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 Fantasy

Le comte brûlé

Guillaume

Guillaume

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22 voix

Les massifs remparts en granit de la ville de Saint-Malo s'élevaient au bout du Sillon, mince et unique langue de terre qui reliait la cité au continent à marée basse. La tête passée par la fenêtre de son carrosse, Charles Corsier observait la plage où de nombreux navires étaient venus s'échouer pour décharger leur cargaison. Autour, ce n'était qu'un mélange de sable, de petites mares, de cailloux noirâtres et d'algues vertes accrochées aux débris et autres immondices laissées par les marins. L'air salin venait chatouiller les narines du notaire royal et les embruns lui piquaient les yeux, mais après des jours de voyage, il saluait ce changement. Ils arrivaient enfin à leur destination.
Charles et Bernard, son clerc, venaient de parcourir la route depuis la cour de Versailles pour enquêter sur la mort de Louis de Coëtquen, comte de Combourg et héritier du Pouvoir de pyrokinésie, la capacité de manipuler les flammes. Une poignée de nobles en France possédait des Pouvoirs magiques octroyés par Charlemagne, et le notaire royal était chargé d'en assurer la transmission à leur héritier. Il était surtout chargé de s'assurer que l'héritier n'avait rien à voir avec la disparition de son parent.
Le carrosse entra dans la ville et les roues cerclées de fer claquèrent sur les pavés, accompagnées par les chocs des sabots des deux chevaux. En même temps, le notaire pénétra dans une bulle sonore et olfactive. Le bruit lui rappelait volontiers les rues de Paris qu'il venait de quitter, avec ses marchés populeux et les harangues des marchands, auxquels il fallait ajouter les cris des mouettes et les craquements des navires amarrés. Les odeurs, en revanche, lui donnèrent aussitôt envie de rendre gorge. Un mélange iodé de poisson à divers stade de décomposition, de déchets et d'exhalaisons de teintures lui fit totalement oublier le cocktail marin qu'il respirait avec délice quelques instants plus tôt.
La voiture passa devant de nombreux entrepôts où des portefaix entraient et sortaient, pliés sous la charge de caisses de toutes tailles et de toutes formes. De l'autre côté, s'étendaient des quais à n'en plus finir, au bout desquels se balançaient les vergues des navires, allant de la petite goélette au gros galion. Le carrosse s'arrêta finalement près d'un entrepôt tout à fait similaire aux autres, jouxté par son jumeau intégralement brûlé. Ses poutres noires se dressaient dans le ciel et des hommes débarrassaient les gravats dans de grandes brouettes. Charles Corsier réprima un mauvais pressentiment. L'affaire qui l'amenait concernait un noble brûlé vif, et il n'aimait guère qu'on malmène sa scène de crime.
En descendant le marchepied, Charles remarqua les armes des Coëtquen frappées sous le débord du toit en ardoise. Derrière les bâtiments familiaux, une vieille bâtisse tout en tours, cheminées et pignons, élevait ses vieux murs mangés par le sel de la Manche.
Trois hommes vinrent à la rencontre du notaire. Leurs pourpoints de facture vulgaire les classaient parmi les serviteurs. Ils saluèrent avec pompe, avant d'inviter Charles et son clerc à les suivre dans le manoir aux toits complexes.
Ils y furent reçus par Jeanne de Coëtquen, la femme du défunt comte. Elle les invita dans le bureau de son époux, une pièce chaleureuse, lambrissée et aux murs couverts de livres, excepté sur la face nord, occupée par une large cheminée aux linteaux sculptés de têtes de dogues.
— Vous connaissez certainement les circonstances du drame ? demanda-t-elle, s'asseyant et lissant sa robe du plat de sa main.
Malgré les pattes d'oies qui se formaient aux commissures de ses yeux, Charles ne pouvait lui dénier une certaine beauté. Pourtant, sa robe noire et le voile sur ses cheveux affichaient son deuil avec clarté, et on ne pouvait lui reprocher de faire force de coquetterie en ces tristes circonstances.
