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Lorsque Inès est entrée dans le bureau, ce matin-là, j’ai vu à son air réjoui qu’il se passait quelque chose de particulier. « J’arrive du marketing, fit-elle l’air de rien. Je t’ai inscrite pour le concours ! » Elle était de dos, accrochait sa veste et déroulait son foulard. Elle s’est retournée « T’es pas fâchée ?... »
J’aurais dû me méfier. La veille elle m’avait dit « Attend, tu ne fais jamais rien d’extraordinaire. Tu es là à te morfondre, à rougir quand on t’adresse la parole, mais tu ne provoques même pas le hasard ! Tu vas participer, c’est moi qui te le dis ! » J’avais haussé les épaules. Le « bling-bling », les fêtes fashion, les people, les nuits blanches, à dormir debout hébétée, le champagne et les cocktails, me forcer à sortir, à paraître joyeuse, non merci ! Je ne savais même pas pourquoi elle m’en avait parlé, enfin, maintenant si...

Cela faisait plus de deux ans que j’avais intégré cette chaîne de télévision, et je ne m’étais pas fait beaucoup de relations. J’y trouvais cependant un avantage particulier à ce job, celui de voyager beaucoup, tout en restant scotchée à mon bureau ! J’en voyais passer des noms de villes, des cartes d’embarquement, des notes de restaurants et des badges de salons, des expos, des concerts, des spectacles. Rome, Milan, Los Angeles, Miami, Moscou, Pékin... Je travaillais au service des relations humaines et traitais les notes de frais. J’étais discrète, voire transparente, inconnue, inintéressante, y compris autour de la machine à café. Je ne me mêlais pas aux conversations. La compagnie de ces gens-là ne m’intéressait pas beaucoup...
J’aimais mon job, mais le monde des médias n’était pas le mien. À presque 25 ans, je m’étais accommodée d’une vie simple. J’étais naturelle. Pas ou très peu de maquillage, et la mode, était à des années-lumière de ma garde-robe. Je portais toujours une tenue stricte. Une robe noire, classique, des ballerines, les cheveux relevés en un chignon serré. J’étais « ordinaire ». Mais, j’aimais ma vie, mon studio, cuisiner bio et mon quotidien que je croyais contrôler jusqu’à ce jour-là...

Pour fêter ses cinquante ans, notre président avait organisé un concours de reportages. Dresser le portrait de cinq hommes célèbres par cinq femmes ordinaires. Cinq noms seraient donc tirés au sort parmi les collaboratrices de la chaîne, à qui seraient confiés cinq reportages inattendus. Je n’avais aucune chance de gagner, mais entraînée par Inès, je n’avais pas eu le choix. Nous nous sommes donc rendues, toutes les deux dans la grande salle de conférences.

J’avais horreur des discours de notre président. Je détestais son ton mielleux et condescendant. L’ennui s’annonçait. J’ai baissé les yeux sur mon bracelet, mon objet fétiche. Maman me l’avait offert pour mes 20 ans, et à chaque anniversaire, elle y ajoutait un nouveau bijou. Machinalement, je jouais avec ces breloques qui ne me quittaient jamais. J’avais un angelot pour veiller sur moi, un trèfle à quatre feuilles pour me porter chance, un palmier comme une invitation à de futurs voyages sous les tropiques, et un soleil pour éclairer ma vie. J’ai souri en caressant du bout des doigts ces bijoux fantaisie. Maman me faisait confiance, elle me connaissait bien aussi et savait que j’avais souvent besoin d’un petit coup de pouce du destin...
Perdue dans mes pensées, je n’ai pas réagi à la première annonce de mon nom.
— Zoé Rolland ! Zoé, êtes-vous parmi nous ? Je n’ai pas le plaisir de vous connaître, je crois, a continué le président, tout en parcourant la salle des yeux.
Inès m’a donné un grand coup de coude.
— Zoé ! Lève-toi bon sang !
J’ai repoussé bruyamment ma chaise, perçu les chuchotements autour de moi, et deviné les visages interrogateurs avant que le président reprenne la parole
— Enfin vous voilà ! Je suis ravi de faire votre connaissance.
Je suis montée sur l’estrade, près des quatre autres candidates sélectionnées. D’un geste théâtral, le président a levé le drap blanc qui recouvrait la table devant nous, dévoilant cinq cartons, numérotés.
— Comme je le disais tout à l’heure, a t'il repris, chacune de ces cinq boîtes contient le dossier d’une personnalité en vogue. Tous ont accepté de participer à notre challenge, et de passer cinq jours avec nos heureuses candidates. Vous devrez faire un reportage photo, réaliser une interview et rédiger un article, avec un selfie à la clé. Notre équipe de presse vous a préparé le terrain, à savoir une biographie de la personnalité qui vous a été attribuée, et un programme de vos journées. Mesdames, a-t-il conclut d’un ton solennel, vous avez carte blanche.
Chacune à notre tour, nous nous sommes placées devant notre boîte respective.
La première, Emma, après avoir ouvert le sienne, a annoncé le nom du journaliste, Laurent Delahousse. Elle sauta de joie. Lise partagerait une semaine avec Jean-Paul Gaultier. Elle eut la larme à l’œil. Charlotte rencontrerait Florent Manaudou. Elle nous fit un sourire enjôleur. Quant à Suzanne, elle suivrait pas à pas l’acteur Pierre Niney. Elle faillit s’évanouir.
Il ne restait que moi. Je ne pouvais plus me défiler... Je pris une grande inspiration et soulevai le couvercle.

