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La Sorcière Aux Vers Luisants

Isabelle Nicolle

Isabelle Nicolle

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22 voix

Il était une fois une princesse qui voulait être sorcière. Elle s’appelait Lila. Et aux robes bouffantes, colliers de perles et belles paires de chaussures, elle préférait les longues robes noires, les balais fourchus et les chapeaux pointus.

« Crapu, bachu, fobu, optu ! » répétait-elle inlassablement, en potassant son livre de magie.

Ses parents le Roi et la Reine étaient désespérés. Alors que toutes leurs filles se comportaient en princesses parfaites, Lila n’en faisait qu’à sa tête. Lors des grands dîners, elle changeait les pièces montées en gelées de bave d’araignée. Lors des grands bals, elle invitait vampires et loups garous au lieu d’hôtes plus distingués. Et lors des séances shopping, au lieu de froufrous, robes et bijoux, elle n’achetait que du tissu noir, des bottines noires et des chapeaux noirs.

Bien évidemment, tous les princes du royaume la fuyaient et refusaient obstinément toute rencontre avec elle en vue de quelconques fiançailles. Mais Lila s’en moquait, à quoi lui servirait un prince charmant ? Un grand bellâtre avec un sourire benêt, toujours à parader sur son cheval, et en plus tueur de monstres et de dragons ? Ah ça non merci, hors de question !

Lila travaillait dur pour devenir sorcière ; c’était très compliqué pour elle car ses parents refusaient de l’inscrire dans une école de sorcellerie. Alors Lila étudiait toute seule, et la plupart de ses expériences tournaient mal. Une fois, elle transforma la gouvernante en dindon. Une autre fois, elle déclencha une tempête de neige au mois d’août. Et encore une autre fois, elle fit vieillir le jeune maître d’hôtel. Ses parents le Roi et la Reine la réprimandaient souvent, mais Lila tenait bon. Sorcière elle désirait être, sorcière elle serait !
Mais le jour où elle transforma sans le vouloir toutes ses sœurs en canards boiteux, la colère du Roi se déchaina.
« Que tu souhaites finir vilaine, fourbue, les cheveux fourchus et pleine de verrues, soit ! Mais laisse tes sœurs en dehors de ces sottises! File dans ta chambre et n’en sort plus ! »

Enfermée dans sa chambre, son livre de magie confisqué, Lila broyait du noir. Un comble pour une sorcière. Son père le Roi l’avait autorisée à sortir seulement si elle se parait d’une belle robe, d’une coiffure correcte et de manières convenables. « Devenir une douce princesse ? ça non, hors de question ! Poil de lièvre et langue de vipère, je préfère rester sorcière ! » hurlait-elle à ses parents.

Les semaines passaient et ses parents le Roi et la Reine ne savaient que faire d’elle.
— L’envoyer dans une école de bonnes manières ? Proposa le Roi.
— Elle nous transformerait en serpillère. Objecta la Reine.
— Alors lui donner des leçons de piano ? Dit le Roi.
— Elle grognerait trop. Se lamenta la Reine.

Un soir, ils reçurent une boîte. Dessus était écrit : « Pour Lila, la princesse qui voudrait être une sorcière mais qui ne l’est pas encore ». Le Roi et la Reine étaient bien curieux. Ils ouvrirent le paquet et virent à l’intérieur un somptueux collier bardé de saphirs, d’émeraudes et de diamants. Ils étaient ravis, seul un prince très fortuné pouvait envoyer un tel présent !

— Lila, ma chérie, voilà pour toi le cadeau d’un prince surement fort charmant. Chantèrent-ils à leur enfant en lui donnant la boîte.

— Un cadeau ? Un prince ? Pouah ! Très peu pour moi ! Et Lila rangea la boîte dans le plus profond et le plus inaccessible des tiroirs. Puis, lasse de ces idioties, elle se coucha.

