Shub

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Je m’appelle Patrick Weaver, mais tout le monde m’appelle Pat.

Ici, aux Usa, nous sommes amicaux et familiers avec nos subordonnés. Les différences sociales ne créent pas de barrières entre les gens, car tout le monde sait qu’il est possible de réussir, à condition de le souhaiter vraiment. Il suffit d’avoir une idée simple au départ : une idée, de la ténacité, et surtout de la volonté. On peut devenir millionnaire, à condition toutefois de respecter certaines règles. L’Amérique est le pays du rêve qui se réalise, de la démocratie et de la liberté.

Après avoir rédigé ce matin le formulaire de licenciement, je suis allé à la fenêtre. Comme hier et tous les jours d’avant, elle était là, sur le rebord ; elle semblait assoupie. Je dis « elle » comme si je l’avais identifiée une fois pour toutes, sûr qu’il s’agit bien de la même fourmi, celle que j’ai vue hier au même endroit. Comment pourrait-il s’agir d’une autre ? Il est déjà assez incroyable qu’une fourmi se trouve sur le rebord d’une fenêtre, au cinquante-neuvième étage d’un building en plein centre de Manhattan.
Ma première réaction fut d’appeler le service d’hygiène de la tour pour la leur montrer ; je leur aurais demandé d’y mettre bon ordre. Ayant déjà décroché le combiné et composé le numéro, je me suis soudain ravisé : là-haut, entre ciel et terre, on se sent tellement seul ! Cette immense pièce où je travaille ressemble à un petit musée. Les meubles en acajou, les divans profonds et les fauteuils luxueux sont la fierté de notre holding. Les tableaux de maître constituent à eux seuls une petite fortune, un patrimoine. Les entreprises concurrentes se bousculent à notre porte et de pressantes demandes de rendez-vous s’amoncellent sur mon bureau.
Je sais bien ce que tous veulent et ce qu’ils attendent de moi, à commencer par mon équipe qui souhaiterait qu’un autre prenne ma place. Ils ont peur de moi et de ma puissance qui s’accroît chaque jour. Ils viennent demander grâce et implorer ma pitié ; c’est une façon de se prémunir contre toute action future qui émanerait de notre Groupe.

Le chef du personnel était un vieil ami. Apprendre son licenciement par la voie hiérarchique lui a certainement fait un choc, sans compter les motifs personnels que j’ai dû invoquer. Mais qu’y faire ? Étant donné sa valeur et son expérience, il retrouvera certainement un emploi sans trop de difficulté. J’ai tenu à rédiger moi-même ses états de service et lui fais confiance pour la suite ; d’ailleurs, ses enfants sont déjà à l’université.
Dans ce pays, nous sommes partis de rien et avons tout construit par nous-mêmes, jusqu’à devenir la première puissance économique du monde. L’optimisme, la confiance en soi et en l’avenir sont nos meilleurs atouts : dans ce pays, on peut se réveiller le matin sans avoir de quoi payer son café, et dîner le soir dans le meilleur restaurant français de la ville.

Je commence à m’attacher à cette fourmi, et dès que j’ai un moment de libre, je ne peux m’empêcher d’aller la voir. J’essaierai de résoudre cette énigme plus tard ; comprendre comment une fourmi a réussi à escalader les cinquante-neuf étages d’une façade. Si elle n’était pas montée, mais qu’elle venait d’en haut ? Peut-être est-ce une fourmi tombée du ciel après tout !

Hier, j’avais une décision difficile à prendre : fallait-il lancer une O.P.A. contre la Burbank’s Oil Company ? Un de mes plus anciens confrères dirige cette entreprise rivale, qui est notre concurrente directe pour l’achat du pétrole.
Le conseil suggérait leur rachat en bourse ; en restructurant les filiales et en réorganisant le travail au sein de la firme, celle-ci promettait de recouvrer sa santé financière. Je parcourus le rapport rédigé par mon bras droit et fidèle lieutenant, un vieil ami lui aussi. Le lire me convainquit que le Conseil avait raison : en conséquence, je pris naturellement la décision de le licencier sans plus attendre.
Il était capital que le Conseil continuât de penser que j’étais le seul à avoir de bonnes idées dans le Groupe. Trop de directeurs s’étaient laissés transformer en rouages séniles, à force d’apposer leur paraphe au bas des contrats sans même les lire. Mais il fallait surtout se méfier des jeunes loups ambitieux, car ils visaient la place suprême. Il était nécessaire de leur montrer qui était qui, sinon leurs dents de lait acérées finiraient par se planter au beau milieu d’une nuque, fut-ce celle d’un président !
En attendant ce jour fatal mais lointain, je leur abandonnerai d’autres proies plus à leur portée et surtout, leur ferai miroiter la promesse d’un avancement foudroyant.

