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La der des ders

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Slobo pénétra dans la cabine et s’éplucha tel un oignon : le par-dessus doublé, le bonnet en fourrure, les gants molletonnés s’entassèrent sur les coussins. Son nez était d’un rouge violacé et ses cils givrés. Il s’ébroua :
— Alors ? demanda anxieusement Gabriel.
— Que vous imaginiez-vous ?
— Rien de possible ?
— Rien.
— Que va-t-on faire ?
— Attendre.
Les deux hommes burent un grog en fumant silencieusement. Les bouffées en s’échappant de leurs bouches, formaient de mouvantes arabesques qui se déployaient avec grâce dans l’atmosphère confinée de la cabine. Slobo reprit la parole :
— Combien de jours de vivres ?
— Deux, trois jours, je pense.
— Cela suffira peut-être... Ou peut-être pas.
— On peut pêcher.
Slobo éclata de rire :
— La baleine je suppose ? Il n’y a pas un seul poisson à des kilomètres !
— On a bien vu un ours l’autre jour.
— Vous voudriez partir à la chasse ?
— Je cherche des solutions.
— Il n’y en a pas.

Slobo se leva brutalement et se rhabilla sans autre commentaire. Il monta sur le pont. Une fine pellicule de glace s’était déjà formée contre la coque mais le bateau tanguait encore légèrement. Ce soir, au plus tard demain, il serait immobilisé par la banquise. Le revêtement était étanche et le naufrage n’était pas à craindre, mais là n’était pas le problème.
L’homme descendit de nouveau à la salle des machines. Le moteur était froid depuis longtemps, poulies et courroies étaient figées dans une immobilité récalcitrante.
Il ôta ses gants et se pencha pour la énième fois sur la machine suivant les inflexions des tuyaux, vérifiant le graissage des pompes, resserrant les joints. En mécanique il s’y connaissait, moins en électricité. Ce dadais de Gabriel, tout bardé de diplômes qu’il était, se montrait incapable de trouver des solutions. Il avait seulement pointé son doigt d’ingénieur sédentaire sur la pompe en disant : « C’est là ». Fort bien et après ? Après c’était à lui, Slobo le sous-fifre, de plonger ses mains dans le cambouis. Il l’avait fait avec application et patience. Cependant il n’était pas Dieu le Père, il n’avait pu créer l’étincelle qui aurait redonné vie au bateau.
La panne, la vraie.
Plus d’électricité donc plus de lumière ni de chauffage mis à part la lampe et le petit poêle à gaz de la cabine. De quoi tenir quelques jours...
Ils étaient beaucoup trop loin dans les glaces pour capter une fréquence à la radio de bord. Il ne fallait pas non plus compter sur le patron. Il était parti une semaine aux États-Unis pour représenter l’entreprise. Quant à la secrétaire, elle devait tranquillement papoter au téléphone. Restait le passage inopiné d’un avion.
À part ce miracle, ils n’avaient aucune chance...
Il gravit l’échelle et sortit dans l’air glacé. Autant aller rejoindre son infortuné compagnon.
Celui-ci n’était plus dans la cabine. Slobo le chercha sur le bateau. Il n’était tout de même pas descendu !

— Ohé ! cria-t-on à l’avant.

Slobo se précipita et se pencha à la proue, l’ingénieur sautillait sur la glace à quelques encablures, son appareil de photo à la main. Il cria :

— C’est formidable ! Je vois l’eau, elle forme des nervures argentées là-dessous.
— Vous êtes complètement fou ! Revenez tout de suite vous allez passer au travers.

Gabriel fit un pas et une fissure se forma sous ses pieds. Slobo hurla :

— Ne bougez plus !

Il bondit sur le pont et empoigna une amarre à laquelle il fit un nœud coulant. Rapidement, il la lança vers l’ingénieur qui souriait toujours. Mais la première tentative échoua. La corde était très lourde et fendit la glace un peu plus en chutant. Gabriel en tentant de l’attraper fut déséquilibré et manqua tomber. Slobo recommença la manœuvre plus habilement cette fois. Il ordonna :

— Passez ça autour de votre taille et serrez fort. Ensuite vous pourrez avancer en vous assurant de la solidité de la couche.
— Je... j’ai peur.
— Ce n’est plus le moment, avancez.