Un majordome entra et leur porta des rafraîchissements, avant de s'éclipser sans un mot.
— J'en ai reçu les grandes lignes via les lettres du sénéchal de Saint-Malo, répondit Corsier. Mais je souhaiterais entendre votre version, si cela ne vous est pas trop douloureux.
La comtesse hocha la tête et resta silencieuse un instant. Sans doute cherchait-elle comment exposer les faits, ou avait-elle besoin de se recueillir avant de se lancer dans son récit. Charles ne chercha pas à la presser, et elle commença :
— Un incendie a ravagé voilà trois jours l'entrepôt de mon défunt mari. Les flammes ont pris a une vitesse folle, ce qui a orienté la maréchaussée sur des soupçons de meurtre. Bien évidemment mon fils étant le seul héritier, la rumeur le pointe du doigt, mais je le sais innocent.
— Pourquoi ?
— Je connais mon fils.
L'argumentation d'une mère ne pouvait souffrir la rigueur des faits. Il était inutile d'insister dans cette direction. Charles Corsier but une gorgée pour se donner le temps de réfléchir à sa prochaine question. Derrière lui, Bernard notait les questions et les réponses de l'entretien. Le grattement de la plume contre le vélin créait une douce musique à laquelle le notaire s'était habituée avec les années.
Il posa son verre.
— Des témoins ?
— Nous n'en avons pas trouvé. Nous sommes plusieurs à avoir entendu un sourd battement d'ailes, comme celles d'un oiseau géant. Moi-même, je me suis demandé si une créature des mers ne venait pas de prendre son envol pour tourner au-dessus de ma demeure, tel un vautour autour de ses proies.
Charles leva un sourcil interrogateur. L'idée lui paraissait étrange, mais enfin, les superstitions transformaient parfois de petits détails utiles en événements grandiloquents. Il pourrait peut-être tirer quelque chose de cette information.
Son étonnement ne passa pas inaperçu :
— Je vois bien que vous ne me croyez pas.
— Votre interprétation m’étonne, mais je crois que vous avez effectivement entendu ce bruit.
— Certains disent que c'était celui d'un grand soufflet, pour attiser les flammes. Que c'est pour ça que tout a brûlé si vite.
— Mais il n'y a aucune trace d'un tel engin, n'est-ce pas ?
— Pas le moindre.
Le notaire changea de sujet.
— Qu'en est-il des corps ? Y en avait-il plusieurs ? Celui de votre mari était-il reconnaissable ?
La comtesse fit un signe négatif de la tête. Une de ses boucles brune s'échappa de son voile, mais elle ne sembla pas le remarquer.
— Il était seul. Le cadavre était trop carbonisé pour que je puisse être sûre de quoi que ce soit. Mais mon mari a disparu cette nuit-là, et le corps retrouvé est à peine plus petit. J'imagine que les flammes l'auront ratatiné.
— Aucun signe distinctif ?
— Ses bagues s'étaient transformées en de petites boules d'or incrustées dans la chair carbonisée. Ses vêtements n'étaient que cendre. Je sais d'instinct que c'est lui. J'en suis aussi certaine que de l'innocence de mon fils Malo.
— Pour autant, vous ne pensez pas qu'il s'agisse d'un accident ?
Nouveau signe négatif. La comtesse se leva.
— Venez, c'est à côté. Vous verrez les dégâts par vous-même. D'ailleurs mon fils est là-bas. Vous pourrez lui poser toutes les questions que vous désirez.
La comtesse invita le notaire et son clerc à la suivre, et ils ressortirent dans la rue. La clameur ambiante et les fortes odeurs de la mer prirent à nouveau d'assaut les sens du notaire, et il regretta aussitôt l’atmosphère chaleureuse du manoir. Le petit groupe, suivi par quelques serviteurs, remonta la courte rue jusqu'aux quais. Charles retint un soupir : le bâtiment brûlé aperçu à l'arrivée était bien celui du drame. Il pariait qu'il n'y aurait rien à tirer de la scène de crime, après le chambardement des ouvriers.
