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La pierre qui saigne

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Gil

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Pour les chamans, le scarabée est un totem inspirant. Il marche sur la terre, est capable de voler et de s'enterrer longtemps. Ainsi, comme les chamans, en s'enterrant, il a le pouvoir de rencontrer les mondes d'en-bas, les mondes de l'inconscient, de la psyché, des pulsions refoulées, il est capable de voler pour visiter les mondes d'en haut, celui des entités angéliques et légères et des guides totémiques et le monde du milieu, le monde de la réalité terrestre. C'est pourquoi on porte ce totem puissant en amulette ou en bijou depuis plus de dix mille ans.


Mardi 26 septembre, 21 h

Je suis dans ma chambre et j’écris comme tous les soirs. C’est lui qui me l’a conseillé. Pour l’apaisement, la réflexion... J’écris mais je cache ces lignes... parce que ça ne me calme pas, ça ne me guérit pas, au contraire...
Cet après-midi, je l’ai vu, je n’ai rien dit, j’ai fait comme si... Comme si ça allait mieux, comme si j’allais bientôt sortir d’ici... J’ai refusé les comprimés, j’ai souri quand il a parlé d’insomnies, de cauchemars... Je sais bien que je vais rester ici longtemps, peut-être même toujours, alors autant profiter d’un peu de liberté : qu’il ne m’enferme pas dans ma chambre comme les autres, qu’il m’autorise à me promener seule...
Après l’entretien, je me suis précipitée dans le parc. J’avais besoin de souffler, de bouger, de crier... Il me glace avec ses questions-pièges, ses regards pénétrants, sa fausse humanité... J’ai l’impression qu’il lit en moi comme dans un livre ouvert, qu’il m’attend à la dernière page et qu’un jour, clac ! fermé le livre, et moi dedans !
Le vent arrachait par bourrasques les feuilles des vieux chênes et les rangeait en petits tas le long des murs et des grilles du fond du parc... Adossée au mur, je faisais face aux bâtiments, je leur criais tout ce que j’avais contenu pendant l’entretien : je les haïssais en bloc avec tous les gens dedans, les fous et les soignants ! Dans l’allée de gravier, je lançais des poignées de cailloux contre le portail métallique : j’aurais aimé qu’il geigne, qu’il saigne...
C’est en revenant vers le pavillon central que j’ai vu cette petite pierre noire qui brillait bizarrement au pied des marches. Ovale et trapue, on aurait dit un scarabée sans pinces et sans antennes mais avec deux sillons bien tracés : l’un pour délimiter le thorax et l’abdomen, l’autre pour séparer les deux élytres. Elle se logeait exactement dans la paume de ma main, lisse et froide comme un coquillage...
Elle est là, posée bien à plat sur mon pupitre, devant mon journal...


Mercredi 27 septembre, 23 h

Je ne veux pas m’endormir, je lutte contre l’engourdissement du sommeil...
Ce matin au réveil elle était sur ma table de nuit et elle me regardait intensément de ses deux yeux minuscules, deux grains noirs, deux pépins de raisin, froids et durs...
Je l’ai gardée dans ma poche toute la journée... Elle diffusait sa froideur sur toute ma cuisse, ma jambe, ma hanche... N’y tenant plus, à l’heure du thé j’ai mis ma main dans ma poche et je l’ai empoignée... J’ai senti battre ses yeux contre le haut de ma paume... Alors j’ai serré, serré à en trembler de tous mes membres... Bien sûr il était là et il a vu que je n’allais pas bien... Sur le coup, il n’a rien dit, rien fait, mais ce soir il m’a prescrit à nouveau ses foutus comprimés et il a fermé la porte de ma chambre... à clé !