L’ingénieur fit un pas minuscule et incertain. Des milliers de lézardes se formèrent. Il se mit à trembler de tous ses membres. Slobo l’encouragea :

— Allez-y, doucement, là, voilà, c’est bien.

Gabriel progressait avec une lenteur épuisante pour les nerfs. Les deux hommes transpiraient à grosses gouttes malgré le froid polaire.

— Vous y êtes presque, encore un petit effort.

À un mètre du bateau, Slobo tira le plus vigoureusement possible, l’ingénieur tomba et fut traîné sur la glace avant d’être soulevé par la corde qui enserrait son buste. Il se retrouva plaqué contre la coque, les jambes mordues par l’eau glacée. Slobo le hissa sur le pont en un dernier effort surhumain.
Les deux hommes tombèrent l’un sur l’autre et restèrent quelques minutes enlacés, sans bouger. Puis Solbo se leva :

— Allez-vous changer, dit-il durement.

L’ingénieur partit vers la cabine en boitillant, les pans de son pantalon raidis et collés aux cuisses par le froid. Cet épisode calma ses ardeurs exploratrices. Il resta la journée sur sa barquette à soigner ses engelures et sa toux.
Le soir, les deux hommes dînèrent avec la dernière soupe en sachet et du pain de mie sous vide. Il restait quatre boîtes de conserve, de la confiture, du chocolat, du café, une bouteille de rhum et une cartouche de cigarettes. Ils dormirent convenablement, après avoir réduit le poêle à gaz au minimum et s’être couverts de tous leurs vêtements.
Le lendemain chacun vaqua à ses maigres occupations : Gabriel lisait, Slobo entretenait le bateau.
Le temps passait avec une épouvantable lenteur. Pas un mouvement à l’horizon, seulement la banquise, désert infini.
Le bateau était à présent complètement emprisonné par une solide épaisseur de glace et le déloger eut été un travail de Titan. Slobo avait cessé de racler le pont qui disparaissait sous une patinoire blanche et dure sur laquelle ils ne s’aventuraient plus.
Les vivres vinrent à manquer le quatrième jour, mais c’est le cinquième que les effets de la faim se firent réellement sentir.
Un seul recours : dormir pour économiser leurs forces. Ils décidèrent de partager leur couche pour rogner sur le chauffage, le réservoir de fioul étant presque vide. Cette promiscuité les ennuyait mais leur chaleur réciproque était d’un apport considérable à ne pas négliger.
Ils restèrent couchés deux jours sans rien avaler. Ils ne se parlaient guère, l’évocation de souvenirs ou d’anecdotes diverses ne les distrayant plus de leur sort. Peu à peu l’espoir avait disparu, les idées se faisaient moins nettes.

— Passez-moi une clope ! marmonna Slobo du fond de leur couche commune.

Fumer était devenu la seule occupation qui coupait un peu leur faim. Ils piochaient au hasard dans des paquets perdus au milieu de la cabine.
Gabriel répondit mollement :

— Je ne sais plus où elles sont.
— Sous ces coussins là-bas !
— Je ne les vois pas.
— Vous êtes donc incapable du moindre geste ! rugit Slobo qui s’arracha à la tiédeur des couvertures pour se servir lui-même.

Mais sous les coussins, les cigarettes n’y étaient pas, pas plus que dans les travées ou les placards. Exaspéré, l’homme fouilla un peu partout, souleva les banquettes, les tas de bâches et de cordages.
Enfin, il mit la main sur un paquet et l’ouvrit : vide ! Il en trouva un second et un troisième par terre : vides aussi. Slobo commençait à s’énerver, l’angoisse tenaillant son ventre affamé. Heureusement il aperçut sous la table une cigarette qui avait dû tomber là en des temps meilleurs. Il la porta à sa bouche et sentit aussitôt une masse lui tomber sur le dos : Gabriel !
Debout, hors de lui, l’ingénieur s’écria :
— Un instant, Slobo mon bonhomme !
— Lâchez-moi !
— Cette cigarette est la dernière. Vous ne comptez pas la fumer tout seul ?
— C’est justement mon intention.
— Elle ne vous appartient pas.
— C’est bien moi qui l’ai trouvée.
— J’ai acheté la cartouche. Elle est donc à moi !