— Avant d'arriver là-bas, je souhaiterais ajouter quelque chose, déclara la comtesse. Il se peut que ce souvenir n'ait rien à voir, mais cela m'a interpellée. Voilà deux mois, mon mari a reçu une caisse, assez grosse pour contenir un mouton.
— Votre mari était marchand, armateur, et à ce que j'ai entendu dire, un peu corsaire. Du moins possède-t-il quelques capitaines à sa solde. Je ne vois pas bien en quoi il y a quelque chose d'étrange là-dedans.
— La caisse est venue par la terre, et a été livrée en notre manoir de Dinan, dans le plus grand secret ; aucun de ses commissaires ou homme de main ne l'a aidé à la décharger. Je ne sais pas ce qu'il en a fait, mais depuis sa réception, il se comportait de manière très étrange. Il sursautait quand j'entrais dans une pièce sans m’annoncer. J'ai même cru qu'il avait fini par prendre maîtresse...
Charles hocha la tête. Il aurait bien poussé plus loin les questions, mais ils pénétraient dans les décombres de l'entrepôt brûlé.
De petits groupes repoussaient les gravats, au grand dam de Charles Corsier. Les raclements des pelles dans les débris emplissaient l'air, soulevaient des nuages de cendre. Un homme à la peau tannée et au visage balafré les aperçut. Il s'avança et se présenta :
— Enchanté, je suis René de la Douesnellière, capitaine pour feu Louis de Coëtquen.
Il serra la main aux nouveaux-venus et baisa les bagues de la veuve avec respect.
— Capitaine, répéta-t-elle avec dédain. Monsieur de la Douesnellière est un pirate, ajouta-t-elle en se retournant vers ses invités.
— Un corsaire, madame. Je n'attaque que les navires de ces coquins d'Anglais.
— Vous étiez là au moment des faits ? intervint Charles.
Le regard de l'aventurier brilla. Il posa sa main sur la poignée de sa rapière et se redressa :
— Je n'étais pas là, mais il n'est pas compliqué de deviner à qui nous avons affaire.
— Veuillez éclairer ma lanterne en ce cas.
Le pirate recula de quelques pas sur les quais, pour embrasser d'un geste l'ensemble des bâtiments.
— Voyez tout ça ? C'est une fortune ! Louis de Coëtquen l'a amassée sur les trente dernières années, profitant de ses positions par rapport à la famille royale. Vous savez, Saint-Malo n'a pas toujours été rattachée à la couronne de France. Il y a eu quatre années où elle est devenue une cité libre ! Autonome, maîtresse d'elle-même. Il en est beaucoup pour regretter cette époque. Mon maître était un ardent défenseur de l'appartenance du port à la couronne. Richelieu a investi moult deniers dans ses projets, en échange de l'action de gens tel que moi pour harceler l'Angleterre.
Il conclut cette phrase par un regard appuyé à la comtesse. Les activités de corsaire des capitaines de Louis ne semblaient pas du goût de son épouse, mais elle ne releva pas. De son côté, Charles ne voyait pas en quoi cela expliquait la mort du comte :
— C'est une théorie. Vous ne croyez donc pas dans les rumeurs qui accusent Malo d'avoir assassiné son père ?
René cracha par terre.
— Foutaise, clama-t-il. Vous pouvez aller interroger le petit, y'a pas plus honnête. Si vous voulez mon avis, il l'est même un peu trop pour un marchand ; ça lui jouera des tours. Mais assassiner son père, ça jamais.
Charles jeta un coup d’œil à son clerc, histoire de vérifier s'il avait pris note du discours de l'extravagant personnage, puis pénétra à l'ombre des poutres calcinées, suivi par tout le petit groupe. Des yeux, il fouillait les décombres, à la recherche de quelque chose qui sortirait de l'ordinaire. Il ne restait absolument rien, que des cendres et des décombres noircis. Charles n'était pas expert en incendie, mais il imaginait la violence du brasier. Ça ne l'étonnerait pas outre mesure d'apprendre qu'un accélérateur comme le feu grégeois avait été utilisé. Le bâtiment contenait-il quelque chose de compromettant ?
