Nini

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Septembre, joli mois de septembre qui voit roussir les feuilles des arbres tandis que l'été s'endort dans un crépuscule chaque jour plus précoce.
La soirée débute à peine. Déjà le soleil descend à l'horizon, éteignant peu à peu les lames rouges d'un ciel pâlissant. Dans la cuisine, suspendues à une patère, les casseroles en cuivre sur lesquelles se réfléchissaient les éclats de feu du soleil sont à présent voilées de pénombre.
Avec un geste brusque, Edmée ferme le livret de mots fléchés ; rétive à la tournure d'esprit de l'auteur, elle peine à compléter la grille de niveau quatre. Assise en face d'elle, sa mère feuillette le catalogue de linge de maison reçu le matin même au courrier. Edmée se lève de la chaise, range les mots fléchés dans un tiroir fourre-tout et sort dans le jardin. Une pie jacasse dans le sapin. Hercule, le chien du voisin, aboie avec une furieuse impatience, de celles que connaissent parfois ses congénères à la vue d'un chat perché. Les noix sont mures et tombent. Beaucoup sont gâtées ; trop de pluie au printemps, peut-être.
Le jour s'épuise ; la nuit se fortifie. La ruine de la lumière en appelle à fermer les volets pour résister aux vulnérabilités des heures obscures. Edmée entre dans le petit salon lambrissé. C'est son père qui a posé le lambris ; au fil des ans, le bois naturel s'est patiné d'une teinte de miel, douce et chaude. Le long du mur, le grand coffre parental supporte la télévision. Dans le prolongement, la bibliothèque de sa mère révèle ce qui contribue à son bonheur : romans policiers, histoire égyptienne, récits provençaux. À côté, dans l'angle, un secrétaire à abattant avec trois tiroirs dans la partie basse contient quelques documents utiles à la gestion quotidienne de la maison. Edmée connaît ces meubles depuis toujours. En revanche, l'ancien berceau à bascule ayant abrité le doux sommeil de son père est récent. Il fut sauvé in extremis de la poubelle où des mains sans considération l'avaient jeté. Débarrassé des parties cassées, le berceau est devenu une table basse.
Depuis deux mois, le canapé d'inspiration Napoléon III et la bergère en noyer tourmenté, godronné, habillé d'un velours rouge fatigué, ont été remisés dans le garage.
L'espace ainsi vidé dans le salon est de nouveau empli de meubles, mais d'un tout autre style.
Une colonne à roulettes, assemblage de boîtes en plastique rose, identique à celles que montrent les prospectus publicitaires des supermarchés, est placée à côté de la porte ; elle reçoit des seringues, tubes, tubulures, compresses, insuline et d’autres produits encore. Entre la colonne et le berceau poussé contre le mur, un grand carton posé par terre contient des poches de sérum. Un classeur de transmission des actes infirmiers et médicaux a été placé sur le dessus vitré du berceau. Un lit médicalisé occupe la partie centrale de la pièce. À sa tête, à gauche, la potence porte la perfusion. À son pied, une table à roulettes, comme celles que l’on trouve à l’hôpital pour faciliter le repas des patients, complète l'équipement médical.
Dans le lit médicalisé, emplissant l’espace, tout l’espace, le père d'Edmée s’éteint peu à peu. Elle s’approche doucement de lui. Dans un sursaut qui la surprend, l'homme malade plonge ses yeux dans les siens, comme rarement il l’a fait. Edmée se tend. Son cœur s'accélère. Partie de sa nuque, une onde glacée descend dans ses jambes. Elle voudrait crier : « Que me dis-tu, Papa ? Depuis des jours, nous te demandons si tu as mal ; depuis des jours, tu tournes la tête sur l’oreiller, lentement, de droite à gauche. Alors que me dis-tu ? »
Sa question reste muette. Dans un silence terrifiant, des larmes s'enfuient du visage creusé de son père jusqu'à se perdre sur l'oreiller. Sa mère s’est placée de l’autre côté du lit. Edmée entend ses mots étranglés :
— C’est la deuxième fois que je vois pleurer ton père depuis que je le connais.
Ses parents se connaissent depuis l’âge de quinze ans. Quand a eu lieu la première fois ?

