Cathy

Cathy

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Tout le monde peut y arriver. Ce n’est qu’une question de courage, de volonté. C’est cette pensée qui s’infiltre dans mon esprit, tandis que je marche dans la campagne, réveillée par une brise printanière, les bras chargés de fleurs.
Toute ma vie, je me suis battue pour y arriver. Et, puisque nous sommes entre nous, je peux vous l’avouer : ce fut dur. Très très dur... Arriver à être mince, quand on est programmé génétiquement pour être rondouillarde, quand on descend d’une longue lignée de gens « un peu forts », comme en témoigne l’album de famille, qui égrène une galerie d’ancêtres où les robes amples voisinent avec les petits bedons, c’est une lutte de chaque instant.
Un vrai parcours du combattant !
Il a commencé à la puberté, cette traîtresse qui, au lieu de faire de moi une demoiselle longiligne, élancée, mignonne à croquer, et qui aurait commencé à faire tourner les têtes, me donna une faim de loup, un appétit d’ogre et, rançon de ma gourmandise débridée, les premiers bourrelets... et les premières insultes.
Les récréations virèrent au cauchemar.
Scandées de « Hé ! La dondon ! », et de toutes sortes de « mots d’esprit » de gens qui m’appelaient pour ne rien me dire, elles me firent rentrer dans ma coquille ; je finis par ne plus répondre à personne, et fus, peu à peu, mise en quarantaine.
Les visites médicales prirent des allures de film d’horreur, où une blouse blanche acariâtre détaillait mon embonpoint d’un air dégoûté, et me lançait « Vous êtes obèse » avant même de me dire bonjour. Parce qu’on ne dit pas bonjour aux obèses. Et on ne leur sourit pas non plus. Et on ne les prie pas de s’asseoir... Parce qu’ils ne le méritent pas.
Et les vendeuses, dans les boutiques...
— Ce n’est pas la peine que je défasse l’étalage, ce modèle ne vous ira pas, me disaient-elles avec une vague pitié souriante.
Aucun modèle ne m’allait, d’ailleurs. Ni ceux de l’étalage, ni les autres... Qui pourrait rendre élégant... un bibendum ? Je me fondis dans des blouses larges, aux tons « neutres » (entendez noirs, ou gris anthracite presque noir), des pantalons « classiques » (qui me vieillissaient de trente ans) que j’achetais par correspondance, ce qui m’évitait, au moins, les critiques oculaires des lianes qui hantent la jungle du prêt-à-porter .
A la plage...
C’est simple ; je n’allais pas à la plage. Je décrétai que c’était une perte de temps.
Les années passèrent, et je sombrai, peu à peu, dans un puits de solitude. Rester vieille fille, tel était mon destin, que j’envisageais avec tristesse et résignation.
Et pourtant...
A l’âge canonique de vingt-quatre ans, je vécus un vrai miracle : incarné par un ami de mon frère, l’amour avec un grand A vint frapper à ma porte.
Marc était un homme hors du commun, plein de tact, d’intelligence, de refus des dogmes... Un être extraordinaire. En un mot, le prince charmant – il n’était certes pas prince, mais il y avait en lui une telle noblesse qu’il m’avait remarquée, moi, malgré tout.
Je veux dire : malgré mon poids.
Il me parlait normalement. Sans crier. Sans ironie. Sans cette commisération mielleuse que je récoltais au quotidien. Il me regardait langoureusement. Il me touchait même l’épaule, sans frémir...
Alors... j’ai décidé de me battre. De séduire Marc. D’avoir moi aussi un mari, des enfants, un foyer. Une belle vie.
J’ai déclaré la guerre aux kilos.
J’ai d’abord essayé les solutions miracle, qui faillirent, quant à l’une, dérégler complètement une thyroïde déjà paresseuse, quant à l’autre, m’envoyer au service de dialyse. Puis j’ai avalé des algues, des gélules aux noms latins, des tisanes qui ne me firent aucun effet (peut-être parce que je les buvais sucrées ?). Je me suis frictionnée avec des crèmes amincissantes, qui ont pour seul mérite d’adoucir la peau (comme disent les philosophes, « c’est déjà ça ! ») et de faire fondre le contenu du portefeuille. En fin de compte, je découvris cette vérité abjecte.
