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Bettie

Bettie

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L’eau s’écoulait inlassablement, léchant et souillant les galets gris avant de fuir le long de leurs bords. Un gamin, assis sur la berge voisine, ne remarqua pas que l’harmonie jouée par les volatiles environnants avait cessé. Son attention était absorbée par une grande maisonnée au loin, partiellement cachée par la masse dense d’un champ de colza.

Il avait pris l’habitude de réviser ses mathématiques et sa lecture le long du cours d’eau, près d’un vieux ponton en bois rongé par les vers. Une fois les ardus problèmes arithmétiques résolus, il attendait, patiemment assis sur les caillasses, que les cris résonnants au loin aient cessé pour enfin rentrer chez lui.
C’est en poussant la porte de la maison du fond du pré, les genoux écorchés par son périple quotidien, qu’il trouverait son père dans le salon, les yeux un peu trop rouges de s’être laissé emporter par quelques débats futiles. Sa mère ne sortirait du bureau dans lequel elle avait pris habitude de se barricader que tard dans la soirée. Mais pour l’instant, il lui fallait se munir de patience.

Les parents de Billy ne s’aimaient plus. Pour dire vrai, cela n’avait rien de nouveau. L’enfant plongea la plante de ses pieds nus dans la rivière, s’éveillant brutalement au contact de la morsure gelée. Jusqu’à ses quatre ans, il avait été dominé par une peur panique de l’eau mêlée à une étrange fascination pour ce liquide qui trouvait toujours un moyen de se faufiler entre ses doigts. Et, malgré les moqueries de ses parents qui racontaient à qui pouvait prêter attention que leur petit avait une imagination bien trop étendue pour sa frêle caboche, il ne cessait de retenir sa respiration lorsque d’autres imprudents sautaient à pieds joints dans les flaques automnales. Comment concevoir de poser ne serait-ce qu’un orteil au travers d’une de ces fines pellicules d’eau sans craindre de se faire happer dans un trou béant ?

Ce fut cette question qui resurgit soudainement dans son esprit lorsqu’il se réveilla, trempé, la face contre la terre de la rive opposée à celle où il se tenait il y avait seulement quelques secondes de cela.
Se relevant tant bien que mal, titubant au travers des noisetiers, il se retrouva face à une allée qu'il n’avait jamais parcourue. Un peu étourdi, il remarqua que le ciel au-dessus de sa tête n'avait jamais été aussi clair, à mieux y regarder il était même d'un blanc laiteux ponctué de fins nuages bleus. Ce qui contrastait violemment avec la couleur du sentier mal pavé jaune-orangé qu'il sillonnait à présent.

Les rayons qui perçaient le feuillage des châtaigniers étaient ardents, ce qui était étonnant pour cette saison. Les pourtours de la route usée étaient envahis de coquelicots et de quelques asphodèles blancs se dressant timidement au milieu de cette armée rouge. Billy marcha durant ce qui lui sembla être des heures, enjambant de minces cascades dont l'eau venait recouvrir les pavés. S'asseyant quelquefois sur les rochers, il se demanda quelle serait la réaction de ses parents s'il venait à se perdre dans cet étrange endroit.

Un brusque raffut le tira de ses pensées macabres. Un homme en redingote trouée était apparu entre les arbres à quelques mètres du roc où l'enfant s'était assis. Il marchait rapidement dans une direction que lui-même ne semblait pas connaître, ponctuant ses pas d’insultes qui tombaient dans le vide. Il portait des bottes en cuirs particulièrement usées et ses cheveux filasses étaient coiffés de ce qui semblait se rapprocher d'un haut de forme verdâtre. Un baluchon crasseux se balançait au-dessus de son épaule gauche, suivant le rythme de ses foulées.

L'homme s'arrêta pour s'appuyer, essoufflé, contre une souche. Billy se rapprocha de lui discrètement. Il avait un air renfrogné et tentait en vain de replacer ses binocles rayés qui ne manquaient pas de glisser instantanément sur le bout de son nez, son regard croisa celui du gamin, ce qui sembla le laisser perplexe.