— Texte page douze, « Nous n’avons jamais su vraiment ce que tu pensais », annonce Edmée par téléphone à la femme qui officiera demain lors des obsèques. Cinq jours ont filé depuis les larmes de son père et les mots de sa mère. Celle-ci l'a laissée choisir le texte que lira la femme laïque pendant la cérémonie. Par ce choix, Edmée espère tant bien que mal respecter l’homme qu’était son père, tout autant qu’une certaine vérité : connaît-on jamais l’autre vraiment ?
Les yeux baissés sur le téléphone, l'esquisse d'un pauvre sourire figé sur les lèvres, Edmée part en ses pensées amères. Faute de curé disponible, ce père aimé, ouvrier rebelle à l’ordre des faux dévots, mais respectueux du sacré, sortira de scène sur une parodie de messe servie par une poignée de bigotes d'église. De cette situation, elle en est complice.
Dévouement contre argent, la cérémonie sera soldée des espèces demandées versées à la paroisse. La bienséance est respectée, l'ordre social aussi, emmaillotés qu'ils sont de mots, de mythe, donc de mensonges.
C’est après la huitième semaine qu'Edmée arrête de compter le temps écoulé depuis le décès de son père. Aussi, ne sait-elle plus combien de celles-ci ont glissé avant qu'elle réussisse à poser la question qui la taraude. Elle se doute de la réponse de sa mère, et la redoute.
Elle se lance un samedi en début d’après-midi. Le salon a retrouvé son mobilier et ses plantes vertes. La mère et la fille se sont installées sur le canapé devant la télévision allumée. Sur l’écran, le présentateur du journal de 13 heures de la première chaîne ouvre et ferme la bouche. Que dit-il ? Bien qu'elle n'ait pas encore baissé le son, Edmée ne l’entend pas. En revanche, elle entend la question qu'elle se répète dans la tête, celle qu'elle pose quelques secondes plus tard en tentant de couler sa voix hésitante :
— Dis-moi, Maman... Tu te souviens... lorsqu’on a vu Papa pleurer, tu as dit que c’était la deuxième fois. Quand fut la première ?
— Quand tu es née. Il s’est penché sur toi. Il a fait « oh », dit-elle en basculant le haut du corps en arrière. Mais il s’est tout de suite ressaisi.
La réponse est directe, d’un trait. Elle surprend Edmée. Le geste de recul qui l’accompagne la fige. Le père s'est repoussé du bébé. Pourtant, c’est bien ce dont elle se doutait. Quelle émotion a-t-il vécue à ce moment-là : espoir déçu, tristesse, peine d’amour immense, à moins que ce ne soit de la peur ? Edmée se souvient de ce que lui a dit un monsieur dans le bus bondé, il y a deux ans, un soir en rentrant du travail : « Les gens différents font peur, mais moi je n’ai pas peur de vous. Asseyez-vous, madame. » Il lui avait laissé sa place, lui-même était « différent ».
Les sens inquiétés, Edmée ne peut pas, ne veut pas aller plus loin maintenant. Elle aspire seulement à fuir la confrontation avec la vérité de sa mère. Ce choix est provisoire, elle le sait. Lorsqu'elle sera prête, elle affrontera ceux de ces mots qu'elle pressent portefaix de monstrueuses idées, sentiments et réalités qui lui furent cachés. Pour l'heure, elle propose à sa mère d’en reparler, plus tard, si elle est d’accord.