Pour maigrir et rester mince, il faut :
- Se priver de tout
- Le faire... tout le temps !
Alors je me suis privée... sous les yeux ébahis de Marc, qui me disait qu’il aimait mes courbes généreuses, que j’étais « très bien comme cela, voyons... »
Je ne le croyais pas. C’était, assurément, sa gentillesse naturelle qui le poussait à de pieux mensonges.
J’entamai un régime draconien, qui n’admettait aucune relâche. Je me pesais tous les jours. Je pesais mes aliments : tant de carottes râpées, tant de poisson poché, et pas un gramme de plus. Je ne cuisinais jamais de plats en sauce, de gâteaux, de douceurs. Nous n’allions quasiment pas au restaurant, sauf si la carte s’enorgueillissait d’un buffet de salades : je faisais une orgie de salades... et d’eau minérale, au grand désespoir du sommelier.
Au cours de mes grossesses, je ne pris que six kilos ! Ma mère s’inquiétait, mais le gynécologue m’adressa des félicitations émues. Je retrouvai ma ligne dès le retour de la maternité, et enfilai un jean collant aux aurores du post-partum ! J’étais très fière de moi !
Mes enfants, dès le berceau, furent privés de desserts, et ils grandirent harmonieusement ; ils mendiaient bien, quelquefois, des bonbons à leurs copains, mais j’ignorai ces incartades.
J’insistai, aussi, pour que nous allions vivre à la campagne : une vie saine ne se nourrissait-elle pas, avant tout, d’oxygène ?
Marc ne vit pas cet exil d’un bon œil, lui qui aimait la ville, ses spectacles, son brouhaha mondain, mais je fus intransigeante. Nous achetâmes une maison dans un petit village, épargné des miasmes de la pollution.
« Un bled ! disait mon mari. Pas un cinéma à vingt lieues à la ronde... »
Je l’encourageai à profiter des joies pures qu’offrait ce coin perdu, à faire du sport...
Marc n’aimait pas trop le sport. Je dirais même qu’il ne l’aimait pas du tout. C’est en soupirant qu’il se résigna à s’offrir un vélo. Au début, il insistait pour que je l’accompagne, mais je préférais m’essouffler sur mon engin d’appartement : il avait un petit compteur électrique, qui enregistrait le nombre de calories brûlées.
Cependant, peu à peu, ma moitié prit goût aux joies du cyclisme, se lança dans des escapades solitaires, pédalant de longues heures sur les sentiers qui se perdent dans les champs, revenant tout souriant de ses excursions dominicales. Il s’inscrivit même dans un club de body-building, où il se rendait deux soirées par semaine. Je le soupçonnai de passer plus de temps au bar, à payer des boissons protéinées à ses copains, qu’à se construire une belle musculature – ses biceps ne se développaient guère, et il dépensait des sommes folles – mais j’étais consciente des efforts qu’il faisait pour me plaire, et je me tus.
Et nous vécûmes heureux...
Très heureux, jusqu’à l’année dernière, où Marc nous a quittés, âgé d’à peine cinquante-sept ans. Lui qui n’avait jamais bu, jamais fumé, qui s’était surveillé... Quelle injustice !
Au cimetière, j’ai posé un bouquet de roses sur son nom. J’entends les sanglots du vent dans les branches, et je me souviens des jours anciens, quand une voix, une toute petite voix, voilée, brumeuse, me parvient :
— Pleurez pas, madame...
Je me retourne, avec une lenteur empesée par la surprise.
Je reconnais l’épicier du village. Il murmure, un peu honteux :
— Pleurez pas, madame... Il vous trompait...
La foudre s’abat sur moi, me scie les jambes. L’estomac noué d’une crampe, j’écoute le vieil homme poursuivre son aveu, et, avec une bienveillance inconsciente, balayer une vie comme un château de cartes.