Mais son sommeil fut de courte durée. Car un curieux bruit la réveilla au milieu de la nuit. « Crapu ilu sorçu allu venu ! » « Crapu ilu sorçu allu venu ! » Cela semblait venir de son armoire. Mal réveillée et accompagnée d’un vilain mal de tête, Lila dut se résoudre à se lever.
Le bruit venait de la boîte adressée par son curieux admirateur. Il s’en dégageait une faible lumière verte. Lila l’ouvrit, et au milieu du collier se trouvait désormais un ver luisant qui gigotait dans tous les sens.
« Crapu ilu sorçu allu venu ! » « Crapu ilu sorçu allu venu ! » Répétait-il inlassablement. Ces mots lui rappelaient quelque chose, cela ressemblait curieusement à la formule d’agrandissement de son livre de magie. Puis Lila remarqua que le ver luisant commençait à dévorer le collier, puis les bords de la boîte, puis la boîte entière. Quand la boîte fut dévorée, il mangea les tiroirs et la commode. Puis Lila s’aperçut avec horreur qu’il commençait à dévorer toute sa chambre. Pire encore, il grossissait à vue d’œil.
Et, en moins de temps qu’il ne le fallut pour le dire, il devint si gros qu’il dévora tout le château. Ses habitants avec.

Lorsque Lila rouvrit les yeux, haletante et quelque peu gluante, elle flottait dans une masse informe qui ressemblait à s’y méprendre - beurk ! - à un estomac de ver luisant. Des objets et débris du château s’entrechoquaient contre les parois, mais ne tombaient pas. Tout semblait léviter. Et elle fut soulagée de voir que le roi, la Reine, ses sœurs ainsi que gardes et domestiques étaient tous là. Mais endormis.
— Eh oh ! Réveillez-vous ! Hurla Lila.
Mais rien à faire, ils dormaient comme des bienheureux.
— La poisse ! Grogna Lila. Nous voilà gobés par un ver, et il n’y a personne pour nous aider. Et on n’y voit rien ici, si seulement j’avais un peu plus de lumière...
C’est alors qu’une bougie apparut. Lila n’en revenait pas. Elle la tourna dans tous les sens. Foi de sorcière, comment une bougie avait-elle fait pour apparaître de nulle part ?
Lila eut un vague pressentiment.
— Et maintenant, j’aimerais sortir d’ici. Se hasarda-t-elle.
Et elle vit un escalier apparaître. Lila n’en revenait toujours pas.
— Très bien, cherchons la sortie alors. Mais avant... Lila hésita. Serait-il possible d’avoir des matelas pour les occupants du château ? Ce serait plus confortable pour eux, sinon ils auront mal partout à leur réveil.
Alors des lits apparurent et tous se virent déposer sur des matelas apparemment bien moelleux. Lila ne s’en étonna même pas.

Elle suivit l’escalier pendant ce qui lui semblait être de longues heures. Puis à un endroit, celui-ci s’arrêtait net. Et à la grande stupéfaction de Lila, elle ne se trouvait plus dans un estomac gluant de ver luisant. Mais dans un pays. Tout vert.

Lila se frotta les yeux, se pinça et se gifla. Plusieurs fois. Mais non, elle se trouvait bien dans un pays tout vert. De l’herbe vert prairie, un ciel vert d’eau, un étang vert menthe à l’eau, des nénuphars vert tilleul, de grandes tiges d’herbe vert pomme.
Et tout était si grand dans ce pays, Lila était empêtrée dans les hautes herbes et se sentait aussi minuscule que le ver luisant trouvé dans sa boîte.
Elle remarqua que la plus belle couleur - un gracieux vert émeraude - semblait venir de derrière l’étang.
Rassemblant tout son courage, elle s’aventura par-delà les herbes hautes et y découvrit trois petits vers luisants. Ils semblaient marmonner et, à y regarder de plus près, portaient des lunettes, de petits chapeaux pointus et tenaient de petits carnets sur lesquels ils griffonnaient frénétiquement.
— Bien le bonjour ma chère enfant, dit l’un d’entre eux. Vous venez d’être avalée, vous et votre famille, par un de nos vers et nous sommes désolés de ce désagrément.
Lila était médusée. Le ver luisant continua :
— Nous sommes les Trois Sorciers du Pays Vert. Notre mission est de venir en aide aux jeunes gens qui souhaitent devenir sorcier, mais dont les familles rechignent à les aider, comme toi. Si tu le souhaites, tu peux rester ici le temps d’étudier la magie. Le temps ne s’écoule pas ici, et lorsque tu auras fini, le ver luisant vous recrachera et tu pourras partir, toi et ta famille.
Lila en restait sans voix. N’importe quel enfant sain d’esprit aurait fui à l’idée de rester vivre parmi ces curieuses créatures. Mais Lila n’était pas comme les autres ; quelle excitation elle ressentait ! Elle pouvait enfin devenir sorcière !
— Tant pis si cela est un rêve et que je me réveille demain, s’enthousiasma Lila. Je serai la meilleure élève que vous puissiez avoir !
Ainsi Lila commença à étudier en compagnie des trois vers luisants. Les jours, les semaines, les saisons et les années passèrent. Chaudrons, potions magiques, charmes et autres sortilèges se succédèrent. Et un beau matin, Lila décida qu’il était temps pour elle de rentrer. Elle remercia mille fois ses professeurs et leur dit au revoir.
Elle repartit derrière les hautes herbes et reprit l’escalier qui descendait dans le ventre du ver luisant. Et une fois à l’intérieur, elle prononça la formule de rétrécissement :
— Labu, jatu, poucu, viru ! Cria-t-elle.