Au cours des semaines qui suivent sa fuite, Edmée s'astreint à se répéter les mots qu'elle repousse. Peu à peu la brûlure vive qu'elle éprouve au tréfonds de son être décroit jusqu'à disparaître. Le temps est venu pour elle d'entrer dans cette vérité sans fard.
L’entretien se tient un samedi de février entre 19 et 20 heures dans le salon.
Le tic-tac de la pendule accrochée au mur vient aux oreilles d'Edmée ; non ce n’est pas un tic-tac, mais un tac... tac... tac lourd ; dans quelques secondes, elle ne le percevra plus. Les deux appliques murales projettent une lumière plus douce que ne le feraient les ampoules du lustre central. L’ambiance feutrée est-elle propice à la confidence ? Peut-être.
— On avait dit que l’on en reparlerait. Tu te souviens, trois jours avant la mort de Papa, tu m’as dit que la première fois où tu l’as vu pleurer, c’était le jour de ma naissance. Tu veux bien m’en dire un peu plus ?
Le dos trop droit et la main trop serrée sur une revue de tricot jaunie trahissent la crispation de sa mère.
— Oui, répond celle-ci d'une voix étouffée. Eh bien quand on nous a annoncé qu’il y avait un petit problème. Il y avait un problème. C’est tout.
— C’est le médecin ou la sage-femme qui t’a dit ça ?
— C’est le docteur. Qu’il y avait un problème. Que... ça ne serait pas une naine, mais qu’elle serait de petite taille.
Soudain, la phrase suivante lui apprend la vérité :
— Il le savait donc au départ ?
— Oui. Et le chirurgien orthopédique me l’avait dit aussi.
Edmée demeure immobile et silencieuse. Libérée de la suffocante anxiété qui l'a pétrifiée, elle joue à présent une inertie bonasse, une sorte de tendresse attentive et sereine, qui, croit-elle, facilitera l'expression de sa mère. Dans son corps pourtant, les battements de son cœur viennent à s'emballer. Piquées d'une émotion vive, ses pensées s'affolent. Ses souvenirs d'enfant affluent. Combien de fois sa mère lui a-t-elle répété que sa taille serait normale, sa croissance serait seulement plus lente que celle des autres enfants ! Combien de fois lui a-t-elle ordonné de ne pas mentir ! Et c’est presque un demi-siècle après sa naissance qu'elle apprend de cette bouche à laquelle elle avait accordé sa confiance que la vérité était connue dès les premiers jours !
Une puissance phénoménale prend naissance dans les fibres de sa chair, fulguration monstrueuse contaminant ses muscles qui se tendent, prêts au combat. Non, pas maintenant, pas comme cela. Promptement, Edmée étouffe sa colère ; « l'entretien, rien que l'entretien, concentre-toi » s'ordonne-t-elle.
— La taille c’est quoi ? Ça représente quoi ? Dire que quelqu’un est de petite taille, tu as pensé quoi à ce moment-là ?
— Eh bien ! rien... Je ne savais pas ce que ça voulait dire... une petite taille...
— Pourquoi être triste alors ? Tu as bien dû avoir une image dans la tête à ce moment-là.
— Parce que j’ai vu que tu étais toute minuscule, que tu avais tes bras bien plus petits et tes jambes aussi. Et.... Et du fait qu’on me disait ça ne sera pas une naine, de la minute où on te disait ces deux mots « petite taille », mince quand tu vois ce qu’est un nain, tu te dis elle va être un peu plus grande, mais pas beaucoup plus...
— Et c’est quoi un nain justement ? Comment tu le vois toi ?
— Il y en a tellement de formes de nanisme.
— Tu vois quoi, le nain de cirque, difforme ?
— Ah non ! Non absolument pas !
— Alors ça veut dire quoi, elle sera petite, mais elle ne sera pas naine ?
— Comment t’expliquer... Quand tu vois des personnes... elles ont une grosse tête, il y a un corps, mais pratiquement pas de membres, les membres sont riquiqui.
— Une certaine disproportion ?
— Oui, voilà, une disproportion... énorme. Tu vois le corps, le buste qui est normal, et tu vois des petits bouts de membres, des petits bouts de jambes. Donc c’est ça, on m’avait dit : « Ne vous mettez pas ça dans la tête ».