Son regard tomba soudain sur une chaîne. Les maillons en étaient colossaux, bien plus épais que ceux utilisés pour les ancres des navires. Il s'approcha et ramassa une pelle, qu'il utilisa pour ôter les gravats qui la recouvraient en partie.
— Que faites-vous ? s'exclama le corsaire. Vous allez vous salir, laissez nos gens s'occuper de nettoyer !
— Pourquoi une chaîne si grosse ? demanda Corsier. Il se baissa pour la ramasser, mais put à peine la déplacer. Qu'y avait-il ici ?
— J'ignore ce que mon maître entreposait en ces lieux.
De la Douesnellière paraissait gêné, il dansait d'une jambe sur l'autre, soudain beaucoup moins imbu de lui-même. Le corsaire dut sentir le regard appuyé du notaire, car il se calma aussitôt et reprit ses airs assurés.
— Je doute que de vieilles chaînes aient à voir dans la mort de monsieur de Coëtquen. Mais que je sache, vous vouliez vérifier que son fils n'est pas mêlé à sa mort. Venez donc l'interroger, il est là-bas.
Visiblement désireux de changer de sujet, le corsaire partit à grandes enjambées vers le groupe qui pelletait les débris à l'autre bout de l'entrepôt, et se mit à les appeler à grands cris.
Charles Corsier jeta un dernier coup d’œil aux chaînes, et murmura à son clerc d'en réaliser un fidèle dessin avec les proportions, puis rejoignit la silhouette noire de suie qui se dirigeait à présent vers eux.
— Enchanté, déclara-t-elle en lui serrant la main avec rudesse.
La peau caleuse était celle d'un marin plus que d'un noble.
— Je suis Malo de Coëtquen.
Le jeune homme ne laissa pas le notaire s'introduire, et lui coupa la parole, de manière un peu abrupte :
— Je sais qui vous êtes, et pourquoi vous êtes là. Je suppose que nous allons avoir beaucoup à nous dire.
Malo regarda autour de lui, l'air de vouloir jauger le travail à finir.
— La nuit va bientôt tomber. Je suppose que je peux laisser la direction des opérations à monsieur de la Douesnellière. Ils ne pourront de toute manière pas travailler encore longtemps.
— Je me demandais justement pourquoi autant de précipitation à déblayer l'entrepôt ?
— Cela, vous pourrez le demander au capitaine. C'est lui qui a insisté pour nettoyer les lieux. Paraît qu'ils attendent une importante cargaison, et les autres espaces de stockage sont pris. Mais je ne pense pas que nous ayons fini de retaper le bâtiment avant plusieurs semaines.
Il soupira.
— Comme je vous le disais, je suppose que je peux les abandonner, et vous inviter en ma demeure, où nous pourrons parler plus aisément. Venez avec moi.
Et sans vraiment attendre de réponse, le jeune homme reprit le chemin du manoir familial.

*

Le soir, le visage débarrassé des grandes traînées de suie qui le maculaient, Malo présida la tablée qui accueillait les enquêteurs royaux, sa mère, et ses deux jeunes sœurs. Par politesse envers ces dames, il ne fut pratiquement pas question de la mort de Louis, mais après le repas, le jeune homme invita Charles et son clerc à passer dans le bureau de son père. Le notaire retrouva ainsi la pièce chaleureuse qu'il avait tant appréciée à sa première visite. Cette fois, un grand feu brûlait dans l'âtre.
Les cloches de la cathédrale sonnèrent, prévenant les habitants que les portes de la ville allaient fermer, et les chiens être libérés. Chaque nuit, les malouins lâchaient de grands dogues sur la plage pour protéger les navires échoués des pilleurs.
— Nous pouvons enfin parler en privé, déclara Malo.