— Je cherche la maison du fond du pré, vous ne sauriez pas où je peux la trouver ?

Il le toisa de haut en bas, ce qui ne fut pas bien long vu la taille de la bestiole. On n’a pas idée de faire des êtres si petits.

— Ecoute étrange p’tite chose, j’ai pas le temps de jouer avec toi, dit-il d’un air dédaigneux tout en repositionnant ses lunettes.

Son attention fut attirée par de légers bruissements provenant d’un massif non loin de là et, prenant une grande inspiration, il se rua dans la végétation touffue. Durant les minutes qui suivirent, le silence régna. Billy se demanda si l’étrange individu ne s’était pas endormi au milieu des graminées. Il était sur le point de rejoindre le chemin de caillasses jaunes lorsqu’un cri aigu retentit suivi de près par l’homme, bondissant comme un diable hors des hautes herbes, brandissant un index en sang.

— Saleté de saleté de Saltibroc ! cria-t-il en tentant de contenir ses larmes.
— Qu’est-ce que vous essayez de faire au juste ?
— Ça s’voit pas ? J’cherche mes clés, non de non !
— Si je vous aide... vous pourrez m’aider à retrouver mon chemin ?

Un si petit bout d’homme, ça doit se faufiler partout. Après tout, il ne rechignerait pas devant une autre paire de bras, aussi frêles soient-ils.

— Marché conclu ! s’exclama-t-il.

Ainsi s’engagea une chasse aux clés éreintante. Pendant de longues heures les deux énergumènes raclèrent chaque coin du bosquet. Billy, perdant patience, décida finalement de couper court à ce marathon.

— Ma mère perd toujours ses cigarettes et, à la fin, elle les retrouve sur le grand meuble de la cuisine. Puis elle dit qu’elle est sacrément idiote, car elle savait qu’elle les avait laissées là... Où avez-vous vu vos clés pour la dernière fois ?
— Que je me souvienne... il m’semble qu’elles étaient dans la poche de mon pantalon. Ou dans ma veste... ou serait-ce sur la barcasse du père Pot ?
— Vous devriez faire comme tout le monde et les accrocher à un porte-clés ! s’impatienta le jeune garçon tout en fouillant dans les buissons.
— Pour sûr qu’elles sont au bout d’un porte-clés, et d’un magnifique qui plus est ! renchérit le moustachu en se relevant si fier que ses lorgnons lui en tombèrent du bout de son nez.

Il les rattrapa au vol, se redressa en prenant une grande inspiration et déblatéra d’un seul souffle :

— Si vous m’le demandez, j’vous dirai plutôt qu’il est violet, d’autres m’soutiennent qu’il est pourpre, mais on sait ce que c’est les vendeurs du marché suspendu, des p’tits nodocéphales qui vous disent que leurs Cracdurs noirs crachent du feu pour trois sous. Moi j’pense que c’était une bonne affaire c’machin là, même si ça demande pas mal d’entretien, puis parfois ça mord sec. J’aurais pu en choisir un autre m’direz-vous mais l’petiot ressemblait au cousin Edgar et moi j’pense pas que la vie improvise ce genre de coïncidences...
— Votre porte-clés mord ? l’interrompit Billy qui n’avait retenu que cette information du long laïus que l’on venait de lui servir.
— Parbleu mais qu’est-c’que tu crois qui m’a boulotté l’extrémité ? s’écria-t-il en brandissant son doigt empaqueté dans un tissu plus noir que blanc.

Un chuchotement presque imperceptible s’éleva des buissons avoisinants, soulevant par son souffle les maigres tiges de chèvrefeuilles. L’homme au foulard s’arc-bouta contre le saule voisin, intimant à Billy, au travers d’une grimace abjecte, de ne surtout faire aucun bruit.