— Donc, elle ne sera pas grande, mais proportionnée ?
— Voilà, c’est ça, c’est ça. Et je n’en ai jamais vu d’autre à l’hôpital, pour dire... un tel ou une telle... non.
— Oui, le nanisme, c’est quand même une question de taille.
— Oui...
— Pas d’équilibre des formes, c’est curieux qu’on ait dit cela.
— Les médecins, ils ne prennent pas de gant... Et puis, tu ne posais pas de question, tu es quand même un peu sous le choc... choc, ce n’est peut-être pas véritablement le mot... Mince... En plus on te dit, « bien voilà, elle a les pieds bots », bon sang, qu’est-ce que ça veut dire ? Quand tu y penses, le traitement des pieds bots a bien évolué ; dans le temps, on te mettait une chaussure avec une semelle d'au moins dix centimètres pour que ça fasse l’équilibre avec l’autre. Je te parle de ma jeunesse. Maintenant, ça se répare, à condition – toujours pareil – de tomber sur un bon médecin, un qui connaît son affaire. Qu’est-ce que tu veux que je te dise d’autre ?
— Vous avez pensé quoi avec Papa ? Vous avez discuté après ?
— Non. Eh bien ma foi, elle sera élevée comme les deux autres. On s’est dit qu’on fera ce qu’il y aura à faire. On ignorait tout ce qu’il y aurait par la suite, on n’en savait rien.
— Que veux-tu dire, là, « tout ce qu’il y aurait par la suite » ?
— Eh bien, toutes ces opérations que tu as eues, toutes ces visites chez le chirurgien, pendant des années. Enfin bon. On s’est dit, pour nous, il n’y a pas de problème, on va l’élever comme les deux autres. Il a fallu tout de suite t’appareiller. Tu te souviens de tes deux attelles ?
— Tu me les avais montrées.
— On les a toujours, elles sont dans une valise au grenier. Il aurait fallu les rendre, mais enfin.
— Elles sont faites sur-mesure de toute façon.
— Oui. Il a fallu... dès... le... départ... oui dès le départ, car lorsque mon père t’a vu, il est venu à la maison, il n’était pas venu à l’hôpital, car lui, tu sais... les hôpitaux il n’aimait pas. Je lui avais dit « Elle a un petit problème... », alors je t’avais découverte. Il t’avait vue avec tes deux petites jambes comme ça ; mon Dieu que ça lui avait fait de la peine, tu ne peux pas savoir. Il avait dit à madame Richard « J’aurais préféré qu’elle ne me les montre pas ». Elle lui avait répondu : « Mais non, qu’est-ce que tu veux ! C’est provisoire ça, c’est pour lui redresser les jambes. » Parce que tu avais les jambes en cerceau, vraiment tournées. Les attelles, c’étaient pour te les redresser, te les mettre dans l’axe. Oui. Les appareils, et puis la suite, tout ce qu’il y a eu au fil des mois, des années. On en a fait des voyages à l’hôpital, oh bon Dieu, quand on y pense ! Toi, tu aimais bien. Tu nous donnais la main à tous les deux. Tu étais contente parce que, arrivée là-bas, la secrétaire te donnait un bonbon. Tu t’en souviens de ça ?
— Oui. Au fond du couloir, son bureau était au fond du couloir.
— Je ne sais plus comment elle s’appelait. Elle était sympathique. C’était la secrétaire du chirurgien. Et bien, mon coco, il nous en a mangé des sous celui-là. Tu sais, les consultations chez le chirurgien... On ne te remboursait rien du tout.
— Il n’a jamais fait cadeau d’une consultation ?
— Non.... Il se servait de toi comme cobaye. Ce sont des essais qu’il a faits sur toi.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— Parce que tu étais tellement costaud, tu ne disais jamais rien, alors bon on continue. Peut-être que si tu t’étais plainte, il aurait changé sa façon de faire... Voilà, que faut-il te dire de plus. On t’a élevée comme les autres, il n’y a pas eu de problème de ce côté-là.
— Mais quand je suis née ou après, avec Papa, vous avez dû vous demander « Qu’est-ce qu’elle va faire dans la vie ? ».
