient une étiquette qui indiquait un prix. Diable ! Ce n'était pas donné, même en Pesetas ! Mais il y avait aussi d'autres tissus plus abordables, comme cette écharpe d'un beau vert émeraude dont Yann pensait qu'elle plairait à Luna, sa fiancée retournée à Brest pour ces derniers jours des vacances d'hiver.
Un homme déjà âgé, à en juger par sa moustache et ses cheveux blancs et épars, l'observait de l'intérieur du magasin. Un mètre de couturier serpentait autour de son cou, jusque sur sa veste ouverte. Il marchait légèrement voûté, ce qui le rendait encore plus petit et trapu.
Finalement, il invita Yann à entrer par un signe de la main. C'était presque un ordre.
― Il fait quand même meilleur ici, non ?
C'est par ces mots et un large sourire que le vieil homme l'accueillit.
― C'est bien vrai ! Bonsoir monsieur. J'ai vu vos habits dans la vitrine. Ils sont vraiment superbes. Et cette écharpe m'intéresse. Je voudrais l'acheter.
Yann parlait lentement, découpant chaque mot, ajoutant des formules de politesses naïves pour s'entraîner.
― Celle-ci ?
― Oui. C'est bien le prix qui est indiqué ?
― C'est un prix, oui, répondit le vieil homme. Mais tu sais, les prix changent comme le reste, et on y porte souvent trop d'importance. C'est pour ta fiancée ?
― Oui. Elle lui plaira beaucoup. C'est vraiment de la soie ?
Yann s'imagina devoir négocier le prix, ce qu'il détestait faire. Nul doute que le vieil homme en face de lui savait qu'il avait affaire à un touriste. Peut-être même le pensait-il riche ! Les touristes étaient toujours censés l'être.
― Bien sûr que c'est de la soie ! Je n'utilise presque que ce tissu dans mon atelier. Comment s'appelle ta chérie ?
Il n'y avait aucune trace d'hésitation dans la question du maître couturier, car c'était ce qu'il était. Il avait pris l'écharpe dans la main et s'apprêtait à la donner à Yann.
― Elle s'appelle Luna. Comme la Lune.
― Dans ce cas, viens avec moi, dit le couturier en reprenant l'écharpe aussitôt sans que Yann comprenne pourquoi.
Il le suivit jusque dans l'atelier proprement dit, derrière le magasin, là où les habits de lumières prenaient vie. Les aiguilles et les bobines de fils jonchaient les tables. Une paire de ciseaux aussi longs que le bras côtoyait des crochets à dentelles et d'autres outils nécessaires à son métier. Et les tissus ! Il y en avait partout, de toutes les teintes, jusqu'au noir. Ils transformaient cette pièce en une mer d'étoffes.
L'odeur de cannelle que Yann sentait depuis qu'il était entré s'échappait d'une cafetière posée sur un poêle. Derrière ce poêle, trois photographies noir et blanc accrochées au mur ne laissaient aucun doute sur le camp qu'avait choisi cet homme durant la guerre. Il faisait peut-être partie de ce groupe de jeunes combattants en chemises blanches qui portaient tous un fusil et souriaient pourtant à l'appareil photo. Peut-être celui-ci, qui avait une fine moustache, des sourcils bien noirs et un calot sur la tête.
― D'habitude j'ajoute un peu de rhum au café et à la cannelle, mais ce soir je dois garder les doigts clairs et sobres, dit le vieil homme dont les rides sur le visage et la peau bronzée ne faisaient que rendre encore plus brillants ses yeux bleus et fiers. Sers-toi si tu veux, j'en ai pour une dizaine de minutes. Profites-en aussi pour dire bonjour à mon atelier. Au fait, je m'appelle Jacinto.
Il utilisait le tutoiement, naturellement.
― Moi c'est Yann.
― Français ?
― Oui, Français. La Bretagne.
― Tu parles bien espagnol. C'est une bonne chose parce que moi, je ne parle pas un mot de français. Sauf si j'avais dû faire la cour à une jolie fille de chez toi. Là, j'aurais su ! Tu comprends ?
Oui, Yann comprenait très bien.
Jacinto, lui, s'installa devant une des tables, et déposa l'écharpe de soie sur une sorte de petit tambourin. Puis il tira vers lui ce qui semblait être une loupe grossissante avant de se mettre à faire ce qu'il avait décidé de faire.
Yann en profita donc pour fureter un peu plus. Pas de doute, il était bien arrivé dans l'univers de la corrida. Les photographies, les peintures ou les camées accrochés ici ou là en évoquaient chacun un aspect différent. Un taureau, une arène, ou un torero qui avait dédicacé son portrait.