La rapidité des événements qui s’ensuivirent fut telle que personne ne saurait détailler la façon exacte dont il récupéra l’objet de sa convoitise. Il tenait à bout de bras ce que Billy qualifierait par la suite de petite créature duveteuse au pelage rouge tirant sur le violet. Accroché à un anneau de fer, autour de son cou, pendait un trousseau de clés rongées par la rouille. Ses oreilles, démesurées proportionnellement au reste de son corps, brassaient l’air en tous sens. L’homme sortit une baie rose du fond de sa poche et, après un combat inégal, réussit à l’enfourner dans la gueule de son adversaire. La pauvre bête fronça son museau et, dans un bref soubresaut, s’assoupit

— Pourquoi vos clés sont-elles accrochées à une souris ? s’étonna Billy.
— Pour que j’puisse les retrouver bien sûr, s’indigna l’homme en le toisant d’un air abasourdi. Sans cela qui voulez-vous qui m’les porterait ?

Il souleva la minuscule créature pour la ranger dans son baluchon, remballa le tout et le balança sans la moindre manière sur son épaule. Billy dut courir pour suivre ses pas qui les amenèrent tous deux à s’enfoncer plus profondément dans l’épaisse forêt de feuillus.

— Puis d’abord p’tit gars les Saltibrocs chuchoteurs n’sont pas des vulgaires rongeurs, même qu’ils étaient vénérés dans les temps d’avant... bon le mien c’est pas le plus beau mais c’est qu’c’est bien pratique ! Après pendant les mois chauds c’est vrai qu’faut pas oublier d’leur donner le granule d’Ignaco sinon ils s’mettent à chuchoter, pis là si ça chuchote c’est foutu ! Si t’as une femelle qu’lui répond, ça y manque pas, l’autre gougnafier prend les jambes à son cou et ta foutu clé avec !

Ils continuèrent leur marche jusqu’à déboucher près d’une rivière en lisière de forêt, une embarcation de fortune était amarrée à la berge. De loin, l’étrange bicoque pouvait être confondue avec une coquette maisonnette, cependant quelques curieux venus examiner le rafiot de plus près pourraient affirmer que cela en était bien loin. Les murs étaient principalement composés de planches vérolées et de cagettes de bois, le verre des fenêtres semblait prêt à se briser et le toit en forme de coque de bateau renversée servait visiblement d’abri à quelques familles de colibris.

Le nouveau compagnon de Billy décrocha son ballot pour attraper tant bien que mal le Saltibroc qui commençait seulement à émerger de son sommeil, ce dernier laissa échapper un bâillement aigu lorsque la fourrure de son dos effleura la porte. La clé ne fit qu’un tour, dévoilant un intérieur coloré et étrangement bien plus grand que ce que le volume de la maison flottante aurait pu accueillir.
Au centre de la pièce unique, un canapé de velours vert trônait fièrement aux côtés d’une cheminée dont la présence inquiéta fortement Billy, effrayé de mourir de combustion puis de noyade. Le foyer projetait une lumière chaude dansante sur les murs qui semblaient, cette fois-ci, constitués de briques d’un bordeaux sombre. Ces derniers soutenaient difficilement la grande bibliothèque en acajou qui semblait empêcher le plafond de chuter sur leurs crânes et dont les imposants bouquins étaient prêts à s’effondrer sur l’escalier en colimaçon menant à la mezzanine.

Le garçon fut tout d’abord intrigué par un matelas fixé à même le plafond, avant de se rendre compte que cette pièce de literie n’était pas seule à pendre vulgairement de cette façon. Chaque meuble de la maison possédait sa propre réplique, ancrée solidement au-dessus de leur tête. Ce qu’il avait tout d’abord pris pour une fresque murale était d’ailleurs une parfaite reproduction du tapis sur lequel ils étaient debout. Lorsqu’il fit part de son étonnement à son acolyte, qui venait tout juste de se présenter en tant que « le Falotier », l’autre le dévisagea avant d’éclater de rire.

— Tu crois que j’ai assez d’ronds pour m’offrir une mignonne p’tite maisonnette sur la terre ferme, vivre entre deux eaux ça m’fais pas payer de taxe ! Puis y’a rien d’mieux qu’la vie de bohème ! répondit-il en sortant sur le « château avant » comme il se plaisait à le nommer, suivi de près par Billy.

