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min

Le bracelet de jouvence

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Joëlle Brethes

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343 voix

Ludmilla traversa le jardin presque en courant, se précipita dans la maison. Elle, d'ordinaire si coquette, s'était vêtue à la hâte, avec ce qui lui tombait sous la main. Son visage respirait l'angoisse.
Martial, ses deux aînés et quatre de ses petits-enfants regardaient, fascinés, un match de foot holographe. Seul le vieil homme tourna la tête quand Ludmilla pianota sur la cloison pour signaler sa présence.
Elle se tut d’abord, embarrassée, puis :
— Tu as fini par l'acheter ? fit-elle en désignant le coûteux appareil.
— Eh oui ! Je me suis enfin décidé, fit Martial.
Il reporta aussitôt ses yeux vers le terrain virtuel où les joueurs s'affrontaient.
— Je peux te parler ? demanda Ludmilla.
— Ça ne peut vraiment pas attendre ? protesta Martial, la rétine décidément scotchée au terrain.
— Non ! larmoya Ludmilla.
Se levant à regret, le vieil homme précéda sa compagne dans le petit salon attenant où régnaient calme et fraîcheur. Ludmilla se prit à regretter cette maison où elle avait vécu des heures si agréables. Si seulement elle pouvait revenir en arrière !...
Mais elle savait bien que, si elle avait à choisir de nouveau, de nouveau elle partirait.
— Qu'est-ce qui t'arrive encore ? soupira Martial.
— J'ai besoin d'argent... vingt ou trente mille euros.
— Vingt ou trente mille euros !
Martial siffla et secoua doucement la tête :
— Impossible en ce moment. J'ai ré-équipé entièrement la maison et offert aux enfants un voyage dans les îles. Toutes mes disponibilités y sont passées.
— À ce point-là ?
— Pas tout à fait mais presque ! reconnut Martial. De toute façon je t'ai suffisamment gâtée, il me semble ! Sans compter la poignée d'emprunteurs que j'ai déjà remboursés pour toi et à qui, soit dit en passant, j'ai bien indiqué que je ne donnerais plus rien...
— Je sais, bredouilla Ludmilla.
Elle s'était, en fait, adressée à ses créanciers habituels avant d'arriver chez son ex mari, en ultime recours.
— Mais... ne devais tu pas te remarier avec Frédéric de Brussière ? Pourquoi ne pas demander une avance à ce monsieur dont les finances sont, et de très loin, plus saines que les miennes ?
Ludmilla baissa la tête. Le mariage ne se ferait pas. Frédéric avait par hasard découvert tout ce qu'elle lui avait caché, et il avait rompu en la priant de disparaître de sa vie.
— J'en suis désolé pour toi, fit Martial, apitoyé. Désolé mais dans l'incapacité de te dépanner. Pourquoi ne vends-tu pas ce sur-bracelet qui m'a coûté, en son temps, presque le quart de ma fortune... Ça devrait te permettre de faire florès quelques mois encore.
Sa main s'était avancée vers le bras de sa compagne et caressait le bracelet, un large bijou de platine incrusté de pierres précieuses et de diamants.
Mais Ludmilla secouait la tête avec désespoir.
Il crut qu'elle ne pouvait se résoudre à laisser voir le bracelet de jouvence que le luxueux et coûteux sur-bracelet cachait aux yeux indiscrets ou envieux et il ricana un peu méchamment. Il était certes évident qu'exhiber ainsi « la cause de sa beauté inaltérable » ferait fuir la majorité de ses courtisans : quel homme sensé accepterait « d'épouser » une longue perspective de traites à payer alors que la véritable fraîcheur, la véritable jeunesse se trouve à presque tous les coins de rue !
Mais ce n'était pas à cela que pensait Ludmilla. Son sur-bracelet, elle l'avait vendu depuis longtemps. Celui qu'elle portait était une simple copie en toc...
— Aide-moi encore une fois, supplia Ludmilla. Aide-moi et je te promets...
— Non ! fit Martial. C'est ce que tu dis depuis des années et ce que tu diras toujours. J'ai eu tort de ne pas mettre le holà quand il en était encore temps. Fais comme tout le monde, que diable ! Vieillir n'est quand même pas un drame ! Suis-je si répugnant que ça, moi ?
Cheveux blancs, fanons, poches sous les yeux... Bien que portant très honorablement ses soixante-dix ans, Martial n'avait plus rien du séducteur qu'il avait été entre vingt et trente-cinq ans. C'est d'ailleurs pour se faire pardonner une série d'infidélités qu'il avait offert à Ludmilla le bracelet de jouvence et son double en platine. Ludmilla en avait été transformée. Elle s'était dissipée au cours des années suivantes tandis que lui s'assagissait ; ils avaient dû envisager le divorce pour mettre fin aux conflits de plus en plus pénibles qui les opposaient... Ils ne s'étaient cependant jamais perdus de vue et Martial avait toujours été là pour aider son ex épouse à payer les traites de plus en plus rapprochées.
