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La métamorphose de Sixte

Plotine

Plotine

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178 voix

Sixte dévalait au galop l'allée cavalière qui descendait, à travers bois, jusqu'à la vallée. Le soleil semblait vaciller à travers les branches légères des acacias, au gré du vent léger de ce matin d'été, et changeait sans cesse la vision à la façon d'un kaléidoscope dont les seules figures auraient été faites d'ombre et de lumière, conférant une ambiance irréelle à un paysage qui lui était pourtant familier.
Elle adorait ces promenades solitaires auxquelles elle sacrifiait chaque matin depuis qu'on lui avait offert, quatre ans auparavant, un cheval blanc.
Alors qu'elle apercevait, au loin, la lisère de la forêt et les premiers champs de blé, le pur sang ralentit et s'arrêta, sans raison apparente. Au milieu du silence de l'aube, un arbre grinça. Immobile à son tour, tous les sens en alerte, elle comprit que le moment était venu de la métamorphose qu'elle attendait depuis tant d'années.
Elle descendit de cheval et, tenant les rênes, avança avec sa monture jusqu'à l'endroit où, à travers le feuillage, un rai de soleil éclairait un endroit précis au milieu d'une minuscule clairière.
Là, s'agenouillant, elle se sentit submergée d'allégresse et d'une angoisse terrifiante. C'était le signe qu'elle attendait. À partir de cet instant, elle en fut persuadée : elle était Jeanne.
Elle se releva, se hissa avec peine sur son destrier, la cotte de mailles dont elle se sentait maintenant revêtue l'ayant alourdie.
C'est au trot qu'elle continua son chemin, traversant le cours d'eau à gué et gravissant l'autre versant puis parcourant la forêt de sapins qui en garnissait la crête pour redescendre à nouveau vers la rivière et revenir au château.
Elle mena le cheval à l'écurie et le soigna comme elle le faisait chaque matin.
Avant de remonter dans ses appartements, elle passa par les cuisines encore désertes et prit un bol et des ciseaux. Une fois dans sa chambre, elle défit ses nattes et coupa ses cheveux en suivant tant bien que mal les contours du récipient.
Après la douche, encore nue, elle se regarda dans la glace, contempla ses jambes musclées, son ventre plat, ses seins petits et haut perchés, son visage aux traits purs, son regard bleu-gris qui ne reconnaissait plus la Sixte qu'elle était encore la veille et, avançant la main vers son reflet, elle murmura : « Jeanne, je suis Jeanne ».
Elle enfila un pantalon de grosse toile, de veilles cuissardes trouvées un jour dans une brocante et qui lui conféraient une démarche pesante d'un autre âge, enfila un de ces chandails informes de laine irlandaise qui alourdissait sa silhouette et descendit, comme elle le faisait chaque matin, pour souhaiter le bonjour à sa mère.
À la belle saison, Madame la Comtesse de Beaumont prenait son petit déjeuner dans le jardin d'hiver. Ce matin-là, des bruits de bottes lui firent tourner la tête vers la porte. Elle vit sa fille et en fut stupéfaite : « Sixte, qu'est-il arrivé à vos cheveux ? Et cet accoutrement... que se passe-t-il ? »
Jeanne hésita un instant puis tourna les talons et sortit sans même l'avoir saluée. Sa mère se lança à sa poursuite et essaya de lui barrer le chemin mais, à son grand effroi, Sixte la rejeta durement.
Jeanne traversa la cour du château avec détermination. Dans les écuries, elle prit l'arc et les flèches avec lesquels elle s'entraînait depuis longtemps, puis l'épée trouvée dans le grenier et qu'elle avait cachée sous des bottes de paille dans l'attente de ce jour-là.

Enfant, Sixte avait dû quitter la classe préparatoire de l'école du village dès le premier trimestre. L'institutrice avait parlé de retard, de troubles de concentration, de difficultés à échanger avec les autres enfants et sa mère avait préféré la garder près d'elle. À vrai dire il devenait de plus en plus difficile d'obliger Sixte à se rendre en classe de façon assidue. Le plus souvent, on ne la retrouvait plus au moment du départ et il fallait l'emmener à l'école en retard, après l'avoir retrouvée cachée dans les buissons ou sous un lit, selon la saison. Ou bien on renonçait à cause des colères et des cris qu'elle poussait. Sa mère trouva plus simple qu'elle étudiât au château et une institutrice retraitée d'un village voisin fut engagée dans ce but. Sixte ne semblait souffrir d'aucun retard intellectuel. Elle apprit à lire, à écrire et compter sans difficultés mais, certains jours, elle refusait tout contact et l'institutrice restait esseulée dans la bibliothèque sans que personne n'eut l'air de se soucier vraiment de ce que faisait pendant ce temps l'enfant solitaire.
Quand elle eut onze ans, sa mère s'interrogea sur le comportement de sa fille et s'ouvrit à un sien cousin, pédiatre, de ses inquiétudes. Il lui fut répondu que Sixte avait sans doute hérité du côté fantasque d'une de ses tantes et qu'il fallait attendre ; l'adolescence étant un moment délicat. Nul doute, ajouta le médecin, qu'elle deviendrait plus sociable quand lui viendrait, comme à toutes les jeunes filles, le désir de se montrer et de plaire.
Mais l'adolescence de Sixte traînait en longueur. Elle ressemblait à un garçon manqué et chaque jour qui passait semblait l'éloigner davantage de la jeune fille élégante et raffinée que sa mère eut souhaitée. Elle passait des journées entières dans la campagne et revenait pour s'enfermer dans sa chambre et lire.
Quand elle eut quinze ans, une amie de la Comtesse, qui se passionnait pour la psychologie, lui conseilla d'offrir un cheval à la jeune fille. On avait observé des miracles chez des enfants autistes après qu'on leur eut donné un animal pour compagnon. Non pas que Sixte fut autiste, s'empressa-t-elle d'ajouter, mais les soins qu'elle serait dans l'obligation de procurer à sa monture la responsabiliseraient sans doute et l'obligeraient à agir davantage en adulte.
Ce fut fait. Sixte fut transportée de joie et s'acquitta très bien de tous les soins que nécessitait la possession d'un cheval. Elle apprit à monter spontanément et s'entendit si bien avec l'animal qu'ils devinrent inséparables. Mais ce présent ne la civilisa en rien, bien au contraire.
Sixte, depuis quatre ans, passait le plus clair de son temps avec son cheval blanc, caracolant à travers monts et vallées, traversant les villages au galop au grand étonnement des habitants qui commençaient à trouver le comportement de la demoiselle du château pour le moins étrange.