L’eau turquoise sillonnait l’étendue d’arbres sur plusieurs kilomètres. Le vent doux caressa tendrement la peau du jeune homme qui sentit soudainement un sentiment de paix l’envahir. Tandis que la nuit commençait à tomber, Billy remarque un lampadaire solitaire recouvert de lierre et de mousses, trônant sur la rive droite de la rivière.
Après quelques manivelles tournées et leviers baissés, l’embarcation frôla la bordure végétale puis s’immobilisa brutalement en dessous du vieux réverbère.

— Allez au turbin le môme ! s’écria son compère en lui faisant signe de se déplacer jusqu’à l’avant de la coque.

C’est debout au sommet d’une pile de caissettes de bois tout à fait instable que l’homme lui conta, non sans une certaine fierté, ce qu’était le noble métier de falotier. Il ponctuait ses phrases par des mouvements brusques, le faisant systématiquement chanceler d’avant en arrière et rendant la tâche de Billy, qui tentait de garder les pieds de l’échelle de fortune bien arrimés au sol, plus qu’ardue.

— Tu vois avec ce falot, j’mets d’la lumière dans ce monde, dit-il en regardant, pensif, s’embraser la chandelle à double mèche du vieux réverbère.
— Mais pourquoi éclairer le bord de l’eau ? l’interrogea le jeune garçon en l’aidant à descendre des caisses grinçantes.
— Pour guider les bateaux, bon sang d’bon Dieu ! Qui m’a donné un mousse aussi ignorant, m’enfin qu’est-ce qu’on vous apprend à l’école ? maugréa-t-il en clopinant jusqu’à la porte d’entrée.
— La table de trois, renchérit Billy en le suivant à l’intérieur. J’ai fait de la voile un jour avec Papa, mais il ne m’a jamais parlé des lumières.

Le Falotier ignora royalement la remarque et s’affaira à verrouiller et colmater à l’aide de chiffons toutes les portes et fenêtres. En tirant sur un levier encastré près de l’une d’elles, il révéla un passage dans le bois du mur qui longeait de la cheminée. Après avoir soulevé l’épaisse cloison, ils se trouvèrent dans une étroite véranda meublée d’un bureau qui se révéla dissimuler un étrange tableau de bord. L’homme appuya sur une myriade de boutons multicolores avec la dextérité envoûtante d’un pianiste, enclenchant par la même occasion des mécanismes qui firent craquer l’embarcation durant quelques minutes. Il fit signe à Billy de s’attacher solidement à l’un des deux fauteuils situés en face de la table de commande.

— J’vais t’ramener chez toi maintenant bonhomme, pis comme la vie fait bien les choses, on a juste l’temps d’écluser un gorgeon avant d’y aller !

Le garçon paniqua lorsque l’eau vint se loger contre les vitres épaisses de la véranda. Le Falotier lui intima de se taire, apparemment les cris stressaient le Saltibroc qu’il avait suspendu au porte-manteau de la pièce. Le rafiot coula à pique, emportant dans son sillage une tempête de bulles rugissante.

C’est ainsi que, sous cette étendue d’eau, Billy découvrit ce que, de mémoire d’homme, personne n’avait jamais vu. La rafale de bulle passée, une route sous-marine se dessina au loin, tracée par des limites floues, elle accueillait une multitude de rafiots plus ou moins semblables à celui sur lequel il avait embarqué. Les bords de la rivière s’étaient transformés en récifs de coraux phosphorescents dont les couleurs variaient du bleu vif au vert étincelant. Billy sursauta lorsqu’un poisson immense, semblable à une truite arc-en-ciel géante, circula entre les bateaux. Le Falotier faillit en percuter un second de plein fouet et, après bon nombre d’injures assaisonnées dont le garçonnet n’était pas sûr de réellement comprendre le sens, leur vaisseau rejoignit le cortège.