Jeudi 28 septembre, 15 h

J’ai craqué ! A nouveau j’ai eu droit à ses pilules et à l’enfermement... Non, la nuit n’a pas été agitée mais, au réveil, je me sentais bizarrement coupable de je ne sais quoi... Une étrange mauvaise conscience me retenait au lit. Je l’ai cherchée des yeux : elle n’était ni sur la table de nuit ni sur le bureau ; j’ai retourné les poches de mon pantalon... rien ! Ma main droite me démangeait : deux piqûres d’aiguilles sur la paume... J’ai ouvert le poing et j’ai vu... la tache de sang comme une parfaite impression de sa silhouette ! Alors j’ai sauté de mon lit, j’ai essayé d’ouvrir la porte... fermée à clé ! Puis la fenêtre, pour aérer la chambre et mon esprit... Elle était là, bien à plat sur le rebord, derrière les barreaux, à portée de main... Je n’ai pas osé la saisir. Toute la journée j’ai essayé de cacher mon angoisse, la crainte et le remord de l’avoir peut-être blessée, sûrement déçue ; est-ce qu’elle n’allait pas s’enfuir, me quitter et me laisser seule en face de lui. Il m’a observée toute la journée, du coin de l’œil, demi-sourire condescendant, fausse bonhomie et... sanction finale : médicament, enfermement ! Heureusement, elle m’attendait sur mon pupitre, noire et brillante comme jamais...
Je l’ai glissée sous mon oreiller...


Vendredi 29 septembre, 13 h 30

Nuit de cauchemar ! J’ai d’abord sombré dans le sommeil, abattue par les comprimés... J’ai revu mon petit frère, allongé tout habillé sur son lit, pâle et raide ; j’ai voulu baiser ses joues froides mais mon père m’a bousculée et il a glissé le petit corps tout maigre à l’intérieur d’un sac qu’il a jeté sur son épaule ; ma mère a caché son visage derrière ses deux mains ouvertes ; il y a eu un râle, long, perçant, le sien ou peut-être le mien... puis elle est tombée à la renverse sur le sol. Le pire était que je ne pouvais rien faire, pétrifiée de froideur, d’indifférence... Sur le dallage de la chambre, à côté du visage inerte de ma mère un carreau était cassé et la fêlure dessinait la silhouette d’un petit scarabée, lisse et froid, comme un coquillage... Puis je l’ai vu, lui, derrière la porte entrouverte, blouse et sourire d’un blanc éclatant dans la nuit de la chambre, une main sur la poignée de la porte et l’autre dans sa poche.
Quand je me suis réveillée j’étais attachée à mon lit, abattue, emplie de honte et de remords... et la pierre n’était plus sous mon oreiller...


Samedi 30 septembre, la nuit

J’ai eu droit à un nouvel entretien : il voulait que je lui parle de mon cauchemar, que je lui montre mon journal... je suis restée muette : je regardais le bout de mes chaussures au cuir râpé comme ma tête. C’est en levant les yeux, oh ! Juste un peu, à la surface de son bureau immense que j’ai vu ma pierre, brillant comme jamais au-dessus d’une pile de papiers imprimés. Aussitôt ma main a bondi de fureur, l’a saisie et lancée à l’aveuglette vers son visage. Puis j’ai vu éclater son arcade sourcilière et rougir son œil alors que son buste s’affalait sur le bureau. Ensuite j’ai ramassé mon totem derrière son fauteuil, je me suis précipitée sur la verrière et j’ai sauté à travers. Enfin, dans une explosion de verre, de lumière et de sang, j’ai vu mon petit frère au-dessus de moi, allongé sur un nuage blanc diapré d’éclats de soleil. Il me regardait, un sourire doux et bienveillant aux lèvres. Je ne ressentais plus ni peur, ni souffrance... Ma pierre bien en main, je tombais dans un lent soulagement... C’est au contact du dallage de ma chambre, au pied de mon lit, que j’ai déchanté : j’aurais tant aimé que ça se termine ainsi, par une chute merveilleuse... mais non ! Il faudra continuer à écrire ce journal, à le cacher, à subir les entretiens, à faire comme si... comme si j’allais bientôt sortir d’ici... comme si je ne savais pas que j’y resterai toujours... enfermée dans le parc, dans ma chambre... et dans ma tête.
Mais quand j’ai ouvert ma main j’ai revu la tache de sang sur ma paume, parfaite impression de la silhouette du Scarabée...