Il fit asseoir ses hôtes et leur servit de grands verres d'un alcool ambré et fort.
— Posez-moi vos questions, conclut-il, en s'asseyant à son tour dans le grand fauteuil de maître.
Charles le trouvait présomptueux de déjà prendre la place de son père.
— Que savez-vous de la mort de Louis de Coëtquen ? demanda-t-il.
— Guère plus que les chalands alentour. Un terrible incendie, des bruits de battements d'ailes gigantesques. Je me trouvais chez le sieur Geoffroy, du côté de la tour Bidouane. Nous jouions aux cartes, et même ce détail des battements d'ailes, je n'en ai entendu parler que par ouï-dire.
— Savez-vous ce que contenait l'entrepôt ?
Il fit un signe négatif de la tête. Il ressemblait soudain beaucoup à sa mère, songea Charles.
— Pas la moindre idée. Ni moi, ni personne. C'est d'ailleurs chose étrange. Normalement, mon père ne s'occupe que très peu de la répartition des marchandises. Il a des commissaires pour ça.
— Vous voulez-dire qu'il était le seul à pouvoir entrer dans ce lieu ?
— Visiblement. Personne ne savait ce qu'il contenait en tout cas. Même pas René de la Douesnellière, qui pourtant est le plus proche collaborateur de mon père.
Charles se gratta le chaume qui commençait à lui pousser sur le menton. La sensation de picotement qui se propagea dans la pulpe de ses doigts lui rappela qu'il n'avait pas pu se raser dans la dernière auberge, et qu'il n'était guère présentable.
Il recentra ses pensées : ainsi Louis de Coëtquen avait fait venir une caisse dans le plus grand secret deux mois auparavant, et réquisitionné un de ses entrepôts, sans que personne ne sache pourquoi. De là à dire qu'il y avait emmagasiné le contenu de sa caisse, il n'y avait qu'un pas. Et penser qu'il avait été tué pour ce même contenu ne semblait pas incohérent. Le notaire songea aux chaînes gigantesques.
Il jaugea le jeune homme, et celui-ci soutint son regard en silence. Ses manières étaient rudes, mais l'instinct de Corsier le poussait à lui faire confiance. Au contraire du corsaire qui lui avait raconté des fariboles sur l'indépendance de la ville. Son air gêné quand il avait vu qu'il regardait les grosses chaînes, sa volonté de nettoyer tout de suite les lieux, prétextant un nouvel arrivage...
— Que pensez-vous de la Douesnellière ? demanda-t-il de but en blanc.
— C'était l'homme de confiance de mon père, je me porte garant de son intégrité.
Décidément, tout le monde se portait garant de toute le monde. Soit ils étaient tous bien naïfs, soit ils étaient tous ligués contre le paternel.
— Vous vous portez garant de l'intégrité d'un pirate ? La belle affaire, railla Charles. Il semblait pourtant bien désireux de me voir sortir de l’entrepôt.
Malo haussa les épaules.
— Lui et mon père ont peut-être leurs secrets qu'ils ne souhaitent pas éventer.
Charles jeta un œil à la fenêtre.
— Et il ne les partage pas avec vous ?
— Si, mais il lui faut les préparer. La mort de mon père a laissé beaucoup de choses en plan. Certaines n'étaient pas formalisées. René me présentera demain tout ce que j'ai à connaître de ses affaires.
— Que pensez-vous qu'il fasse en ce moment ?
— Il doit être chez lui, à fignoler les comptes. Comme je viens de le dire, il me rendra demain un rapport complet de l'état de nos affaires.
— Que diriez-vous d'aller vérifier ?
Malo se montra un peu surpris par la requête, mais le notaire n'eut pas besoin d'insister longtemps pour le convaincre. Ses doutes semblaient logiques et le jeune homme pragmatique ne pouvait manquer de s'y montrer sensible. À tout le moins, il voulait établir l’innocence de l'homme qui semblait être son mentor.
