RichardTri

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Marseille. Le nom de la cité phocéenne s’impose dans l'immense panneau bleu éclairé par de puissants spots. Marseille. Je n’y ai jamais mis les pieds. J’éclate de rire. Un rire gras, de ceux qui vous font partir la tête en arrière, au risque d’une embardée. J’enfonce le pied au plancher.

C’est bon ! Je vais à Marseille. Elle verra bien la salope, quand elle lira les retraits de péage sur son relevé de compte. Incapable de la quitter, moi ! Incapable de vivre hors de Paris, moi ! Cette fois c’est bon je me tire, je rigole déjà à imaginer sa gueule demain matin, quand elle verra que j’ai pris sa bagnole. Si elle s’imagine que je vais lui laisser tout le shit sans piper mot ! Tiens si je m’arrêtais, deux heures que je roule.

Quelques mastodontes en épis alignent leurs gueules dans l’ombre, prêts à bondir malgré les rideaux tirés. Ronronnant comme un gros chat, un dernier se range en bout de ligne, lâchant un dernier souffle au serrage des freins.

Le shit est bon. Les bruits de l’autoroute s’étirent se mêlant à la fuite des feux dans le néant. L’air fraichissant entre par la vitre à demi baissée, la musique des Pink Floyd fait stéréo avec l’extérieur. Je ricane, je décompresse, c’est vrai qu’on s’engueule de plus en plus. Je n’ai plus de boulot et il n’y a qu’elle qui bosse, c’est vrai. Mais je n’y arrive plus. C’est comme ça.

Dans la boutique, face à la station essence, des routiers ventripotents, l’air désœuvré, déambulent dans les rayons. A l’extrémité du bâtiment, sur la voie d’accès, une fille, genre étudiante un peu zonarde, pouce tendu, sac à dos sur les pieds, patiente.

La meuf jette son sac sur le siège arrière et se glisse à côté de moi. J’ai du bol, une belle nana n’attend jamais longtemps, même la nuit par trafic fluide.
— Italie ! m’a-t-elle lancé quand j’ai descendu la vitre. La fille est bien roulée, l’air sympa.
— Génial moi aussi... allez ! Monte ! Je ne sais pas pourquoi j’ai raconté ces salades, je ne sais pas où je vais... je roule c’est tout.
La bretelle d’accès est dégagée, l’air tiède s’engouffre dans l’habitacle, j’accélère modérément. J’ai une agréable compagnie pour un bon bout de temps. Paris Marseille Italie. Pourquoi pas l’Italie ? Florence ; elle va à Florence, je ne connais pas... après tout.

— Tu voyage toujours en stop ?
— Ça dépend ; je suis étudiante aux beaux-arts. Florence c’est pour mon mémoire. Je m’appelle Lucie. Un grand sourire aux yeux clairs sème la déroute dans les méandres confus du silence qui me sert de lucidité.

Tu parles d’une compagnie ! J’ai pas fait trente bornes qu’elle roupille comme une masse ; je me remets à gamberger. Notre appartement reste propre difficilement ; fonctionnel mais trop petit, il ressemble à une usine en surproduction. Le salon où je glande et la chambre, l’autre chambre. Elle rentre crevée du travail. Moi j’ai flippé toute la journée – bière et télévision – même pas rasé. Elle en a marre de ma gueule. Rasé ou pas, moi aussi j’en ai marre. C’est pour ça que je suis parti, pour ne plus me voir dans ses yeux. Elle m’a encore jeté, je n’ai même pas fait la vaisselle.

Il faut faire le plein. Le ralentissement réveille ma passagère. Elle ne sait plus où elle est ; les yeux écarquillés furètent, éblouis par les lumières crues de la station. Arrêt à une pompe. Elle va aux toilettes, je paye on repart. On a mangé un morceau, puis un café debout devant la machine. La fille est curieuse, rigolote, elle raconte des bouts de sa vie, puis elle se rendort.
Marseille, toujours Marseille, pourquoi pas l’Italie après tout... le bitume s’engouffre sous la caisse par dizaines de kilomètres.

On aurait dû déménager il y a longtemps ; cette chambre c’est un ventre mort : on y met plus les pieds. En tout cas jamais ensemble. Je sais qu’elle y va de temps en temps quand elle est seule. Moi non plus je ne veux pas qu’elle sache que j’y pense tout le temps. On n’en parle pas, on n’en parle plus. Ni de ça, ni du reste. Fini.

Je ne veux pas me casser la gueule contre la rambarde de sécurité. Prochaine aire de repos je m’arrête ; crevé comme je suis, je vais enfin dormir ! La fille, elle ira où elle voudra. En fermant les paupières, je pense que je me fous de Marseille, de l’Italie et même de Lucie.