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Gecko Bleu · il y a
Bonjour
bravo pour ce mélange cauchemars/réalité, folie/raison, porté par un déroutant scarabée auquel on prête aiséement vie

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Serge · il y a
Gil, j'ai été très touché par le personnage de ce texte ; je me suis heurté durant cinq minutes aux barreaux froids de sa prison, au supplice du regard intrusif, au spectre de la blouse blanche ; j'ai désespérément cherché comme un scarabée dans son bocal de verre à passer de ''l'autre côté'', celui de la liberté, de la sérénité ; j'ai revu cette image terrible du petit frère qu'aucun traitement ne pourra jamais gommer de son esprit, et comme elle, j'ai voulu aussi le rejoindre dans la lumière...
Je te rejoins aussi totalement sur la nécessité d'échanger, de découvrir, de s'émerveiller ! J'ai posté récemment ce texte ( hors concours) de 3mn, où je l'explique... un peu à ma façon: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-livre-a-la-mer-1 (la voleuse de regard est un passage du récit que j'évoque dans ce ''très très court'').
Merci pour ton commentaire, il me va droit au cœur !
A très bientôt Gil !

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Maour · il y a
J'ai passé un bon moment à vous lire. Je reviendrai :)
Mes votes et une invitation à découvrir mon petit poème : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-retour-du-soleil
A bientôt !

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Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Belle prouesse de rendre dans une écriture fluide toute la confusion d'un esprit qui semble à l'image du scarabée se promener à tous niveaux du psychisme; regard assez conscient sur le médecin et le traitement. Où est la limite entre un esprit sain et malade? votre texte m'a beaucoup interrogée. Bravo
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Gil · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire : vous avez parfaitement compris ce que j'ai essayé de faire...
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Isabelle Lambin · il y a
On se perd dans le dédale tortueux des pensées de cette personne. Rêve, réalité, réminiscence, cauchemar : tout se mélange. On se perd un peu, comme elle.
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Gil · il y a
Merci d'être passée et désolé de vous avoir "perdue" : j'ai essayé de me mettre dans sa tête, de décrire un peu son chaos; j'ai pensé même écrire ses rêves en italique mais c'est son journal et elle ne met pas vraiment de frontières entre rêves et réalité ; les seules frontières qu'elle connaît sont les murs ( réels ou psychiques) contre lesquels elle cogne, se cogne et à travers lesquels elle aimerait passer pour assouvir son immense besoin d'amour ( le petit frère sur son nuage), de transcendance ( le totem) ou peut-être de poésie ( le journal)... J'ai essayé...
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Isabelle Lambin · il y a
Ce n'était pas un reproche, Gil, bien au contraire. Elle erre, se perd et nous entraîne avec elle. Vous avez assez de sensibilité pour retranscrire avec justesse la souffrance psychologique de cette jeune femme. Il en faut du coeur pour y parvenir. C'est beau et douloureux tout à la fois. Bravo.
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Sandsand21 · il y a
Ouhh , c'est impressionnant ! On se croirait dans cette tête malade ... cela pourrait faire peur. Mes 3 voix possibles, si j'avais pu vous en donner 5, je l'aurais volontiers ! Bravo et merci pour ce moment.
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Didier Lemoine · il y a
Bravo Gil, beaucoup de plaisir à te lire. +5.
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Reunan · il y a
+ 5 contre + 5, c'est du beau jeu, clique http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-bateau-1
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Gil · il y a
Non, moi je ne joue pas ... Tes voix, je n'en veux pas ... même si ton culot me bluffe : tu vas au bout de la logique de la pêche aux voix, sport pratiqué pas beaucoup ici, avec plus ou moins de civilité ou hypocrisie...
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Guy Bellinger · il y a
Il y a eu « Le Journal d'un fou » de Gogol. Il faudra désormais compter aussi avec cet impressionnant, ce talentueux « Journal d'une folle » signé Gil. La démence dont souffre la narratrice est évoquée de l'intérieur avec un tel pouvoir de suggestion qu'elle entre par capillarité dans l'esprit du lecteur..., qui ne s'en remet pas dans la seconde.
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Zurglub · il y a
Très bon texte, violent, avec une tension constante dans laquelle le lecteur est bien pris. Merci !
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