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La compagnie des hologs

Bruno Gauscher

Bruno Gauscher

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108 voix

Judith conduisait silencieusement. Elle avait hâte d’arriver chez Betty. Son mari Ian était assis à côté d’elle et commençait sérieusement à l’excéder. Quand il lui fit remarquer pour la troisième fois qu’elle roulait un peu trop au milieu de la route, elle se dit qu’il était temps de l’éteindre.

Elle trouva un endroit pour pouvoir se garer et, une fois à l’arrêt, prit le boîtier FSO pour appuyer sur la touche on/off. Mais elle avait beau appuyer sur la petite touche, rien à faire, Ian restait désespérément assis à côté d’elle, la regardant avec son beau sourire idiot.
— C’est beau la campagne, hein chérie ? Franchement, la campagne anglaise, il n’y a rien de plus beau. C’est si bon d’être avec toi ma Juju et de la regarder ensemble. Est-ce que tu veux que je te récite un poème pendant que tu la contemples ?
Elle voulait surtout qu’il se taise, mais le boîtier FSO était bloqué, il y avait un bug.
— Ma Juju ! Peut-être que ça marcherait avec l’appli de commande à distance sur le portable ?
Elle prit son téléphone et activa l’application, mais une fois encore, rien ne se passa. Ian était toujours là, assis avec son grand sourire cheese, qu’il quitta subitement – comme si Judith venait de passer sur une autre chaîne – pour commencer à déclamer pompeusement un poème :
— Mon cœur se serre et une torpeur douloureuse, me prend comme si j’avais bu à long traits...
Elle reconnut un poème de Keats, dédié à un rossignol. Bon, elle n’allait pas rester là, autant redémarrer et aller le plus vite possible chez Betty, elle verrait bien là-bas.
— Mais je me réjouis trop de ta félicité,
Qu’ainsi, dryade aux ailes légères,
Dans un mélodieux bouquet
De hêtres verts et d’ombres innombrables...

Judith serra les dents et se remit en route, roulant un peu plus vite que d’habitude. Elle eut quelques pensées noires à l’égard de ses deux fils, Dan et Terry, qui lui avaient fait ce cadeau empoisonné : l’hologramme de son mari. Quelle idée ! Bien sûr, elle comprenait très bien que les hologs aient rencontré un grand succès. On amenait à l’entreprise des souvenirs d’un être cher, films, photos, enregistrements, et la compagnie vous fabriquait un hologramme parfait de la personne, avec tout l’équipement nécessaire à son fonctionnement, dont le fameux boîtier FSO qui permettait de projeter la personne et disposait de haut-parleurs pour la voix. L’intelligence artificielle faisait le reste pour permettre à l’hologramme d’avoir des dialogues relativement cohérents avec son entourage. L’effet était d’autant plus réaliste qu’on pouvait intégrer dans la programmation des traits de caractères de la personne disparue.
— Ô que je boive une gorgée d’un vin
Rafraîchi dans les abîmes de la terre,
Fleurant bon Flore et la verte campagne,
Danse et chant de Provence, allégresse solaire !

Quand son mari était mort, bien sûr elle était triste mais jamais elle n’aurait pensé se prendre un holog ! Non seulement ces trucs-là étaient hors de prix, mais elle n’en avait ni le besoin, ni l’envie. Et voilà que sept mois après, juste le jour de son anniversaire, surprise ! Dan et Terry : « Tu seras moins seule comme ça Maman, tu vas voir c’est fantastique, on dirait qu’il est vraiment là. Et puis c’est bien aussi pour les petits-enfants, non ? Ils pourront un peu plus connaître Papa comme ça. » Elle n’avait pas su quoi dire, elle était juste atterrée. Comment pouvait-elle avoir fait des enfants aussi stupides, aussi réactionnaires ? Comme s’ils pensaient qu’elle n’avait pas de vie à elle, pas de vie en dehors de son couple, de ce Ian qui avait été un très bon compagnon au long cours mais qui avait aussi une fâcheuse tendance à vouloir tout contrôler, avoir un avis tranché et professoral sur tout ce qu’elle faisait, ce qu’elle disait. C’était un peu usant à la longue.
— Son chapelet de bulles pétillant
A la bouche tachée de pourpre ;
Ô que j’en boive ! Et quitter, ignoré, le monde,
M’évanouir avec toi dans la forêt profonde :
M’évanouir au loin, me dissoudre, oublier.