Le grondement sourd d’un bahut me tire de mon somme. Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi. Les yeux ouverts, mon rêve s’incruste comme une vidéo sur l’écran du réel ; des images ressorties de ma vie d’avant où Lucie a débarqué comme une fée. Mon rêve s’est planté droit dans la réalité, à tout confondre. La fille est toujours là, siège passager.

— T’as parlé dit-elle, c’était bizarre.

Je n’ai pas répondu. Dans ma tête ça se remet en place : le rêve derrière, la réalité devant et moi au milieu, avec mon passé sur les bras, comme un présent qu’on voudrait offrir mais dont personne ne veut. Je suis à côté de mes pompes, comme d’habitude. Faudrait que j’arrête le shit, à mon âge ça craint. C’est encore une gosse : vingt, vingt-cinq ans maxi, elle s’est engueulée avec ses vieux ; ils ne voulaient pas qu’elle parte seule en stop. Le goût de l’aventure, dit-elle. Je ne sais pas pourquoi, je suis bien avec cette gamine fraiche et rieuse ; ma gueule de vieux la rassure. Bonheur éphémère. Elle ne me demande rien, ni sur ma vie ni sur mon voyage. On repart, dans la fraicheur de la nuit.

Les pompiers. La petite chambre ressemble à un hall de gare, à un champ de bataille, à un bloc opératoire. Des ordres précis claquent comme des bottes ; une civière descend l’escalier et la gueule des voisins, puis la sirène qui s’éloigne avec ma gosse – le silence – le traumatisme du calme revenu, vidé de toute urgence. J’ai même pas peur, ou alors, la peur est si grande qu’elle prend toute la place, ce n’est plus moi qui ressent, à part ce truc qui ressemble à de la haine au fond des tripes.

Lucie a pris le volant, elle conduit bien ; comme ça je fume mon stick peinard, elle s’en fout. Le jour se lève, chassant les fantômes. J’ai envie de tout lui raconter. Mes histoires de vieux aigri vont la gonfler. Je préfère profiter de sa présence, dans un jeu de dupe. Je crois que je vais pousser jusqu’à Florence, juste pour rester un peu plus avec la gosse, profiter de son sourire, de la finesse de ses mains. Jaime regarder les veines fines, presque bleues qui serpentent sous la peau translucide jusqu’au bout des doigts. Là-bas je vendrai la bagnole, et je continuerai en stop, comme au bon vieux temps ; je ne sais pas jusqu’où, mais loin de cette chambre désertée qui me poursuit. Maintenant je sais que je m’en fous, que je me fous de tout et c’est ça qui est bon.

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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
on ne se dérobe pas à votre Dérobade, je me suis laissée volontiers percuter
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Vrac
Vrac · il y a
Une fille en stop comme une porte dérobée. Mais pas d'issue
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Guilhaine Chambon
Guilhaine Chambon · il y a
Je suis contentée d'avoir découvert votre texte . Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Bonne journée
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Yvette Remo
Yvette Remo · il y a
contente d avoir lu ton commentaire j espére que tu continueras à écrire d autres nouvelles !!!
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Yvette Remo
Yvette Remo · il y a
je vote pour toi !!!
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Yvette Remo
Yvette Remo · il y a
félicitations pour cette nouvelle qui me plait beaucoup : ton style est clair facile à lire et donne envie de connaitre la fin
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Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un TTC très agréable à lire sur une fuite en avant dont les causes sont dévoilées progressivement jusqu'à l'atroce réalité. Bravo, richard ! Vous avez mon vote.
Vous avez apprécié "Ouaip" et je vous en remercie. Apprécierez-vous tout autant "Tarak" ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak
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RichardTri
RichardTri · il y a
Merci,
Que veut dire TTC ?
Merci
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Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Texte Très Court. Vocable utilisé par Shortédition. J'ai fait ici une erreur ; votre texte n'est pas dans la rubrique TTC mais dans la rubrique nouvelle. Bonne journée à vous.
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RichardTri
RichardTri · il y a
Merci, j"aurais du deviner quand même . . . Où ai-je la tête.
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Soseki
Soseki · il y a
Une belle construction et un style si fluide pour cette histoire de dérive d'un être mutilé par la mort d 'un enfant ...une fin aléatoire ...
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RichardTri
RichardTri · il y a
Merci beaucoup
Richard
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François Duvernois
François Duvernois · il y a
Un terrible drame qui pointe son nez dans ce récit désabusé. Ecriture fluide, belle construction. Mon vote.
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Diorite
Diorite · il y a
Bon texte vivant, et bien construit, ça roule...Mon vote
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RichardTri
RichardTri · il y a
Merci à vous
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