Gabriel saisit brutalement la cigarette. Slobo voulut la reprendre. L’ingénieur, en un sursaut de vitalité inattendu, bondit jusqu’à l’échelle et grimpa sur le pont. Slobo le suivit.
Le froid mortel les assaillit mais la rage les submergeait à tel point qu’ils en ressentirent à peine les effets. Une poursuite maladroite sur le pont verglacé débuta, rapidement interrompue par un laborieux corps à corps. Les coups pleuvaient, assaisonnés d’injures, et le sang teintait la neige de gouttelettes éparses. La cigarette passait de mains en mains.
En un geste insensé, Slobo sembla finalement la lancer très loin, par-dessus le bastingage.

— Noooon ! cria Gabriel affolé.

Fou d’angoisse, il sauta par-dessus bord et se mit à courir sur la glace à perdre haleine. Il glissait, se relevait, glissait encore et Slobo l’entendit au loin se désespérer :

— Je ne la trouve pas ! Je ne la trouve pas !

Soudain un craquement sinistre retentit. Gabriel disparut de la banquise happée par l’eau bleue nuit. Pas une parole, pas un hurlement dans le profond silence.

Slobo, engourdi par les coups, ne put se relever tout de suite. Il resta assis adossé au bastingage, à observer la banquise. Elle s’étendait à perte de vue, comme un immense tapis semé de pierres précieuses scintillantes. Par endroit des icebergs se découpaient, statues d’albâtre sur fond azuré. La lumière se réfléchissait avec une intensité foudroyante sur l’étendue glacée. Un paysage extraordinaire, irréel.
Une volute de fumée s’étira paresseusement vers le ciel.
Slobo avait sorti de sa poche la cigarette, objet de tant de convoitise. Elle s’était légèrement écrasée dans la bagarre, mais il put l’allumer. Il aspira profondément sa bouffée.
Celle-là, la der des ders, il allait la savourer.

283 VOIX

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Horizon · il y a
Et bien merci bcp mais vs savez j'ai l'impression que la qualité des textes ne fait pas tout. Une partie des votes est un peu artificielle: des gens votent pour vs si vs votez pour eux...etc Et puis il faut utiliser les réseaux sociaux pour ramener des lecteurs. Pour ma part, j'ai du mal avec ça, ce que j'aime c'est écrire pas faire de la publicité donc je n'avais pas trop de chance de remporter ce concours, faute de sympathisants. Mais encore merci pour votre commentaire.
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Jo Theroude · il y a
Je passe par ici pour vous (re)féliciter quand même pour cette finale, car dans mon palmarès vous étiez lauréate...
Félicitations également pour la recommandation du comité.

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Bernard Boutin · il y a
La cigarette du condamné ! Un récit dépaysant, haletant et ... glaçant !
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Jean Calbrix · il y a
Un texte très bien écrit pour une aventure très bien narrée, de la belle ouvrage. Comme les personnages, on est prisonniers des glaces. Bravo, Horizon ! Vous avez mes cinq derniers clopes !
Je vous invite à lire un sonnet qui devrait ne pas vous déplaire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.

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Ethy Malonga · il y a
Une prose poétique et avenante ! Merci.
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Haïtam · il y a
Sacrées clopes, ce qu'elles font faire!!! Mes votes!
Si le coeur vous en dit de découvrir 'Dès les premières lueurs du jour', poème aussi en finale.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/des-les-premieres-lueurs-du-jour

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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour adoucir cette fin inéluctable... c'est vraiment bien écrit... on sent bien l'angoisse qui vient crescendo, avant le calme final...
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Chantane · il y a
agréable moment de lecture
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Elena Hristova · il y a
merci pour cette histoire terrible et captivante qui ne me laisse pas indifférente, mes 5 votes avec plaisir
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Elena Hristova · il y a
on ne sait pas d'où cela venir, mais on sait que cela viendra, mes 5 votes avec plaisir
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