— Mais non, même pas. On va l’élever comme les autres, qu’elle profite bien, le plus possible. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai voulu quitter la maison de Rielle ; c’était à cause de toi parce que là-haut, il n’y avait pas de jardin pour jouer. Cette petite n’allait pas pouvoir se dépenser ; il fallait au contraire qu’elle puisse bouger, qu’elle coure, qu’elle ait des camarades. Tu aurais été toute seule sinon. Ton frère et ta sœur étaient déjà plus grands. Tu allais être seule, avec une toute petite cour. Non, non, il fallait que l’on ait du terrain, qu’elle puisse se dépenser au soleil, que ses os profitent bien, qu’elle puisse gagner le plus possible ce qu’elle peut gagner en centimètres. C’est pour ça que j’ai tenu à ce qu’on vienne à la campagne, que l’on ait du terrain. Et tu en as profité ! Hein... avec tes copains.
— « Elever comme les autres », que veux-tu dire ?
— Bien... Oh ! on t’a bien plus chouchouté, Dieu sait. Mais, comment dire, on ne voulait pas faire du misérabilisme. Pour nous, t’élever, il n’y avait pas de problème. Le petit handicap, on ne le voyait même pas, puisque tu as toujours voulu faire comme tout le monde. Quand tu as eu le vélo, il a tout de suite fallu enlever les roulettes. On tremblait, je tremblais... Ton père c’était autre chose.
— Tu dis Papa « c’était autre chose », c’était quoi ?
— Il ne disait rien. Comme toujours, il ne disait rien. Il a toujours été un mur. Et moi, je tremblais, mon Dieu, chaque fois que je te voyais sortir le vélo et aller « courir ». Je me suis fait un souci ! Mais ce n’est pas pour autant qu’on t’a freinée. Non, non. On n’a pas dit « Celle-ci, il faut la protéger ». Elle est comme les autres. Petite de taille, et alors ! Ta sœur a bien entendu des réflexions, et elle avait six ans. Elle en a entendu des choses ; elle me les a répétées des années après.
— De la part des élèves ou des adultes ?
— Des adultes.
— Qu’est-ce qu’elle a entendu ?
— Elle a entendu la grand-mère dire « Il faut la mettre dans une maison avec des enfants comme elle », pour ton bien. Et puis il y eut des réflexions d’autres personnes, « vous devriez faire ceci, vous devriez faire cela ».
— Qui par exemple ?
— La famille ? Non. La famille de mon côté... non, ils n’ont jamais rien dit. C’étaient plutôt les étrangers, les commères.
— Elles disaient quoi ?
— « Vous devriez voir avec les institutions ». Tu vois, des gens qui veulent donner des conseils, surtout quand on ne leur demande rien.
— L’institution, ça existait ?... C’était quoi cette image ?
— Non, non ! Mais personne n’en savait rien ! Pour eux, il devait y avoir... parce que tu n’étais certainement pas un cas isolé. C’est ce qu’ils voulaient dire ; il devait y avoir une institution qui s’occupait... De la bêtise, toujours, sans savoir ; si je leur avais demandé : « où dois-je m’adresser ? », ils auraient été incapables de me dire quoi que ce soit. Cela voulait dire aussi que dans l’esprit de ces personnes, je n’étais pas capable de m’occuper de toi, qu’il fallait mieux te mettre avec des spécialistes... Des spécialistes de quoi ? C’était pour parler, tu vois, parler pour ne rien dire. J’ai dit « oui, oui, causez toujours ».
— Est-ce qu’il y a eu, à un moment, une suspicion de handicap mental ? Est-ce que la taille a été associée à un déficit intellectuel ?
— Ah non ! Absolument pas. Absolument pas. Pas du tout. Même la grand-mère disait que tu étais intelligente. Elle ne voulait pas te voir, mais elle disait à ses copines que tu étais intelligente.
— De la part des parents de mes camarades d'école, tu n’as jamais eu l’impression que... ?
— Non. Ils t’ont tellement vu faire à la maternelle, à l’école et ailleurs. Ils ont bien vu.
— Papa a eu à batailler au boulot, il a eu des réflexions ?
— Je ne crois pas, non.
— Et toi, tu as travaillé encore trois ans après ma naissance, tu as eu des réflexions dans le service ?