Mais c'était fini.
— De toute façon, tu n'as pas d'autre choix que vendre ce sur-bracelet ou accepter de laisser le temps faire son œuvre. Allons, ne fais pas cette tête là. Tu savais bien que tu ne pourrais pas supporter jusqu'au bout les frais de cette pseudo cure. Même les plus riches ne le peuvent pas. Et heureusement ! La vie est déjà assez injuste comme ça.
Ludmilla fit la moue. Tout ce que disait son ex était vrai, bien sûr. Dès le début elle avait été avertie que la fréquence des jouventaxes accélérerait avec le temps. Mais elle espérait...
— Un miracle ?
Il riait sans joie en contemplant cette femme qui avait le même âge que lui, mais qu'on avait successivement pris pour sa fille puis pour sa petite-fille quand il leur était arrivé de sortir ensemble.
Les yeux du vieil homme effleurèrent avec une tendre admiration la chevelure brune, souple et soyeuse, qui cascadait sur les épaules de sa compagne. Une taille fine, des hanches rondes, de longues jambes... Ludmilla n'était pas une femme, c'était une statue. Une statue que le temps grignotait de l'intérieur, à la façon des termites dans un meuble, et qui d'ici peu, hélas...
— Je ne suis pas encore prête ! sanglotait Ludmilla. J'ai encore besoin d'un peu de temps.
— C'est non ! Définitivement non ! fit Martial avec lassitude. Mais si tu veux revenir à la maison, la porte est ouverte. De jour comme de nuit. Elle est restée ouverte depuis ton départ.
Il quitta la pièce pour aller retrouver ses enfants, son match.
Elle se laissa tomber dans un fauteuil et sécha ses larmes. Réfléchir. Vite ! Et se décider. Vite !
C'est le premier picotement à son poignet qui l'avait alertée le matin même. Le « délai de retard » autorisé était révolu, et elle avait vingt-quatre heures pour aller régler sa jouventaxe. Le flux des hormones de jeunesse avaient donc été télé-stoppé et elle était en sursis pour quelques heures. Ce délai de grâce écoulé, un autre picotement lui apprendrait que les nouvelles hormones étaient libérées et commençaient à courir dans son organisme... Le temps, qui s'était arrêté pour elle pendant quarante ans, se remettrait en route et mettrait même les bouchées doubles.
Elle savait exactement ce qui lui arriverait. Et elle en frissonnait de terreur.
Des conférences et des courts-métrages d'information étaient toujours loyalement donnés aux potentiels clients qui signaient ensuite leur contrat en connaissance de cause. Chacun savait ce qu'il lui en coûterait à la pose du bracelet de jouvence puis à la fin de l'année d'essai, puis au bout de quinze ans, puis dix ans plus tard, sept ans plus tard, cinq ans plus tard, deux ans plus tard, un an plus tard, six mois... Ludmilla avait été prise de vertige à l'énoncé de la fatale escalade et elle avait renoncé à suivre jusqu'au bout le calendrier. Elle pensait faire comme la majorité des gens : se ménager quelques belles années avant de retourner à l'ordre naturel des choses. Mais elle s'était laissé piéger. Elle n'était sûrement pas la seule.
Elle regarda autour d'elle. Voler et vendre le Corot afin de s'assurer la traite suivante ?
Un hourra jaillit de la pièce voisine. Un but marqué par la « bonne » équipe, évidemment. Ludmilla réalisa aussi que c'étaient ses fils et ses petits-fils qui avaient hurlé leur joie. Elle n'avait pas entendu la voix de Martial. Il est vrai qu'il ne devait plus être en état de profiter du spectacle après cette éprouvante conversation. Il devait avoir des remords pour l'avoir éconduite. Il s'inquiétait sans doute aussi pour elle.
Brave Martial !
Pauvre Martial !
Cher, très cher Martial qui, contre vents et marées, était toujours resté non loin d'elle.
« La porte est toujours ouverte », avait-il dit. Touchant, évidemment, mais le vieil homme changerait sans doute d'avis quand, ayant eu de longues années une femme de trente ans sous les yeux, il la retrouverait du jour au lendemain avec quarante ans de plus sur les épaules.
À quoi ressemblerait d'ailleurs la Ludmilla de soixante-dix ans qui, bientôt, jaillirait d'elle? Quels plis et replis, quels cratères patientaient sous sa peau actuellement si belle, si lisse, si douce ?
La jeune femme regarda de nouveau le Corot, se leva, tendit la main.
Non ! Impossible. Pas par honnêteté, en fait, mais par manque de temps pour négocier l'affaire avec efficacité. Ceux qui auraient pu être intéressés par la transaction la savaient aux abois et en profiteraient. Elle ne tirerait, au mieux, que le quart de la valeur du tableau et, en prime, s'aliénerait définitivement Martial.

Peu après, elle sortit de la maison.