À ce moment-là, j’ai pâli et annoncé à haute voix devant le micro qui m’était tendu :
— Le chiffre 5 est Marc Levy.
La salle a applaudi. J’ai affiché un sourire ravi sur mon visage et feint ma joie, car ce nom m’était inconnu. Le président nous a fait la bise, mes collègues ont pris des photos et nous ont félicitées. Nous nous sommes regroupées devant un buffet où l’on servait du champagne. Je me suis contentée d’une eau pétillante. Je donnais le change à cette effervescence, mais j’étais pétrifiée, terrorisée à l’idée de ce que j’allais vivre.
Inès m’a rejoint rapidement. Elle ne masquait pas son enthousiasme et me chuchota à l’oreille que j’avais une chance folle et qu’elle était très contente pour moi. Elle a fait tinter sa coupe de champagne contre mon verre, accompagnant son geste d’un clin d’œil appuyé.
Il fallait que je partage mes doutes, mon inquiétude. Pourquoi étais-je la seule à ne pas savoir qui était Marc Lévy ! Pour quelles raisons était-il si célèbre ?
Petit à petit, la salle s’est vidée. Mon carton sous le bras, j’ai pris le chemin de mon bureau. Au passage, tout le monde me saluait, me souhaitait bon voyage, ou bonne chance. Je me suis affalée sur mon fauteuil. La tête dans les mains, j’ai soupiré. J’en aurai presque pleuré. Mais bon sang, qu’est-ce qui avait pris à Inès de m’inscrire à ce concours ! Je n’osais plus ouvrir cette boîte. Je l’ai observée sans y toucher, je voulais la fuir, la remiser au fond d’un placard et ne plus y penser. J’avais besoin de prendre l’air. J’ai attrapé mon sac et suis sortie m’acheter un sandwich.
Assise sur le banc d’un square, j’ai appelé maman.
— Tu ne devineras jamais ce qui m’arrive...
Et je lui ai raconté ma matinée, le concours, le tirage au sort, et ce fameux « Marc Lévy » qui m’avait été attribué et dont je ne savais rien.
— Tu ne connais pas Marc Lévy ? C’est une blague. Je te sais peu attirée par les célébrités, mais tout de même ! Ҫa frise le lavage de cerveau ou l’amnésie totale ! Je te rappelle que tu travailles pour une chaîne télé, tu ferais bien de t’intéresser un peu à ce qui t’entoure...
Alors, elle me parla de l’auteur à succès, de ces romans qui avaient fait le tour du monde, des adaptations au cinéma, des millions d’exemplaires vendus. Je l’ai écoutée avec attention.
— Ah bon... Il est si connu que ça ? lui ai-je répondu.

J’ai délaissé mon sandwich et suis entrée dans la première librairie. Et là, j’ai vu le rayon. J’ai hoché la tête... Et je m’en suis voulu d’être nulle à ce point. J’ai acheté son dernier livre. J’avais du retard à rattraper !