L’enfant était tour à tour ébahi par les chalutiers qui naviguaient à leurs côtés, les grottes aux parois recouvertes de pierres scintillantes et les habitations illuminées creusées à même la roche.
Quelques kilomètres plus loin, le Falotier déplaça le navire sur le bas-côté, le faisant dangereusement longer la paroi calcaire.
Au loin, une enseigne se balançait au gré des courants marins, les mots « l’entre-deux » y grésillaient en lettres rouges. Le navire s’engouffra dans une cavité qui ne le dépassait pas de plus d’un mètre, il longea le tunnel au côté de minuscules alevins phosphorescents jusqu’à atteindre ce que Billy aurait qualifié de cul-de-sac. Son capitaine stoppa la course du rafiot, poussa un levier rouillé et, dans un rugissement de ferraille, ils amorcèrent une remontée le long d’un large puits. Ils émergèrent au centre d’une caverne sombre. Un peu plus loin, une ribambelle d’embarcations étaient arrimées devant ce qui semblait être un vieux restaurant routier.

L’établissement était plein, des serveuses montées sur patins à roulettes slalomaient de tables en tables. Elles apportaient leurs lots de pintes et autres breuvages à une clientèle que les parents de Billy auraient probablement qualifiée de « douteuse ». Un vieux loup de mer auquel la vie avait arraché bien trop de chicots s’approcha du duo.

— Bien l’bonjour Falotier, qu’est-c’est que tu nous amènes aujourd’hui ? lança-t-il en se baissant à la hauteur du jeune garçon. Le grand trou bleu, c’est pas un endroit pour les enfants, on n’en voit trop des p’tits corps flotter jusqu’à nos filets.
— Arrête d’faire peur à mon mousse, Barbin, pis tu peux aller me chercher un verre, c’est sur ton chemin. J’suis pas dans ce caboulot pour piper des dés ! Une pinte de cristale ! s’écria le Falotier en tapant du poing sur le comptoir.

Attablés devant une étrange bière bleutée pour le capitaine et un bol de porridge à la couleur tout aussi suspecte pour Billy, ils discutèrent avec une femme dont les cheveux blancs ricochaient sur ses épaules et finissaient leur course sous la table. Seconde sur un navire d’artillerie, elle leur indiqua le chemin le plus court pour atteindre leur destination.

Ni une ni deux, la bicoque redémarra et ils plongèrent de nouveau dans les profondeurs. Sur leur route, ils longèrent un château ressemblant fortement à celui trônant au fond de l’aquarium de la chambre de Billy. Cette perturbante réplique était véritablement immense, une imposante verrière révélait une salle de bal majestueuse où valsaient de belles dames sans partenaires. Il fut tiré de ses rêveries par les ronflements du Saltibroc qui se balançait toujours, en boule, au porte-manteau.

Le tableau de bord se mit à clignoter, ce qui coupa le Falotier dans la lecture du livre qu’il tenait à l’envers depuis déjà un bon bout de temps.

— C’est l’heure de remonter moussaillon, attention à la caboche ! l’avertit-il en se redressant.

La cabine entama alors une rotation sur elle-même, si bien que ses deux occupants se retrouvèrent rapidement la tête en bas. Le porte-clé chuta, couinant lorsque sa petite tête duveteuse percuta les planches.
Au lieu de rejoindre la surface, le bâtiment s’enfonça dans les profondeurs et la pression se referma comme un étau sur le crâne du garçon. Fort heureusement pour lui, cela ne dura pas. Il dût cependant s’accorder quelques secondes pour retrouver ses esprits. Le navire flottait à la surface de la rivière et la gravité semblait avoir repris ses droits sans même que la véranda n’ait effectué de seconde rotation.

— Terre ! s’écria joyeusement le Falotier en bondissant hors de la cabine.