— Non. Absolument pas.... C’est sûr que les premiers jours ont été durs. Tu n’en as jamais vu, tu te demandes ce qui va arriver, tu te poses des questions, c’est bien normal. C’est sûr que je n’étais pas joyeuse. Dans le service, une malade avait dit de moi « On dirait une Mater dolorosa ». Une collègue, pas très fine, me l’avait répété en me disant : « Eh bien je lui ai dit pourquoi ». Alors après... c’étaient toutes des mères... Alors bien sûr... on comprend. Après, ouh... on marchait sur la pointe des pieds quand on me voyait. Et le chef de service, tu sais ce qu’il avait dit ? Que je devrais voir un psychiatre ; tu vois un peu, parce que j’étais loin d’avoir le sourire. Tu ne sais pas ce qui t’attend, tu ne sais pas. Mais une fois sortie de la maternité, j’avais les mêmes soins à faire que pour les deux autres ; je ne me suis pas posé de question.
— Tu ne sais pas non plus ce qui t’attend avec un enfant normal...
— Normal... dit normal...
— Dans la norme
— Voilà dans la norme.
— En quoi ce handicap apporte-t-il de l'inquiétude ? Pourquoi dis-tu « Je ne savais pas ce qui allait m’arriver » alors que pour mon frère et ma sœur, tu ne savais pas non plus ce qui allait arriver ?
— De la minute où l'on m’avait dit « elle sera de petite taille », qu’est-ce que cela veut dire vraiment ? Et puis j’ai vu au fil des jours, qu’il n’y avait aucun problème... C’étaient les mêmes soins. Et puis c’est tout. Il fallait seulement jongler avec tes attelles, ce n’était pas évident. Tu n’avais qu’une envie : pédaler.
— Mais pourquoi une inquiétude pour moi et pas pour les autres ?
— Oh, j’ai quand même eu de l’inquiétude pour les autres. Mais plus pour toi... à partir du moment où l'on te dit « attention elle va être plus petite ».
— « Attention » ? Mais à quoi ?
— Non, on ne m’a pas dit « attention » mais... plus petite... Ça signifie quoi ? J’avais demandé « quelle taille elle aura ? » Personne n’en savait rien. Si l'on m’avait donné la taille... Et puis elle a les pieds bots... c’est surtout ça, les pieds bots ; ce n’est même pas l’histoire de la taille. Et puis on m’a dit « On va faire venir le chirurgien orthopédiste ». Eh oui, ces pieds bots t’ont handicapée combien de temps ! Combien de temps ? Et les plâtres, et les tendons...
— Oh, je n’en ai pas un souvenir marquant.
— Non, parce que ça ne t’empêchait pas de faire comme tout le monde. C’est ce qu’il fallait. Mais ça le chirurgien me l’avait dit, de toute façon : « Elle sera comme tout le monde, elle sera comme les autres gosses, la taille et alors ?! » Effectivement, c’est ce qui s’est passé. Pas une fois, on a dit « Edmée, il ne faut pas qu’elle vienne parce qu’elle est trop petite ». Tu as toujours suivi, hein ? Tu as toujours suivi.
La main sur la commande de la télévision, la mère d'Edmée monte le son. Le rideau tombe sur un vieux, très vieux mensonge fomenté par des parents inquiets et terriblement aimants. Peut-être ont-ils eu tort. Mais de cela, qui pourrait en juger ? Car on n'est jamais à la place des autres, jamais. Il est suffisamment difficile de rester à la sienne.
Quoi qu'il en soit, il ne fait aucun doute qu'en mentant à leur fille, ils ont laissé grandes ouvertes les portes de sa liberté. Liberté de vivre, autant que possible, comme elle l'entendait, elle. Liberté de résister aux stéréotypes dans lesquels des âmes bien nées tentèrent de l'enfermer. Liberté de faire vivre cette imagination qui l'a aidée à avancer. Liberté d'essayer, de tomber, de se relever, d'essayer de nouveau. Liberté de réussir et de prouver à ces peureux que la différence n'est pas une raison nécessaire et suffisante pour confiner l'individu dans le périmètre étroit et insalubre qu'ils ont dressé pour lui. Leur mensonge fut, peut-être, le plus précieux cadeau qu'ils lui offrirent pour toute sa vie.