Pourtant, où que son regard se porte, il était irrémédiablement attiré vers cet endroit de la pièce où se dressait un mannequin comme celui que les couturiers utilisaient pour retoucher les costumes faits sur mesures. Il était recouvert d'un fin gilet de soie lui-même à moitié caché par une magnifique veste pourpre et or complétée de deux larges épaulettes. En s'approchant, Yann put se rendre compte de tous les détails de la broderie. Si c'était fait à la main alors cela avait dû prendre des heures et des heures de travail d'une grande minutie. Or, pas de doute, c'était bien fait main. Toutes ces volutes, ces fleurs, ces motifs étranges étaient artisanaux dans le plus beau sens du terme. Par endroits la broderie était tellement dense qu'on ne voyait plus le tissu en dessous. En pleine lumière, ce costume devait tout simplement être aveuglant.
Un détail cependant chez ce mannequin pouvait surprendre un touriste qui l'observerait. Il avait de toute évidence les formes d'une femme.
La curiosité l'emporta.
― C'est une tenue de torero pour... une femme ? demanda Yann. Il y a donc des femmes torero ?
― Bien sûr qu'il y en a ! répondit Jacinto tout en continuant son travail sous la loupe. Depuis longtemps. Et cette chaquetilla est pour ma fille, Lucila.
― Votre fille est torero ?
Cette fois, Jacinto leva la tête.
― Lucila est torera, oui. Une très grande torera. En Espagne, les femmes sont aussi courageuses que les hommes. Il a bien fallu ! J'ai presque terminé, juste un petit coup de ciseaux. Voilà, ton écharpe est prête. Maintenant, elle appartient vraiment à ta fiancée.
En quelques minutes, armé de fil doré et d'une aiguille, il avait brodé un « L » majuscule et stylisé au milieu de l'étoffe de soie.
― C'est vraiment magnifique ! Luna appréciera.
― C'est juste mon travail, répondit Jacinto sans aucune fausse modestie. Depuis presque quarante ans. Alors tu penses bien que j'ai brodé plus d'une initiale. Je peux dire que j'ai usé tellement de fil que j'aurais bien pu faire comme ce baron un peu fou qui avait lancé un harpon et avait grimpé jusqu'à la lune !
C'était bien possible !
― Ce sont tous des costumes pour votre fille ? demanda Yann en désignant une série d'habits tous identiques et pourtant tous différents, que ce soit dans les couleurs, les motifs de broderie, ou leur état général.
― Chaque année je lui offre un nouvel habit pour remplacer l'ancien. Depuis qu'elle a commencé son apprentissage, à onze ans, je découpe, je couds et je brode pour elle. Chaque année, le jour de son anniversaire, elle vient me rendre visite et je lui offre son cadeau. Pour faire plaisir à son vieux père elle fait semblant d'être heureuse et surprise. Je ne suis pas dupe, mais nous sommes heureux tous les deux.
Il s'était approché des habits de lumière, les couvant du regard. Il ne faisait aucun doute que chacun d'entre eux faisait rejaillir des souvenirs bien particuliers.
― Lucila veille sur son vieux père comme une bonne fille. Elle m'a aussi causé bien des soucis comme font tous les enfants. Regarde, ces cheveux blancs, c'est à elle que je les dois. Et ceux qui ne sont plus là, c'est elle aussi. Ah ! Tu verras quand ton tour viendra. Ces choses-là ne s'expliquent pas.
Ses yeux pétillaient quand il parlait de sa fille, et il aimait le faire, c'est certain.
― Celui-ci a perdu les petits pompons sur la jambe de la culotte, fit remarquer Yann en pointant un habit presque orange.
Il avait utilisé le mot français, ne sachant pas le traduire en espagnol. Cette phrase provoqua l'hilarité de Jacinto.
― Comment les as-tu appelés ? Des pan-pans ?
― Des pompons, répondit Yann benoîtement.
― Des pompons. C'est un drôle de mot pour mes oreilles. Ici on les appelle des caireles ! Et c'est un honneur de les perdre parce que c'est la foule qui les arrache quand le torero est autorisé à sortir sur les épaules. Ça n'arrive pas si souvent. Ce jour-là je m'en souviens très bien. J'ai vu ma Lucila passer en triomphe la porte de l'arène, portée par ces gens à qui elle venait de rendre hommage. Elle avait été parfaite, solaire, seule sur le sable en face du toro. Elle avait dansé. Si seulement tu avais vu ça ! Mais je dois t'embêter avec ces histoires. Je sais qu'en France la corrida n'est pas aussi estimée que par chez nous.