La fourmi est toujours là. L’immeuble étant climatisé, il m’est impossible d’ouvrir la fenêtre pour l’inviter à entrer.
Une fois, je me suis surpris à lui parler. Au bout de la troisième phrase, elle a arrêté son va-et-vient et a tourné ses petites antennes adorables dans ma direction. J’aurais juré qu’elle m’écoutait. En tout cas, elle reconnaissait ma voix ; de cela, j’étais absolument sûr ! Les dompteurs ne faisaient-ils pas faire des choses incroyables à leurs bêtes ? Le soir avant de partir, j’ai du mal à quitter mon travail sans aller une dernière fois à la fenêtre. Je ne peux m’empêcher de jeter un dernier coup d’œil pour vérifier si elle est bien là. J’éprouve même parfois le besoin de lui dire bonsoir.

Aujourd’hui, j’ai licencié une secrétaire particulière. Bien qu’elle travaille pour moi depuis une dizaine d’années déjà, j’ai appris qu’elle colportait des ragots : le directeur passe de longues heures devant sa fenêtre et parle avec quelqu’un d’invisible, peut-être avec Dieu. Lors de cette conversation qui m’a été rapportée, elle aurait fait un geste irrévérencieux en présence d’une collègue. Bien entendu, j’ai fait obtenir une prime à cette fidèle adjointe, qui a été mutée. Les nouveaux arrivants n’ont pas droit à la médisance.
Il faut maintenir une certaine image de marque si l’on tient à être respecté. Certains esprits mal intentionnés sont pressés de vous voir partir. Ils guettent vos défaillances et notent toutes vos paroles pour pouvoir les transmettre à vos ennemis ; le moindre changement d’attitude de votre part ne leur échappe guère et ils savent très bien quel usage en tirer.
Un faux-pas peut vite être fatal, ici à Manhattan.

Cette fenêtre est un poste d’observation idéal d’où je peux apercevoir les bureaux des autres présidents. Leur fourmi fait probablement aussi le va-et-vient, bien que je ne puisse observer chacune d’entre elles individuellement. Elles ont probablement été envoyées pour tenir compagnie à tous ceux qui, dans ce pays, portent une lourde responsabilité sur leurs épaules, la plus lourde du pays certainement. Nos dirigeants sont soumis à une telle pression qu’il faut bien leur venir en aide, même au sommet d’une tour de verre et de béton.
Je vais me renseigner auprès de mes collègues, pour savoir comment se comporte leur fourmi.

Dans cette petite maison située au beau milieu d’un parc immense, je reste seul de longues heures, à réfléchir. Ma chambre est sobre et il n’y a ni téléphone, ni télévision. Une femme en blouse blanche passe me voir toutes les deux heures et me fait avaler des potions bizarres et colorées. Quelques rayons de soleil traversent non sans difficulté une petite fenêtre grillagée. Aucun bruit ne semble pouvoir parvenir jusqu’à mon lieu de détention et je ne sais rien de ce qui se passe dehors.
Je pense souvent à elle et essaie d’imaginer ce qu’elle fait durant mon absence. Y a-t-il quelqu’un d’autre pour lui parler et lui confier la détresse de la terre à ma place ? Un soir, il m’a semblé qu’elle était là, sur le rebord de la fenêtre.

D’un bond, je me suis levé du lit pour courir vers elle.

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Miraje
Miraje · il y a
Voté hier, en oubliant de valider le commentaire...
Une descente vertigineuse du 59° à la petite maison...Une fourmi "dans la tête"...Une chute brutale !
Pauvre Pat. Et hier, c'était sa fête. S'il sort dans le parc, je l'invite jusqu'à "Ma Terre" ( Finaliste Printemps / Poèmes ).
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Shub
Shub · il y a
Merci et félicitations !
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Bachir Attoura
Bachir Attoura · il y a
Ce qui me plait c'est la simplicité de votre écriture. Je vote.
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Shub
Shub · il y a
Merci, j'apprécie. Bonne suite à vous et re-merci
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Radière Thierry
Radière Thierry · il y a
vous avez mon vote shub !
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Shub
Shub · il y a
Merci chère, très chère!
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