111 VOIX

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Ariane Béranger
Ariane Béranger · il y a
Ce court dialogue m'a été droit au coeur. Bravo pour ce beau et véridique texte!

"— Tu ne sais pas non plus ce qui t’attend avec un enfant normal...
— Normal... dit normal...
— Dans la norme
— Voilà dans la norme."

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Nini
Nini · il y a
Bonjour Ariane,
Votre lecture et le retour que vous m'adressez me touchent beaucoup. Merci.
Il y a, me semble-t-il, un énorme défi à relever et à renouveler pour la conscience humaine que de réussir l'unité sociale dans le respect des différences et non pas l'unité par l'unicité.

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Energie
Energie · il y a
Bonjour Nini,
Au cœur de l'intimité d'une différence, l'alchimie opère en une humanité criante d'espoir,d'Amour Inconditionnel.
Merci,merci,merci !!!
Inconditionnellement vôtre,
Armelle

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Nini
Nini · il y a
Bonjour Energie,
Merci beaucoup de votre lecture et de ces mots si chaleureux.
Je crois que le monde n'est pas achevé et dans cette lente construction, les stigmatisations tombent peu à peu. Espoir encore et toujours.

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Fatie
Fatie · il y a
Derrière la bêtise, le rejet, le jugement, se cache souvent la peur de la différence de l'autre... très beau texte Nini, beaucoup d'émotions, mes voix sans restriction!:)
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Nini
Nini · il y a
Bonjour Fatie,
Merci beaucoup de votre lecture. Oui, je pense aussi qu'il y a de la peur, mais j'ai du mal à en identifier le contenu. Cette peur me semble être une forme de fuite face la fragilité de la vie, un refus de regarder en face les illusions que nous entretenons sur la toute puissance humaine. Ah ! Qu'il est difficile de mettre des mots là-dessus !
Bonne journée.

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Nini
Nini · il y a
Bonjour Miraje,
Merci beaucoup de votre lecture.
Je partage sans restriction votre point de vue. Mais pourquoi n'en tire-t-on pas les conséquences dans nos relations aux autres ? Ne sommes-nous pas éduqués à voir dans cet Autre, un même que Soi ... donc pas différent de soi ! L'altérité me semble davantage être une conquête à mener qu'une réalité dont nous pouvons jouir. Qu'en pensez-vous Mirage ?