Je me suis concentrée sur mon travail tout l’après-midi. Je n’ai pensé à rien d’autre. Je suis rentrée il était 19 heures passées. J’avais déposé le carton au milieu du salon. Un peu plus tard, dubitative, je me suis agenouillée et ai soulevé à nouveau le couvercle.

Un billet d’avion. Paris-Nice demain 10h05. Départ de Roissy. Une chambre d’hôtel m’avait été réservée. Monsieur Levy possédait une maison sur la Côte d’Azur, à Beaulieu sur Mer. Nous étions en mai, après tout, pourquoi ne pas profiter d’un séjour sur la Riviera. Et puis j’aurais ainsi l’occasion de rendre visite à Véro, ma tante et marraine qui habitait tout près.

J’ai sorti quelques vêtements d’été, choisi entre autres une robe fleurie qui ferait très bien l’affaire, une étole, une veste chic, un pull marine et un jean et une paire de sandales que j’avais achetée l’été dernier et oubliée au fond de mon placard. J’ai bouclé mon sac. Le taxi m’attendait en bas. Inès m’avait laissé un SMS « Profites pour une fois. Laisse-toi donc bousculer par ton ange gardien et fais confiance à la providence. » Après tout pourquoi pas ? Cinq jours à Nice, tous frais payés ! Cette perspective m’a redonné le sourire. J’avais décidé de jouer le jeu. Pendant cinq jours, je serai une autre.

***

Un chauffeur m’attendait dans le terminal, avec une pancarte à mon nom. Je me suis installée dans une voiture de luxe et me suis laissé guider. Je regardais la mer, les palmiers qui bordent la Promenade des Anglais. Le chauffeur s’est arrêté devant l’hôtel, m’a ouvert la portière. Et là, j’ai étouffé un « Whaouuh »... Le Negresco. Si je ne connaissais pas Marc Levy, je connaissais ce palace de renom. Je me suis présentée à la réception, un bagagiste s’est emparé de ma petite valise. J’ai éclaté de rire en découvrant mon balcon face à la mer. J’étais aux anges.
Le programme concocté par l’agence de presse mentionnait ma première rencontre pour 17 heures à Beaulieu. J’avais deux heures devant moi. Je me suis confortablement installée sur la terrasse, j’ai lu avec attention les notes et les questions que je devais poser. Et j’ai ouvert le livre de l’auteur que j’allais rencontrer.