Alors un bruit sourd se fit entendre. Le ver luisant qui l’avait avalée commença à rétrécir. Et il eut si mal au ventre qu’il n’eut d’autres choix que de vomir le contenu de son estomac.
C’est ainsi que Lila, le Roi, la Reine, leurs filles ainsi que tous les gardes et domestiques se trouvèrent recrachés dans le château, à la place qu’ils occupaient, sans avoir remarqué ce qui leur était arrivé.

À leur réveil, Lila leur raconta son aventure. Et malgré leur doute quant à son histoire, le Roi et la Reine ne purent qu’admirer les progrès fulgurants de leur enfant et reconnaître sa persévérance au travail. Plus de sort de travers, ni de tours ratés. Sa passion pour la magie et ses dons faisaient désormais l’admiration de tous. Et l’on venait de tout le royaume pour bénéficier de sa magie.

Lila devint une des meilleures sorcières de ce monde. Devenue adulte, elle se fit construire un immense palais vert où étaient invitées les créatures les plus fantastiques et où l’on pouvait déguster les mets les plus atypiques. Et dans les jardins de son palais, elle fit loger des centaines de vers luisants qui passaient leur temps à grignoter de la verdure et à illuminer la nuit de leur douce lumière verte.
Et c’est pour cela que Lila la princesse fut surnommée la Sorcière Aux Vers Luisants.

22 VOIX

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Guilhaine Chambon
Guilhaine Chambon · il y a
Voilà un bien belle histoire que j'ai pris plaisir à lire. Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée
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WildeLaire
WildeLaire · il y a
Très jolie histoire!
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Annelie
Annelie · il y a
Voilà un conte savoureux et bien mené : bravo ! Je vote.
Je vous invite pour un cous de tango (Ttc) :
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/milonga

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Minibulle
Minibulle · il y a
Bravo bravo, j'applaudis à quatre mains ! j'adore ! mon vote bien sûr !
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Gouelan
Gouelan · il y a
On peut avoir d'autres rêves que de devenir princesse, même si on est fille de Roi ;)
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Patrick Desjardins
Patrick Desjardins · il y a
C'est très bon et très nouveau! Une princesse voulant devenir sorcière, du jamais vu, pas pour moi en tout cas. Une chance qu'il n'y avait pas d'inquisition, où elle les aurait transformé en crapaud. Si vous aimez les récits de fantaisie, je vous invite à lire mes nouvelles «Odin et Frigga» et «La marraine de St-Henri»
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Cookie
Cookie · il y a
Une très jolie histoire à raconter à ma petite-fille de 7 ans ! bravo et mon vote. - je vais lire vos autres histoires.
si ça vous dit, je vous invite chez moi pour connaître mon "insolite alliance".

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Pixie
Pixie · il y a
Belle histoire avec une pointe d'humour que j'apprécie ! Comme quoi, avec de la persévérance, on a des chances d'arriver à ses fins.
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Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Un joli conte !
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Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
Magnifique ! on est tout de suite envouté par les aventures de cette petite sorcière. Votre prose fait qu'on s'identifie absolument à elle, et c'est une très jolie ode à la différence. Voici donc mon vote !
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