Comment répondre sans le froisser ?
― C'est juste qu'à la fin, le taureau...
― Ah oui ! Le toro. Tu as le cœur délicat et c'est bien. Je ne voulais pas te mettre mal à l'aise. Oui le toro meurt souvent à la fin. Mais sans la corrida il ne serait jamais né. Ils sont choyés, ces toros, crois-moi. Et puis on mange du bœuf partout, même chez toi. Alors tu vois... Si cet art devait s'éteindre alors la race des toros s'éteindrait avec lui, j'en suis sûr. La mort fait partie de notre monde. Depuis le début.
Yann aurait pu argumenter, mais ce n'était ni le moment ni le lieu. Pourquoi polémiquer avec un homme aussi charmant et si fier de sa fille ?
― Il y a une tache sur celui-ci ? demanda Yann. Le long de la jambe.
Jacinto balaya ce problème d'un geste de la main.
― Oh, ce n'est rien. La corrida c'est souvent un peu sale à la fin. Ça s'en ira facilement avec le temps. Regarde ce pays ! Qui pourrait croire que cette ruelle, celle par laquelle tu es arrivé jusque chez moi, fut un jour rouge du sang des républicains. Un peu du mien aussi a coulé. Interroge n'importe quel homme ou n'importe quelle femme de ma génération, ils auront tous une histoire semblable à te raconter, et tous auront un frère ou une mère à pleurer.
Yann réalisa qu'il avait aujourd'hui l'âge de Jacinto quand celui-ci avait entendu les balles des nationalistes siffler à ses oreilles. Dans l'école de Bretagne où il avait commencé à enseigner, les seules balles qui risquaient de siffler à ses oreilles étaient des boulettes de papier mâché qu'un élève un peu moins discipliné que les autres oserait lui envoyer avec une sarbacane faite du tube d'un stylo bille. Alors évidemment voir un taureau mourir sur le sable d'une arène, et son sang couler sur l'habit de la torera devait lui sembler presque anodin. Simplement Yann, lui, était un enfant des années soixante et un homme de son temps. Jamais il ne pourrait rester insensible au sort de l'animal, quelles que soient les raisons. Alors chacun resterait dans son monde en respectant l'autre autant que possible.
Jacinto retourna au mannequin, rajusta de la main un pli imaginaire, chassa une poussière comme s'il caressait le tissu.
― Celui-ci m'aura épuisé, avoua-t-il enfin. Je ne pourrais pas faire mieux, et un artisan doit savoir s'arrêter quand il sait qu'il ne pourra pas faire mieux la fois suivante. Sinon il risque de ruiner sa réputation. Pas question que ça m'arrive, à moi Jacinto Alvarez.
― Vous aurez vraiment terminé pour demain ? demanda Yann.
― Bien sûr. Je termine toujours à temps. Il me faut toujours exactement un an pour tout faire. Jamais plus, jamais moins. La taleguilla va encore m'occuper une partie de cette nuit et il reste quelques détails sur cette chaquetilla, la veste que tu vois ici. C'est la plus lourde que j'aie faite, et la plus belle. Mais je terminerai, je le sais. Ensuite je pourrai me reposer. Et quand Lucila arrivera, tout sera prêt. Elle viendra demain, comme chaque année pour son anniversaire. Je lui remettrai son habit de lumière comme chaque année depuis dix-neuf ans. Elle est née un 24 février. À quinze heures, j'ai entendu son premier cri et on pouvait savoir rien qu'à ce cri qu'elle serait une formidable torera. En tous cas moi, je l'ai tout de suite compris. Alors tu imagines comme j'ai pu être heureux lorsqu'elle m'a dit qu'elle voulait suivre les pas de son grand-père et combattre le toro ! Si fier. En retour je lui ai promis de lui coudre moi-même ses habits. J'ai tenu parole, et elle aussi. On parlera beaucoup. Tu as dû remarquer que les Espagnols aiment parler. Elle me dira des choses qu'elle seule connaît parce que moi je ne sors plus beaucoup. Des secrets, petits ou grands, qui se réalisent toujours. Parfois je dois déchiffrer parce qu'elle parle à sa façon, mais elle ne se trompe jamais.
― J'aimerais que mon père parle de moi de cette façon. Mais j'ai bien peur que les marins bretons ne soient pas aussi causants que les couturiers espagnols. Je suis vraiment ravi de vous avoir rencontré, monsieur Jacinto. J'admire ce que vous faites. Et votre fille a de la chance de pouvoir porter ces magnifiques habits.
― Olé ! Appelle-moi Jacinto, pas monsieur.