Les trois hommes sortirent discrètement de la demeure des Coëtquen pour se rendre chez le corsaire, dans un petit appartement situé à deux pas du manoir. Comme Charles s'y attendait, ils le trouvèrent vide.
— Alors ? Que dites-vous de ça ?
— Il est peut-être parti à la taverne, le défendit le fils Coëtquen.
— J'en doute, répartit Charles. J'imagine que dans les entrepôts familiaux le long des quais, il y en a un qui est dévolu à son négoce ?
— Oui, le dernier.
— Allons-y.
Les trois hommes se remirent en marche et arrivèrent sur les quais. Ils passèrent devant le bâtiment incendié, dont les décombres noircis paraissaient hostiles dans la nuit noire, à peine éclairés par la lumière d'une demi-lune. Comme en échos aux craintes qu'inspiraient les ruines, les dogues se mirent à aboyer sur la grève.
— Voici l’entrepôt de René, annonça le jeune Coëtquen, en arrivant au dernier bâtiment de la ligne.
Un peu de lumière passait dans l'interstice des grandes portes. Ils contournèrent le bâtiment en silence et se faufilèrent par derrière. Une fois à l’intérieur, ils se dirigèrent vers la clarté tremblotante qui émanait de la grande salle principale. Ils s'arrêtèrent soudain, étonnés par un rugissement de bête.
Charles et Malo échangèrent un regard, tandis que Bernard cessait prudemment de les suivre. Les deux hommes progressèrent donc seuls, jusqu'à arriver dans la grande salle où ils aperçurent René de la Douesnellière, en train de nourrir le plus terrible monstre qui leur ait été donnée de voir.
Ce n'était rien de connu. L'animal, car c'en était forcément un, atteignait la taille d'un veau presque adulte. Couvert d'écailles des griffes à son museau allongé, il se déplaçait avec la grâce d'un félin, ses ailes membraneuses repliées sur son dos. René tournait autour de lui, tandis que la bête décrivait aussi des cercles, comme s'il s'agissait de deux prédateurs se jaugeant. Des chaînes identiques à celle que Corsier avait vu dans l'entrepôt de Louis liaient l'animal à un énorme anneau, mais cette chose la traînait derrière elle comme s'il ne se fut agit que d'une ficelle. Elles produisaient un cliquetis aigu qui détonnait dans le silence.
— Qu'est-ce que c'est que ce monstre ?
— Les battements d'ailes... répondit Malo, visiblement aussi impressionné que le notaire.
L'animal se figea soudain et braqua ses yeux dorés dans la direction des intrus. Corsier se sentit pris au piège dans ces deux iris d'or liquide. Il avait à peine conscience du reste du corps musclé qui respirait dans la lumière des flambeaux. Les écailles irisées changeaient de couleur au rythme de la danse des flammes. Le corsaire se dressait de toute sa hauteur à côté de la gueule dans laquelle commençaient à briller des crocs d'un blanc éclatant. De la Douesnellière dégagea de sa ceinture un long pistolet, et en préparait la mèche quand Malo sortit de sa cachette.
À contrecœur, le notaire le suivit. Il jeta à peine un regard en arrière à son clerc qui s'avançait avec lenteur, toujours caché. Pour une fois, il ne notait rien sur son bout de parchemin.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Malo en s'approchant.
Surpris par l'apparition de son nouveau maître, le corsaire laissa retomber ses bras, son arme pendant dans le vide. Ses yeux agrandis laissaient deviner sa surprise, tandis que la bête près de lui manifestait des signes d'agitation. Elle avança de quelques griffes et arriva au bout de sa chaîne. Elle sursauta, comme surprise par ce soudain blocage et ses flancs se gonflèrent, faisant jouer ses écailles dans la lumière tremblotante.
— L'assassin de votre père, répondit René de la Douesnellière, d'une voix blanche.
— C'est vous qui l'avez tué ? s'offusqua Malo.
Le jeune homme semblait sur le point de s'élancer.
— Non.
René fit un pas de côté et désigna le monstre.