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Miraje
Miraje · il y a
Un texte d'une intense émotion, sous l'empreinte de la différence. Mais ne naît-on pas tous uniques et différents ...?
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Nini
Nini · il y a
Bonjour Miraje,
Merci beaucoup de votre lecture.
Je partage sans restriction votre point de vue. Mais pourquoi n'en tire-t-on pas les conséquences dans nos relations aux autres ? Ne sommes-nous pas éduqués à voir dans cet Autre, un même que Soi ... donc pas différent de soi ! L'altérité me semble davantage être une conquête à mener qu'une réalité dont nous pouvons jouir. Qu'en pensez-vous Mirage ?

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Miraje
Miraje · il y a
Hélas, tu as malheureusement raison...
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Nini
Nini · il y a
Merci, Miraje.
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JACB
JACB · il y a
Voilà un mensonge qui vaut toutes les vérités du monde , qui défie compassion rationnelle , s'oppose à toutes prémonitions sociales parce qu'il fait confiance à l'amour, il est espoir , respect et dignité. Merci pour ces 15 mn de lecture.
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Nini
Nini · il y a
Oui, c'est ça : l'amour contre le mensonge, tout contre ...
Merci beaucoup, Jacb, de votre lecture attentive et généreuse.

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Petit soleil
Petit soleil · il y a
Magnifique texte sur cette "différence". Quelle différence ? J'ai un petit fils qui est dysphasique (déficience de la mémoire immédiate). Il a commencé a parler à l'âge de 7 ans. Je l'ai élevé durant 8 ans et c'est maintenant un adolescent qui parle comme tout le monde. Il fait de temps en temps quelques fautes dans la forme de ses phrases mais c'est un petit bijou de gentillesse, travailleur aussi. J'ai eu affaire à de nombreuses personnes dont les réflexions n'étaient pas du genre aimable. Je connais cela et lui encore plus. Merci pour ce très beau texte qui m'a émue. Mes votes avec plaisir. Belle journée
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Nini
Nini · il y a
Merci beaucoup, Petit Soleil, de votre témoignage, il me touche profondément. Je crois que nous nous sommes compris et ce partage d'expérience me réjouit. Vous pouvez être très fière et heureuse du chemin parcouru par votre petit fils, mais également fière de ce que vous avez accompli : rester digne, enjoué, dynamique face aux préjugés individuels et aux stéréotypes collectifs insidieux est une posture difficile. Mais il y a aussi de belles, très belles rencontres, dont la vôtre. Merci Petit Soleil. Excellente journée à vous et à votre petit fils.
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Petit soleil
Petit soleil · il y a
Comme vous le dites si bien. Il faut rester digne, enjouée, dynamique. J'ai traversé de nombreuses épreuves dans la vie et j'ai toujours gardé cette philosophie. Relever la tête et aller de l'avant. Encore merci pour ce partage et au plaisir, si cela vous dit...
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Le Hussard de Hombourg
Le Hussard de Hombourg · il y a
C'est très beau.
Votre façon de raconter et votre style me font un peu penser à Jeanne Benameur, qui en sait long sur l'altérité, elle aussi.
Mon quintuple vote sans réserve.

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Nini
Nini · il y a
Je crois que je vais verser une petite larme. Merci, Hussard de Hombourg, de votre lecture et de votre commentaire sensible.
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Yaakry
Yaakry · il y a
trop émue ! l'émotion passe par votre belle écriture merci pour ce beau moment +5

petit poème en compèt merci!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1

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Nini
Nini · il y a
Merci beaucoup, Yaakry, de votre retour ; c'est une histoire qui parait triste, mais elle porte une force de vie pleine d'espoir et d'amour. Je suis touchée de votre lecture.
Je file lire votre petit poème.

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Chantane
Chantane · il y a
texte très fort ,beaucoup d'émotion, la différence est toujours une force qui aide les imbéciles à se croire intelligent , très belle histoire, et un amour de parent si grand si beau, belle plume
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Nini
Nini · il y a
Oui, c'est beau l'amour des parents. Il aide à s'envoler.
Merci Chantane. Je suis touchée de votre soutien.

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