J’ai dû m’assoupir. On frappait. J’ai regardé l’heure. Mince ! 17h30. J’ai couru vers la porte. J’ai vu mon reflet dans le miroir près de l’entrée. Les yeux bouffis, le visage un peu rouge d’être resté au soleil, la marque du coussin sur la joue, le chemisier froissé et la jupe de travers. J’ai rapidement ajusté mes cheveux. Pieds nus, j’ai ouvert. Un homme se tenait devant moi. Costume en lin grège, chemise bleu ciel, teint halé, lunettes de soleil sur le front.
— Vous êtes bien Zoé Rolland ?
J’ai fait oui de la tête.
— Nous partons dans une minute. Préparerez-vous, a-t-il dit en me toisant. Je vous attends dans le hall.
J’ai refermé la porte doucement. Ah bravo ! Belle entrée en scène. Tu ne pouvais pas mettre un réveil ou te secouer un peu ! J’étais furax, en colère contre moi-même de m’être ainsi laissée aller.
J’ai troqué mes vêtements chiffonnés contre ma robe fleurie, défait mes cheveux, chaussé mes sandales dorées et me suis autorisée un brin de mascara. J’ai saisi mon dossier et j’étais prête... Mon reflet dans le miroir m’a rassurée.
L’homme qui avait frappé à ma porte m’attendait, assis sur un sofa, près de l’entrée. Il s’est levé et s’est présenté.
— Hugo Deschamps, je suis le secrétaire particulier de Monsieur Levy.
Il ouvrit la marche et me guida jusqu’à la voiture. Une fois à l’intérieur, il m’annonça que Marc était actuellement à New York et ne serait pas de retour avant demain soir.
— Nous avons convenu que je vous fasse visiter son lieu de vie. Je ferai de mon mieux pour répondre à toutes vos questions.
Il avait ôté sa veste et retroussé les manches de sa chemise, laissant entrevoir un tatouage à l’intérieur du poignet. Un trèfle à quatre feuilles, discret, effleurant sagement la surface de ses veines. J’ai regardé mon bracelet et fait le lien. Était-ce une simple coïncidence ou un signe ?... L’absence de mon auteur aurait dû me contrarier, ce ne fut pas le cas.
— D’accord, ai-je répondu. Cela me va très bien.
Nous avons contourné le port de Nice, emprunté la basse corniche et longé la Méditerranée. La circulation était fluide.
La demeure était magnifique. Sans être ostentatoire, la décoration délicate laissait la place à une nature exubérante et généreuse. Le jardin envahissait presque le salon. Quant à la piscine, tout aussi discrète, entourée d’un bois clair, elle amenait juste ce qu’il fallait de fraîcheur et de raffinement. Mais c’est son bureau qui me surprit le plus. C’était plus exactement un atelier d’artiste. Deux longues tables sur des tréteaux longeaient les murs blanchis à la chaux, face à deux grandes baies vitrées, l’une sur la mer et l’autre sur le jardin. Des toiles colorées, des portraits d’enfants au mur, quelques aquarelles et des tapis ethniques au sol rendaient l’endroit chaleureux et propice au voyage, à l’imagination. Tout en arpentant la pièce, j’ai voulu poser mes premières questions à Hugo. Mais, je n’avais rien lu, ni de ses livres ni de son histoire. Je ne savais rien. Par quoi allais-je bien commencer. Dans quelles conditions écrivait l’auteur ? Comment naissait son inspiration ? Traçait-il un maillage fin, un scénario détaillé avant d’écrire ses premières lignes ? Non, trop classique tout ça. Alors j’ai osé... Où aime-t-il passer ses vacances ? Qu’est-ce qui le faisait rire ? Qu’est-ce qui le mettait en colère ? Sa dernière déception culinaire ? Sa fleur préférée ?... Il me répondit avec plaisir. Il était enthousiaste qu’un reportage insolite de Monsieur Levy puisse être réalisé. Je pris quelques photos. Moi aussi, j’étais enthousiaste de me découvrir un talent de journaliste. Il me fit visiter le reste de la maison. La cuisine était ouverte sur la terrasse. La lumière déclinait. Les cigales se mirent à chanter. C’était magique, simplement magique. Hugo se proposa de me raccompagner à l’hôtel et m’invita à dîner pour s’excuser du contretemps de l’écrivain. Je déclinais.
— C’est très gentil à vous. Mais je dois préparer l’article et je voudrais retranscrire les émotions que suscite ce lieu, lui répondis-je. Pourrais-je faire un dernier tour dans le jardin ?

Hugo m’a accompagné. Le vent était tombé. Lentement le ciel glissait vers une douce obscurité. Seuls quelques points de lumière, sur la mer au loin, narguaient cette fin de journée.

***

Je me sentais reposée. J’avais réglé mon réveil à 8h30. Hugo m’avait fixé rendez-vous à 11 heures dans le hall. Il me restait quatre jours, et je comptais en profiter. J’ai commandé un petit déjeuner au room service et l’ai pris face à la mer. J’avais de la chance, vraiment de la chance.
J’ai parcouru les notes du service presse et la biographie de l’auteur. Je voulais être à la hauteur de la mission qui m’avait été confiée. J’avais juste eu le temps de lire le premier chapitre de son dernier roman, ce n’était pas très professionnel. Il fallait que je me rattrape, et je pensais avoir trouvé comment... J’ai appelé Véro.
— Zoé, quelle bonne surprise ! s’est-elle exclamée. Tu es à Nice, pour la semaine ? Tu viens me voir, bien sûr ! Attends, je consulte mon agenda. Cet après-midi, pas possible, j’ai Bridge, et le Bridge est sacré. Demain, cours de Pilates le matin et une visite culturelle l’après-midi à Monaco. Alors jeudi. Oui c’est ça, jeudi, quand tu voudras. Au fait tu ne m’as pas dit ce qui t’amène ?
Je riais sous cape. Tata Véro était fidèle à elle-même : 75 ans et toujours une vie trépidante. Je lui ai répondu que je devais dresser un portrait inédit de Marc Levy. Et là, elle s’est mise à hurler :
— Marc Lévy ! Tu vas interviewer Marc Lévy ! Mais c’est extraordinaire ma chérie. Comme je t’envie. Tu pourras m’obtenir un autographe ? Et un selfie ? J’ai lu tous ses livres. Oh, comme cela doit être excitant !... Tu me raconteras ? À jeudi alors !