― Alors Jacinto, je vais retourner à mon hôtel. Mais d'abord je vais vous payer pour l'écharpe.
― Tu m'as déjà bien payé.
― Je vous assure, je n'ai pas encore eu l'occasion de sortir mon portefeuille, protesta Yann.
― Et qui a parlé d'argent ? Tu viens de m'écouter parler pendant une demi-heure, c'est largement suffisant ! Je te l'ai dit, le prix indiqué change tout le temps. Aujourd'hui c'était une demi-heure de ton temps. Il arrivera un moment dans ta vie où trente minutes te sembleront un prix bien plus élevé que tout l'or des coffres de la banque nationale !
Eh bien soit. Le mieux que Yann pouvait faire, c'était donc de le laisser terminer son travail pour qu'il puisse tenir sa promesse à sa fille une fois encore.
― Ah ! Il doit y avoir une fête parce qu'on entend des pétards, dit-il en se dirigeant vers la sortie.
― Des pétards ? répéta Jacinto sans lever les yeux et avec un sourire triste sur les lèvres. Non, ce ne sont pas des pétards. Ce sont des coups de feu. Tu peux me croire, ma vue n'est plus ce qu'elle était mais mon oreille se souvient.
Qui pouvait bien tirer à la mitraillette à cette heure-ci ? Les rues de Madrid n'étaient peut-être pas aussi sûres que le dépliant l'avait annoncé.
― N'aie pas peur, ajouta Jacinto. Le serpent a eu la tête tranchée mais elle mord parfois une dernière fois. C'est ce qu'elle vient de faire. Désormais tout le venin s'est envolé. C'est très bien. Lucila me l'avait annoncé.
Il n'y avait aucune trace de crainte sur le visage buriné de cet homme. Et qu'avait-il dit à propos de ce serpent ?
La réponse arriva quelques instants plus tard.
― Jacinto ! Jacinto ! s'écria un homme, lui aussi dans la soixantaine, qui venait de s'engouffrer dans le magasin. Ça passe à la télévision. Le général Tejero a tenté un coup d'état. Tu entends ça ? Ça passe à la télévision !
― Pablo, je t'ai déjà dit cent fois que la politique ne m'intéressait plus. Je dois terminer mon travail et je ne compterai pas les heures ce soir. Tu m'emmerdes avec ton général de pacotille.
Yann n'était pas certain d'avoir bien compris tout ce que le nouvel arrivant venait de dire. Avait-il vraiment parlé d'un coup d'état ou bien se contentait-il de reparler du passé ? Pourtant les coups de feu...
― Et maintenant Pablo, fais-moi une faveur. Ce jeune homme vient de France, et il doit retourner à son hôtel, alors raccompagne-le. Ensuite tu diras à ta femme de venir demain dans la soirée pour faire le ménage dans l'atelier. Dis-lui d'amener son grand balai et ses produits pour le sol, ceux qui sentent la lavande. Je veux que ce soit encore plus propre que d'habitude. Et cette fois, dis-lui de bien faire les coins et le dessous des meubles.
Bizarrement Pablo n'insista pas, et n'essaya pas de convaincre son ami couturier du sérieux de la situation. Au contraire, il fit signe à Yann de le suivre.
Le moment était irréel. Quarante-cinq ans après le putsch qui avait finalement amené Franco et la dictature, voilà que l'Histoire se répétait le jour même qu'avait choisi Yann pour découvrir l'Espagne démocratique. Merde !
Comme dans un état second, il remonta l'étroite ruelle, accompagné de Pablo.
― Est-ce qu'il y a un risque ? Je veux dire...
― Qui est le président en France ? demanda Pablo.
Quelle étrange question à poser alors que des gens se tiraient peut-être dessus tout près.
― Euh... Il s'appelle Giscard d'Estaing.
― Et ce président, il est de droite ou de gauche ?
― Plutôt de droite. Mais dans trois mois nous aurons des élections.
― Ah ! Nous aussi maintenant nous avons des élections comme tout le monde. Il faut que ça continue. Est-ce que la gauche va gagner en France ?
― C'est possible, répondit Yann. Ce sera difficile mais c'est possible. Où vont ces gens ?
Une petite foule s'était en effet formée qui les précédait. Quelques « No pasaran » s'élevèrent.
― Ils vont au parlement. C'est aussi la direction de votre hôtel. Si la gauche est élue en France, est-ce qu'il y aura un coup d'état ?
Cette conversation était vraiment surréaliste. On se battait peut-être à moins d'un kilomètre, et Pablo parlait de politique française.
― Est-ce que c'est vraiment prudent d'aller là-bas ?