— Votre père avait fait venir ce dragon d'Asie. Une bête unique au monde, capable de cracher du feu. Une arme exceptionnelle, susceptible de lui assurer la suprématie des océans. Nous armions mon navire pour le transporter, et nous essayions de le dresser pour l'utiliser contre la marine anglaise. Votre père espérait le présenter à Louis XIV dans l'année...
— Que s'est-il passé ?
— Que croyez-vous qu'il soit arrivé ? Rester près de lui, c'est rester près d'une poudrière. Il est capable de cracher du feu. Et pas un petit jet.
Le corsaire montra les poutres du plafond.
— Et ces entrepôts sont en bois, conclut-il.
— Pourquoi m'avoir mis sur une fausse piste ? intervint Corsier. Vous saviez que le meurtre n'avait rien à voir avec l'indépendance de la cité.
— Je n'avais pas envie que vous veniez fouiner.
— Vous vouliez ce dragon pour vous tout seul ?
— Non. Je comptais le montrer à Malo demain, lorsque je lui remettrais officiellement les rênes des affaires de la famille. Louis n'aurait pas voulu que cet animal tombe entre de mauvaises mains.
Comme pour confirmer l'assertion, les narines du dragon crachèrent de petites flammes.
— Alors, c'est un accident ?
Malo s'approcha du dragon, et celui-ci fit une embardée pour s'éloigner de lui. De nouvelles flammes apparurent à ses naseaux.
— Attention ! Il ne vous connaît pas.
Malo hocha la tête mais s'approcha néanmoins. Il leva la main vers le dragon, mais resta en suspens, attendant que la bête fasse à son tour un geste vers lui.
Ce qu'elle fit. Le reptile vint sentir sa main, et l'odeur dut lui plaire, car il frotta son museau contre la paume caleuse du fils de son propriétaire.
Le corsaire se tourna vers Charles Corsier.
— Vous allez en rendre compte au roi ?
— Je ne rends compte que de la transmission des Pouvoirs. La pyrokinésie me paraît appropriée pour qui possède un dragon.
— C'est ce que se disait Louis. Mais cette bête est trop puissante.
Corsier haussa les épaules.
— Je ne vois aucun inconvénient à ce que Malo hérite du pouvoir de son père pour aller piller les cales de ceux qui ont renié le pape. Cela seul apparaîtra dans mon rapport.
Le notaire tourna les talons pour laisser les deux hommes, et Bernard lui emboîta le pas sans broncher.
L'enquête était terminée. Et Charles ne tenait pas plus que cela à rester en présence de ce dangereux animal.

22 VOIX

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Pour poster des commentaires,
Clément Dousset
Clément Dousset · il y a
j'aime assez la reconstitution d'époque, l'évocation impressionnante de la cité malouine, le souci de rendre les sensations, en particulier olfactives, et l'utilisation variée de la focalisation interne.
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Bambinator
Bambinator · il y a
Pour le dragon mon vote
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Plumette
Plumette · il y a
Entre dragon et corsaire, j'aime!
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
BRavo pour cutter histoire pregnant ! Mon vote ! MErci de Vanir soutenir mon Kidnapping !
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Abi
Abi · il y a
Une nouvelle tout feu tout flamme. Mon vote.
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Geny Montel
Geny Montel · il y a
Flamboyant !
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Annelie
Annelie · il y a
Bravo pour cette nouvelle bien rythmée et très bien écrite : je vote !
Au choix, j'offre deux lectures : "Milonga", un cours de tango Ttc.
Sinon, je propose un texte court et noir "maudit roman".
Merci de passer me lire !
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Redha Merrouche
Redha Merrouche · il y a
Superbe polar, je vote et je vous invite à vagabonder avec mon coeur vagabond""
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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Ma foi, j'adore les dragons alors... ;-)
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Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Mon vote pour cette belle aventure dans un passé romanesque. Une suite serait appréciée :-)
C'est avec plaisir que je vous convie à une rencontre avec mes personnages en quête de lumière :-)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/jeanne-et-le-prete-plume
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