— Si je vous dis cela, c’est pas pour vous faire du chagrin, croyez surtout pas ça, c’est parce que vous êtes encore jeune... Et que vous êtes une si jolie femme ! Alors, ça serait dommage... Enfin, je veux dire... Il est pas trop tard...Peut-être que vous referez votre vie. Si l’occasion se présente. On sait jamais. Mais faut pas pleurer... Faut oublier, maintenant, et continuer à vivre...
— Comment savez-vous ?
D’une voix compatissante, il me transperce le cœur.
— Oh, tout le village, il est au courant... Tout se sait, dans un patelin. Les lundis et les jeudis, on les voyait filer ensemble, en auto ; ils allaient manger un bout en ville. Un spaghetti, ou un couscous, dans une petite gargote sans prétention. Ou bien ils allaient au théâtre. Ils aimaient bien le théâtre. Et le dimanche... Ils... heu... Ils restaient à la maison...
Avec une douceur précautionneuse, il poursuit :
— Votre mari, quand il partait à vélo, il allait pas bien loin, vous savez. Jusqu’au coin de la rue. C’est là qu’elle habite.
Terrassée par la stupeur, je n’ose pas comprendre.
— Ce n’est tout de même pas...
— Si.
— L’institutrice...
—Oui, c’est elle qui promène son chien, le soir, autour de l’Eglise. Un petit caniche tout doré, très gentil. Vous la connaissez, n’est-ce pas ? Une grosse dame, qui porte souvent un manteau noir... Une très grosse dame...

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Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Noellia Lawren
Noellia Lawren · il y a
maudit cliché , bravo pour votre texte rondement mené , bravo à vous, votre texte mérite une place en finale , mon vote +5 avec grand plaisir
je vous invite à soutenir mon poème en finale
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous et encore bravo
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Yaakry
Yaakry · il y a
très beau texte ! merci +5

j'ai un poème en finale si vous avez 5 minutes merci
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1
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Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un beau texte très subtil avec une chute qui laisse sur le cul ! Le plus amusant, c'est que l'avait vu venir jusqu'à la moitié du texte car une femme bien enveloppée trouve (enfin) quelqu'un qui s'intéresse à elle et voilà qu'elle fait un régime. Sûr elle faisait perdre son atout avec cet homme ! Et puis le texte continue et j'oublie ce fait... que je retrouve avec bonheur dans la phrase finale ! Bravo, Cathy ! Vous avez mes cinq votes et le droit de cliquer sur mon nom.
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Cathy
Cathy · il y a
Merci !
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Miraje
Miraje · il y a
Faut toujours se méfier des églises et de leur environnement ... !
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Cathy
Cathy · il y a
En effet! merci pour votre vote !
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Artemiss03
Artemiss03 · il y a
Quelle frustration au final que de croire l'autre parfait, et de sacrifier sa vie pour lui ou elle (lui dans ce cas). Et au final, c'est peut-être ça la morale, qui mérite que l'on sacrifie sa vie pour lui (ou elle) ? Peu de gens en somme.
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Cathy
Cathy · il y a
Tout à fait d'accord avec vous, merci pour votre vote !
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Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Bravo Cathy une histoire qui file sans anicroche. Bravo pour l'analyse des émotions, des sentiments, la psychologie des personnages. Tout sonne juste ! Mes voix en totalité :-)
Permettez que je vous invite dans mon futur, il porte les germes de l'espoir :-)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/droit-de-cite-1
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Cathy
Cathy · il y a
Merci beaucoup !
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Alain d'Issy
Alain d'Issy · il y a
Une histoire rondement menée - bravo
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Cathy
Cathy · il y a
Merci à vous !
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Noroît
Noroît · il y a
Arlo
Arlo · il y a
Le sort joue de drôles de tour dans la vie. Tout faire pour rentrer dans les clichés esthétiques de notre société et tout perdre par respect des convenances. Fort bien réussi. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème * sur un air de guitare* retenu pour le grand prix hiver catégorie poésie. Bonne journée à vous.
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Cathy
Cathy · il y a
C'est un très beau poème que vous avez écrit.
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