Je suis descendue cinq minutes plus tard. Hugo arrivait tout juste. Il avait l’air soucieux. Il m’a proposé de nous installer au bar.
— Zoé, je suis désolé. Je viens d’avoir Marc. Il est retenu à New York jusqu’à la fin de la semaine. Il est navré, sincèrement navré. Il tenait beaucoup à cette interview d’un genre inédit. Il a même proposé à la chaîne de vous faire venir à New York pour deux jours, mais elle a refusé. Cela m’ennuie que l’on ne puisse pas faire ce qui était prévu... D’autant plus, que vous avez l’air de voir les choses différemment des autres journalistes... Mais je crains que ce ne soit fichu.
Il était désemparé. Moi, j’étais là, les yeux écarquillés... Aucun son ne sortait de ma bouche.
— On pourrait peut-être faire un Skype, ai-je suggéré, au moins pour faire connaissance ?
— J’y ai bien pensé, mais non. Marc se trouve sur le tournage d’un film, il corrige le scénario au gré des prises, la production accapare tout son temps, et le décalage horaire ne facilite pas les choses.
Je réfléchissais à toute vitesse.
— Et si nous aussi, on écrivait un scénario, une vision insolite de la vie de Marc Lévy ? Si notre reportage était une histoire que l’on racontait ?
Il a relevé les yeux, et j’ai vu dans son regard l’intérêt qu’il accordait à cette idée.
— Pourquoi pas ? a-t-il dit. Cela pourrait marcher. Il faudrait trouver des anecdotes sur son quotidien, en dehors de sa vie d’écrivain. Vous connaissez bien son parcours ?
— Heu non pas trop... Mais je connais quelqu’un qui en sait plus que quiconque, ai-je répondu.
Nous avons convenu de nous retrouver en fin de journée. Hugo aurait d’ici là parlé avec l’auteur et moi, j’aurai joint Tata Véro...
Elle a dit oui tout de suite, a même annulé sa sortie au bridge et m’a rejoint dans ma chambre d’hôtel. Nous avons déjeuné sur la terrasse. Comme à son habitude, elle était gaie, enchantée par ce contretemps qu’elle trouvait autant divertissant que cocasse.
Alors, toutes les deux nous avons imaginé des situations inhabituelles pour l’auteur, des moments de son quotidien qu’il aurait pu nous dévoiler uniquement au détour d’une conversation anodine. Est-ce que passer sa vie aux États-Unis avait influencé son écriture ? Se rendait-il dans des bibliothèques pour écrire ? Etait-il bon en orthographe ? Quels étaient ses auteurs préférés ? Quel genre de films aimait-il ? Terminator, Star Wars ou Dirty Dancing... Ecrivait-il pour des concours de nouvelles, sous un nom d’emprunt ? Jouait-il à la belote ou au tarot, aux échecs ou à Candy Crush ? Cuisinait-il ?... Bref, qu’est-ce qui pouvait faire de lui un homme ordinaire ?
Vers la fin d’après-midi, on a frappé à la porte de ma chambre. J’ai tout de suite deviné à son regard espiègle que Tata Véro avait manigancé quelque chose... J’ai ouvert, et sur le palier dix paires d’yeux, écarquillés, vifs et ronds m’ont fixée. Cinq petites mamies, toutes très chics, contenant difficilement leur excitation, se tenaient devant moi.
— Véro est là ? demanda la première... Tu dois être Zoé ?
Un nuage de parfum poudré s’est alors engouffré dans la pièce, et avec lui le brouhaha d’une sortie de classe. Toutes les cinq, piaillaient, gesticulaient, clamaient des « Ah ! », des « Oh c’est beau ! ». En quelques secondes, elles avaient pris d’assaut ma chambre.
Une fois le calme revenu, Tata Véro prit la parole et expliqua qu’il fallait mieux être plusieurs pour ce projet. Ces amies-là savaient tout de la vie de l’écrivain. Elles nous seraient d’un grand secours. Alors, elles ont fait jaillir de leur sac des notes, des magazines, l’une d’entre elles a même sorti un cahier contenant des articles de presse, des photos découpées... et les livres du célèbre auteur.
J’ai hoché la tête en souriant. Après tout, pourquoi pas ! Tout était tellement inattendu cette semaine...