― Vivre est imprudent, monsieur. Et pourtant nous vivons ! répondit Pablo. Vous comprenez parce que vous êtes un aficionado.
― Pardon ?
― La corrida ! Vous aimez la corrida, n'est-ce pas ?
Décidément c'était la question piège aujourd'hui !
― Je trouve que les torero ont bien du courage de se tenir ainsi en face du taureau. Oui ils sont bien courageux, surtout quand il s'agit d'une femme comme la fille de votre ami.
Pablo, qui avait annoncé une tentative de coup d'état presque avec gourmandise une demi-heure plus tôt, parut tout à coup complètement désespéré.
― Pauvre Jacinto. La guerre lui a laissé des cicatrices sur le corps qui ont guéri, et il n'était jamais le dernier à monter au feu. Mais quand sa fille Lucila est morte dans l'arène, ce jour maudit, il a perdu une partie de sa raison et tout son cœur. Mon fils, lui, a perdu celle qui devait devenir sa femme et la mère de ses enfants.
― Mais il m'a dit... qu'il cousait un habit pour elle. Il m'a même montré tous ceux qu'il avait confectionnés les années précédentes.
Alors c'était ça, le sang sur cet habit vert. Ce n'était pas du tout celui de l'animal. Oh non !
― Et tous les ans il recommence, confirma Pablo. Depuis douze ans, il fait un nouveau costume, chaque année plus beau que le précédent. Puis il le range à côté des autres et demande à Magdalena, ma femme, de venir faire le ménage. Tiens c'est étrange, d'habitude Jacinto lui demande d'attendre le lendemain matin.

253 VOIX

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Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Bravo ! Bien mérité !
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Mes félicitations pour ce prix ! Bravo Robert !
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Robert Dorazi
Robert Dorazi · il y a
Merci Geny :)
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Miraje
Miraje · il y a
... et depuis le fin-fond d'une ruelle sombre, des habits de lumière éclaboussent le podium. .. Bravo !
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Marie
Marie · il y a
Vraiment ravie car j'ai beaucoup aimé ce texte et son décor historique !
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Madrid en 81, une page d'Histoire et un drame poignant que l'on pressent sans vouloir y croire. Une œuvre magistrale vraiment, bravo Robert pour cette nouvelle et pour ce Prix amplement mérité qui me permet de découvrir votre œuvre que j'ai dévorée d'un seul trait sans lever les yeux de ma tablette !
Toutes mes félicitations pour votre Prix du Jury !

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Robert Dorazi
Robert Dorazi · il y a
Merci Fred.
Aussi étrange que cela paraisse, je savais exactement comment devait se terminer la nouvelle, mais c'est par hasard que j'avais au départ situé cette histoire en janvier. Et puis bien sûr je connaissais l'épisode de la prise de pouvoir par Franco, la guerre civile, mais j'avais vraiment oublié cet épisode de janvier 81. Voilà comment écrire une nouvelle permet de se replonger dans l'histoire.

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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Oui en effet c'est merveilleux comme de fil en aiguille (hi hi) vous étoffez (hé hé) votre histoire avec la grande Histoire.
Finalement ce putsch arrivait 5 ans seulement après l'avènement de la démocratie en Espagne, et les nostalgiques de Franco étaient encore nombreux. Et puis vous évoquez les élections sous Giscard, ce qui m'a tout de suite situé l'année, alors que je plaçais le putsch bizarrement plus tard dans ma mémoire ! Enfin pour moi, j'avoue que j'ai tout de suite redouté l'annonce de la mort de la fille du couturier dès que vous avez évoqué les habits de lumière cousus chaque année, mais que cette fin tragique pressentie n'a pas diminué le plaisir de la lecture.

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Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Ravie pour vous Robert, toutes mes félicitations !
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Robert Dorazi
Robert Dorazi · il y a
Merci Francine.
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Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
J'ai aimé, je relis, j'aime encore ! Bravo à vous !
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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations !!!
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Robert Dorazi
Robert Dorazi · il y a
Merci Patricia. Je vois que vous êtes également lauréate, donc je vous retourne le compliment! :) Félicitations.
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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Lauréate mais au grand prix été, merci.
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Haïtam
Haïtam · il y a
¡ Viva España! Un moment très agréable que de lire cette fiction. Bravo.
Si vous avez un moment 'Dès les premières lueurs du jour' retenu pour le prix hiver. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/des-les-premieres-lueurs-du-jour

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Noroît
Noroît · il y a
Un texte de lumière ! Mes 5 votes. Le meunier et le vent est en finale grâce à vous et je vous invite à le soutenir http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-meunier-et-le-vent-contes-des-deux-arbres-sur-la-colline
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