Elle y revint dans la soirée, avec deux lourdes valises à bout de bras.
Martial ne l'entendit pas. Avachi dans un fauteuil, il contemplait avec tristesse son coûteux joujou holographe éteint.
Elle monta sans bruit l'escalier menant à la chambre libérée par sa cadette, installée avec mari et enfants dans une froide ville canadienne et elle s'y enferma.

Quelques jours plus tard...

— Ahhhh !... fit Martial, surpris.
— Ahhhh !... fit Ludmilla, désespérée d'avoir été découverte aussi rapidement.
Les deux époux s'étaient télescopés dans l'ombre. Ludmilla glissait vers la cuisine pour s'y restaurer discrètement et Martial avait ouvert, juste à ce moment là, la porte de sa chambre.
— C'est toi, Ludmilla ? murmura Martial, incrédule et ravi :
— N'allume pas, s'il te plaît, murmura-t-elle. Je ne veux pas que tu me voies... Pas encore.
Il lui obéit mais la serra un long moment contre lui. Puis il avança la main et elle se laissa caresser. Son visage raviné était couvert de larmes ; ses cheveux avaient perdu leur souplesse. Elle gémit. Ses pleurs redoublèrent.

— Je t'aime, dit-il simplement en l'entraînant à travers le couloir obscur.

343 VOIX

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Adibro · il y a
Whow, j'ai vraiment été entraîné dans l'histoire.
C'est captivant, bien écrit.
Que demander de plus :)

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Jose · il y a
La recherche de la jeunesse éternelle décrite comme une addiction à n'importe quelle drogue dure. Et dans la balance,l'"éternité" de l'amour inconditionnel.
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Joëlle Brethes · il y a
Un joli commentaire pour lequel je vous remercie ! Bonne soirée... :)
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Denys de Jovilliers · il y a
On pouvait craindre un dénouement plus dramatique. La chute rend les personnages encore plus sympathiques et invite à porter un autre regard sur le temps qui s'écoule inexorablement ...
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Joëlle Brethes · il y a
Il est vrai que me connaissant (pas si bien que ça ! ;-) mes lecteurs pouvaient craindre le pire, mais il faut bien que je les surprenne de temps à autre ! ;-)
Merci de nouveau, Denys !

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Thara · il y a
Elle devait aimer Martial, pour faire ce choix, personnellement je ne sais pas si, j'en aurait fait autant...
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Joëlle Brethes · il y a
Les solutions étaient (héas !?) limitées... Elle ne pouvait plus payer la jouventaxe et Martial ne pouvait plus la dépanner... ;-)
Merci d'être venue voter pour ce texte, Thara, et... Bonne chance pour votre poème en lice !

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Lilibellule38 · il y a
Elle a pris la bonne décision!
J'ai été emballée par votre récit. Merci

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Joëlle Brethes · il y a
Une décision difficile, mais... y avait-il une alternative ?... Plus d'une d'entre nous, en tout cas, lui enviera son mari ! ;-)
Merci pour ce nouveau soutien, Lilibellule ! Bonne soirée !

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Merlin28 · il y a
On ne peut échapper au temps... Ludmilla l'a appris à ses dépens
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Joëlle Brethes · il y a
Eh oui ! on ne le peut que momentanément et en y mettant le prix !
Merci d'être venue voir beaucoup de mes textes et d'avoir voté pour eux, Merlin28 !

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Laure Dantise · il y a
On croirait les personnages vivants, vous les rendez réels !
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Joëlle Brethes · il y a
Un joli compliment que vous me faites là ! merci, Laure !
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Livres De Vesterälen · il y a
j'aime beaucoup
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Joëlle Brethes · il y a
J'en suis ravie... et je te remercie krystin, d'avoir "commandé" mon bracelet :-)
Bonne après-midi.
Bises.

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Coucou! · il y a
Une technologie effrayante! Et on dirait qu'elle a toujours dédaigné ses enfants!
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Joëlle Brethes · il y a
Bonsoir, "Coucou!", Ludmilla était en effet trop obnubilée par son image pour rendre à ses proches l'amour qu'ils lui portaient. Et les requins de la technologie étaient là pour les piéger, elle et ses semblables... :(
Merci d'être venue voter pour ce texte et... à bientôt ! :-)

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Coucou! · il y a
A bientôt!
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Geny Montel · il y a
Je viens de découvrir ce texte. Quelle bonté d'âme ce Martial ! J'en ai les larmes aux yeux.
Quelle belle écriture Joëlle, avec une sincérité des personnages à laquelle on croit vraiment.
Comment se fait-il qu'il n'ait pas gagné ce prix d'été 2016 ?

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Joëlle Brethes · il y a
C'est gentil de t'étonner du (triste) sort de cette nouvelle... Merci, Geny ! :-)
Bonne soirée et... à bientôt !

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Geny Montel · il y a
Bonne soirée à toi aussi Joëlle et à bientôt ! Bizz
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