Je suis descendue vers 19h, comme prévu. J’ai retrouvé Hugo au bar, et je lui ai raconté mon après-midi. J’avais des pages et des pages de notes, d’anecdotes improbables comme le jour où l’auteur s’était retrouvé seul, perdu dans les coulisses de la foire de Nantes où il venait signer des dédicaces. Les services de sécurité l’avaient reconduit à la sortie parce qu’il n’avait pas son badge d’auteur sur lui. L’écrivain avait laissé sa veste à l’intérieur du Salon, et se trouvait sans un sou en poche. Des lecteurs amusés par la situation lui avaient offert un billet d’entrée, pendant que son éditeur le cherchait partout !

De son côté, Monsieur Levy acceptait avec plaisir de relever le défi. Ce ne serait pas une vraie interview, pas une fausse non plus, mais ce serait un fameux et étonnant reportage ! Il faudrait faire quelques photos supplémentaires dans sa maison de Beaulieu et de son côté, il nous enverrait quelques clichés de son appartement à New York.

Pendant les deux jours qui ont suivi, nous avons continué à peaufiner l’article. Un après-midi, nous sommes tous les trois restés dans la maison de l’auteur, au bord de la piscine. Ma tante était aux anges, rayonnante et charmée... Quant à moi, je vivais l’instant présent, le bonheur et le plaisir de ces moments presque irréels, glissés là par la main agile du destin. Je ne pensais pas à mon retour à mon autre vie.

J’ai senti cependant monter une pointe d’inquiétude. Un doute s’est emparé de moi. Il manquait quelque chose. J’avais le sentiment d’avoir oublié un point important du concours... La preuve que je l’avais rencontré : le selfie ! Il fallait absolument que je boucle mon article avec une photo de lui et de moi. J’avais beau chercher comment faire, je ne voyais aucune solution.

Le séjour s’achevait. Hugo m’accompagna à l’aéroport. J’avais passé de très bons moments. Je m’étais sentie à l’aise, heureuse de vivre ces quelques journées hors du temps. J’avais retrouvé une énergie de vie qui était en moi, et cela faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivé.
En route, nous continuâmes à bavarder, comme de vieux amis. Et puis, arrivé devant le hall des départs, il est descendu pour prendre mes bagages et nous nous sommes salués, simplement...

Tata Véro m’a rejoint à l’aéroport de Nice. Elle s’était décidée à passer quelques jours à Paris. Bras dessus, bras dessous, nous nous sommes dirigées toutes les deux vers la salle d’embarquement. Soudain, mon téléphone a vibré. C’était un SMS de Hugo « Marc est invité en Grande-Bretagne la semaine prochaine. Si vous pouvez vous rendre à Londres, on pourrait obtenir votre selfie  ;-) » J’ai tout de suite accepté. Tata Véro serait du voyage, je lui devais bien ça !

***

Aéroport d’Heathrow, le jeudi suivant. Quoi de mieux qu’un bookstore-coffee pour rencontrer Monsieur Levy ! Je l’ai tout de suite reconnu. « Sans sucre, c’est bien ça, et allongé ! » ai-je annoncé. Il a souri. Non, il ne voulait rien voir du projet. Il faisait entièrement confiance à Hugo. Il préférait la surprise. Nous avons bavardé un moment. J’ai fini par lui demander une dédicace, sur son dernier livre que j’avais pris soin d’emporter avec moi. Je n’avais pas encore terminé sa lecture, et je crois qu’il l’a tout de suite compris. Il m’a regardé droit dans les yeux, a légèrement froncé les sourcils, cherchant les mots justes, et puis il s’est lancé.