Dans le salon, un changement presque imperceptible dans le sens de rangement des livres permettait de constater que le plafond faisait à présent office de plancher. Impossible de savoir si le haut était à présent en bas ou le bas en haut, cela défiait bien plus que la raison. Après avoir amarré en bonne et due forme le tas de caisses à la berge, il fut temps pour les compagnons d’un voyage de se faire leurs adieux.

— J’crois bien que c’est là qu’nos chemins se séparent, déclara le Falotier en poussant la porte, c’fut un plaisir d’naviguer avec toi ! Si jamais tu passes près d’la forêt mousseuse oublie pas d’venir... nom de Dieu de Dieu !

L’homme ne put finir sa phrase, Billy le vit seulement partir en courant, pestiférant des menaces à l’encontre de ses clés qui s’étaient, une fois de plus, fait discrètement la belle.

Retrouver son chemin fut aisé, il n'eut qu’à longer le cours de la rivière sur une centaine de mètres pour apercevoir la bâtisse à travers le colza. Lorsqu’il franchit la porte d’entrée, sa mère se jeta sur lui, en larmes, suivi de près par son père, tous deux dans un état proche de la déraison.
Pourtant, malgré les quelques remontrances de ses parents qui furent, par ailleurs, très peu crédibles, la maison fut ensuite imprégnée d’une ambiance festive. Pour la première fois depuis un temps que Billy ne se rappelait pas avoir connu, sa mère cuisina, son père les fit danser sur un vieux morceau de jazz et tous rirent aux éclats lorsque Plume, le chien de la maison, accourut, le museau bleu d'avoir trop mâché les feutres de l'enfant.

Lorsque la mère de Billy vint le border ce soir-là, il lui raconta une rocambolesque histoire de rivières sans fond peuplées de créatures irréelles et d’allumeur de lampadaires courant après ses clés. Elle leva les yeux au ciel, tentant de se persuader qu’avoir un enfant possédant une imagination aussi fertile ne pouvait être qu’un don du ciel et, lorsqu’elle referma la porte derrière elle, susurra qu’il devait se reposer pour se remettre de ses émotions. De nombreuses minutes après qu’elle eût quitté la chambre résonnait encore sa voix, empreinte d’un ton qui ne laissait planer aucun doute : elle ne l’avait pas cru.

Alors, lorsque monsieur André demanda à Billy pourquoi il n’avait pas appris sa table de trois, il lui répondit tout simplement qu’il avait oublié.

En compét

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Jarrié
Jarrié · il y a
Aussi étrange que captivant. Moi qui ne savait plus à quel saint me vouer j'ai Saltinbrocs sous la main.Merci
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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Très belle nouvelle, très beau moment de lecture. Mes voix.
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Eve
Eve · il y a
mes votes
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Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
Très joli conte pour enfant bien construit fourmillant de descriptions qui nous embarquent dans cette histoire bien ficelée et portée par ses deux principaux personnages. Pour ce joli moment de lecture, voici mes voix et, si le cœur vous en dit, je vous invite à pousser la porte de "L'étrange boutique des métamorphoses" ma nouvelle en lice pour le grand prix d'hiver ou, dans un autre style, je vous convie sur "Une ligne tracée à la craie", mon très court récit de la matinale en cavale.
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Plumes45
Plumes45 · il y a
j'aime bien aimée Bravo et bonne chance !
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Catherine Ackermann
Catherine Ackermann · il y a
Très bien écrit. Touchée. Bravo
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Arlo
Arlo · il y a
Exact. Réparé. Bonne journée.
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une nouvelle originale fantastique et pleine d'imagination, Bettie ! Mes votes ! Une invitation à lire et soutenir “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en lice pour la Matinale en Cavale, 5ème edition. Merci d’avance et bon dimanche!
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Virgo34
Virgo34 · il y a
Un beau récit très vivant.
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le découvrir et le soutenir s'il vous a plu. Merci.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Marie Claire Suarez
Marie Claire Suarez · il y a
récit très original de la même lignée selon moi que harry potter pour son coté fantastique et ses personnages singuliers. perso autant d imagination de fraîcheur et même de suspense méritent amplement mes 4 votes mon max autorisé.
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