Puis vint le jour de la révélation. Lorsqu'elle se fut équipée de son épée et de son arc, Jeanne enfourcha sa monture et quitta le château au galop.
Madame de Beaumont était inquiète mais elle le fut plus encore quand à l'heure du dîner force fut de constater que Sixte n'était pas rentrée. Elle téléphona à son cousin qui lui conseilla de patienter, Sixte rentrerait sûrement, elle n'avait jamais fugué. Mais quand la nuit fut tombée, madame de Beaumont dut se résoudre à prévenir la gendarmerie.
Ces derniers lui apprirent qu'un automobiliste venait de les avertir qu'il avait croisé un cheval blanc sur la route, mais sans cavalier. Ils décidèrent d'envoyer une patrouille.

On retrouva Sixte au petit matin, dans un fossé, transie de froid et apparemment en état de choc, puisqu'elle n'eut pour toute explication que cette phrase : « Je dois aller à Chinon ».
Elle se laissa pourtant ramener chez elle sans difficultés mais après qu'elle eut dormi et retrouvé quelques forces, elle déclara vouloir repartir : « Je dois aller à Chinon, répétait-elle, il m'attend ».
Comme on s'y opposait, elle fut prise d'une crise de violence et le médecin, convoqué en urgence, fut d'avis de la faire interner en hôpital psychiatrique, « seulement afin de faire un bilan », déclara-t-il à la Comtesse pour la rassurer.
Lorsque l'équipe médicale arriva, Madame de Beaumont, entre deux sanglots, interdit qu'on contraigne sa fille par quelque moyen que ce soit.
C'est alors qu'un jeune interne eut l'idée de se faire passer pour Gilles de Rais, le fidèle compagnon de Jeanne. Il ôta sa blouse et, frappant à la porte de la chambre de Sixte, lui dit d'une voix douce : « Jeanne, Jeanne, ouvre-moi, je suis venu te chercher pour aller à Chinon, je suis Gilles. »
Dans un silence total, Jeanne sortit alors de sa chambre, regarda un instant le jeune homme et alors qu'il répétait « Je suis venu te chercher. Nous devons aller à Chinon », elle lui tendit les mains.
Ce fut le dernier jour où Madame de Beaumont vit sa fille. Elle mourut de chagrin peu après.

Depuis ce jour, Jeanne, hébétée, parcourt les couloirs d'un hôpital psychiatrique, répétant qu'elle doit aller à Chinon, et seulement calmée quand un Gilles vient lui promettre qu'il l'emmènera après qu'elle ait pris ses pilules bleues.

Depuis, les gens du village ont pris l'habitude d'appeler le château qui tombe en ruines : « le château de la folle ».

178 VOIX

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Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
J'ai beaucoup aimé la reconstitution historique, c'est la mienne, mais fantasmée, et l'écriture est sûre. J'ai voté un max. Irez-vous faire un petit tour du côté de chez moi? "Majic Jo l'homme aux mains et au coeur d'or est en lice pour l'hiver 2018
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Le drame d'une société normative face à une folie douce qui ne menace personne. Un cas certainement pas isolé. Très belle écriture, bravo.
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Laureline
Laureline · il y a
mes votes pour ce texte très bien écrit, bravo
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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un cas de folie que vous ne nous présentez pas d'emblée mais que vous laissez instiller en nous progressivement, nous mettant à la place des proches de Sixte, qui ne prennent que graduellement conscience de la gravité de son état. Mais est-elle plus folle cette nouvelle Jeanne que l'originale, qui entendait des voix et se transforma de bergère en guerrière sans que personne y trouve à redire ? Même question pour ceux qui se prennent pour Napoléon §
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Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Un beau texte bien écrit et bien mené , bravo ! Mes 5 votes ! Je vous invite à lire mes < Baskets porte-chance > et bonne soirée
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Lafée
Lafée · il y a
Bravo ! Il y a quelque chose d'intemporel dans votre texte. On ne sait pas, au début, à quelle époque vit Sixte : c'est une bonne idée car on cherche quelques indices. Mais quel est le nom de ce cheval ? Un mystère de plus qui amplifie l'attente. Il y a un côté joyeux dans ces promenades mais aussi une portée dramatique très marquée avec la mort de la mère et la réalité psychiatrique. Bravo et toutes mes voix de fée !
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Alfa
Alfa · il y a
Ah oui ! Je me retrouve un peu dans ce style d'écriture, sauf que je participe pas à ce Grand prix d'automne 2017.
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Chantane
Chantane · il y a
un bon moment de lecture
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Loodmer
Loodmer · il y a
Originale transcription d'un destin hors du temps
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Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Quand les mots s’écrivent au fil des sens....Merci de ce touchant partage. Si vos pas vous y perdent, je vous invite à visiter mon « Atelier ». Belle journée
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