« À Zoé, pour sa belle simplicité et son imagination débordante, Marc »

Tata Véro, n’y tenant plus, lui a demandé un selfie qu’il a accepté avec plaisir. Et puis, avant de se quitter, elle a immortalisé la photo tant attendue, tous les deux assis, côte à côte à la table du café.

***

De retour chez moi, un petit paquet m’attendait. Je l’ai ouvert. Une cigale, un bijou à accrocher à mon bracelet. Il y avait un mot d’Hugo : « Tu avais presque tout autour de ton poignet, le soleil, ton ange gardien, les palmiers de Nice et le trèfle, le même que le mien. Quand j’ai trouvé cette cigale, j’ai tout de suite pensé à toi. Elle me rappelle nos balades dans le jardin, notre semaine à Nice... Et puis, je joins aussi une invitation. Je te laisse la découvrir ! À très bientôt. »

J’ai tout de suite accroché ce petit bijou, le cinquième, à mon bracelet. J’étais ravie qu’il ait pensé à moi, et puis j’ai déplié le carton.

Salon du livre, Berlin le weekend prochain.
Invité d’honneur Douglas Kennedy... encore un inconnu !

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Pour poster des commentaires,
Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un scénario original et surprenant, une écriture fluide et agréable ! Mes votes.
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Haïtam
Haïtam · il y a
Une nouvelle fort sympathique et dynamique qui se lit d'un trait. Mes voix!
Si un détour vous tente: 'Dès les premières lueurs du jour' et 'Quand souffle le vent d'est, tous deux retenus pour le prix hiver.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/des-les-premieres-lueurs-du-jour.

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Noroît
Noroît · il y a
Très bien. Mes 5 votes Le meunier et le vent est en finale grâce à vous et je vous invite à le soutenir http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-meunier-et-le-vent-contes-des-deux-arbres-sur-la-colline
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Noroît
Noroît · il y a
Très bien ! Mes 5 votes. Le meunier et le vent est en finale grâce à vous et je vous invite à le soutenir http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-meunier-et-le-vent-contes-des-deux-arbres-sur-la-colline
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Laurent Hunziker
Laurent Hunziker · il y a
Joli texte!.. qu'on aimerait plus long. On est sous le charme de cette apprentie journaliste, comme l'est Hugo... Bravo. Mes votes...
Venez un moment sur mon banc si le coeur vous en dit: http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/mon-banc-1

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Coucou!
Coucou! · il y a
J'ai lu un de ces livres sans savoir qui c'était. Pas si mal.
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Emma
Emma · il y a
Il est charmant ce texte. Frais. Au bord de l'eau de rose mais pas à l'eau de rose. Et plein de dynamisme. Peu importe Lévy. On s'en fout qui aime ou pas. J'ai un peu lu, il peut embarquer le lecteur. Pas toujours. Eh c'est jamais de haute volée...
Votre texte batifole avec tout ça et c'est juste bien ! Léger comme les bouquins de Lévy !

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Christine Bouyer
Christine Bouyer · il y a
Merci beaucoup Emma pour vos sincères commentaires. C'est vrai que je n'apprécie pas beaucoup les récits mièvres et les clichés. Ravie que mon histoire vous ait séduite ! Belle journée à vous
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Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
c'est tout à fait l'impression que j'en ai eue et c'est pourquoi j'en ai parlé sur le forum.
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Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Splendide! Mon vote + 4.
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Christine Bouyer
Christine Bouyer · il y a
Merci pour votre enthousiasme ! Belle journée à vous
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JehanGriffon
JehanGriffon · il y a
Une bien belle histoire qui nous fait rêver, avec en point de mire une potentielle histoire de coeur entre Zoé et Hugo ??
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Christine Bouyer
Christine Bouyer · il y a
Pourquoi pas... J'ai une suite dans un coin de ma tête ...
Merci pour votre soutien.

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Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
Même si l'on n'est pas fan de Marc Lévy on partage du début à la fin l'excitation et la joie de la narratrice. Un texte bien écrit, enlevé.
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Christine Bouyer
Christine Bouyer · il y a
Bonjour Sylvie,
Un grand merci pour votre commentaire et le partage ! Belle journée à vous.

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