Tout à fait. Elle aurait bien aimé qu’il s’évanouisse au loin, mais sans elle. Les enfants lui avaient montré comment ça marchait, ils avaient soufflé les 72 bougies de son gâteau d’anniversaire tous ensemble, avec l’hologramme de Ian ! Son mari mort avait soufflé ses bougies ! Et ils avaient tous l’air content en plus, Dan, Terry, leurs femmes Lizbeth et Jeny, tous béats béants comme si c’était magique, extraordinaire ! Mais c’était juste effroyable, et le soir après leur départ, la première chose qu’elle avait faite, c’était d’éteindre le holog, ne comptant pas le rallumer de sitôt. Elle ignorait alors que les enfants avaient eu aussi l'excellente idée de faire la publicité du cadeau si généreux qu’ils avaient fait à leur mère : la famille, les amis, le voisinage étaient au courant et tout le monde voulait voir le holog, si bien que pendant deux mois, elle avait dû faire la démonstratrice, au début à contrecœur puis, sa nature un peu distanciée et son sens de l’humour aidant, elle avait essayé de commencer à prendre tout ça un peu plus à la légère. Ce n’était pas simple, cela restait assez rare mais de temps en temps elle pouvait finalement le mettre en marche, parfois même pour tester et allumer son mari, au sens provocateur du terme – voir comment l’intelligence artificielle avait programmé des réponses à des questions comme « tu veux une bonne bière ? », « t’as pas envie de pisser ? » ou « ça te dirait qu’on aille faire la sieste ? »
— Quand, devenue d’une pâleur de spectre,
La jeunesse diaphane se meurt ;
Où toute pensée n’est plus rien que douleur
Et désespoir aux yeux vides ;
La Beauté même en perd son regard lustral,
Et le nouvel Amour languit, sans avenir.

Alors finalement il lui arrivait de le prendre en voiture, quand elle avait de longs trajets à faire ou devait rouler la nuit. Il faut dire que les enfants avaient été au bout de leur idée et avaient choisi le modèle ultra perfectionné, sûrement le plus cher – Dan gagnait bien sa vie à la City. Le holog de Ian avait donc très bien intégré le caractère de son mari, sa douceur et ses traits d’humour comme son horripilante propension à étaler ses connaissances et son assurance en toutes choses. La « conversation » n’était donc pas forcément monotone, mais elle pouvait comme ce soir-là dans la voiture prendre un tour désagréable, et Judith n’avait aucune raison de s’infliger ça. Sauf que là, la machine était bloquée.
— Tout encombré pourtant de mon cerveau infirme :
Avec toi, déjà ! Tendre est la nuit,
Et il se peut que sur son trône la Reine Lune
Se drape d’un essaim féérique d’étoiles ;
Pourtant ici nulle lumière,
Sinon ce qui nous vient des cieux avec les brises
Et court sur les chemins moussus, dans les ténèbres.

Elle était enfin arrivée à Worcester et trouva une place pas très loin de la fontaine, tout près de la maison où habitait Betty. C’était une soirée filles, avec pas mal de copines de la chorale, et Judith avait bien l’intention de s’amuser. Bon, elle n’allait pas laisser le holog allumé dans la voiture, mais elle le mettrait dans une chambre ou au grenier chez Betty et on verrait bien après ce qui se passerait – à vrai dire, elle ne connaissait pas son autonomie. Elle prit le boîtier FSO et ferma la portière de sa voiture. Ian la suivit en passant bien sûr à travers la portière. Elle sonna et c’est Amélie, la fille de Betty, qui vint lui ouvrir. Il y avait apparemment déjà une grosse ambiance à l’intérieur.
— Super, dit Amélie, tu es venue toi aussi avec ton holog, il va avoir un copain !
Judith entra dans le salon et comprit immédiatement pourquoi toutes les filles étaient surexcitées : il y avait au centre de la pièce le holog de Michael Jackson qui faisait son moonwalk, tandis que Anaïs et Chloé le suivaient en improvisant une chorégraphie délurée et délirante, encouragées par les cris des autres filles. Cela lui rappelait les enterrements de vie de jeune fille dans les rues de la soif, et...
— A moitié amoureux de la Mort consolante,
Dans plus d’un vers rêveur je l’ai nommée tendrement,
Qu’elle emporte dans les airs mon souffle apaisé ;
Maintenant plus que jamais, mourir semble une fête.

Ian. Toujours derrière elle ! Et toujours bloqué sur son poème, il ne s’adaptait même plus à la situation ! Elle expliqua le problème à Amélie qui lui dit qu’elle allait s’en occuper et voir si elle arrivait à l’éteindre – les jeunes étaient plus doués avec ça. Judith lui donna le boîtier et Ian avec, elle alla embrasser Betty et faire le tour de ses amies. Elle demanda à qui appartenait le holog de Michael Jackson, et Zina sa chef de chœur lui répondit qu’elles s’étaient mises à plusieurs pour le louer – parce que acheter un holog célèbre était hors de prix, avec la licence, les royalties aux ayant droits, etc.... Mais la location pour le week-end était accessible. Ça allait être génial de pouvoir parler à Michael Jackson, de danser et chanter avec lui, elles allaient s’éclater. Judith lui sourit et répondit qu’elle espérait qu’ils avaient planqué les enfants. Betty lui servit un verre qui allait être le premier d’une longue série tout au long de la nuit, mais elle était venue pour ça ! Et comme elle avait prévu de dormir sur place, elle pouvait bien se laisser aller.
— Au moment même, Rossignol, où en pareille extase
Tu donnes libre cours à ton âme !
Et toujours tu chanterais, mais vainement,
Ton haut requiem au gazon de ma tombe.
Toi, tu n’es pas né pour mourir, Oiseau immortel !

Le réveil fût assez difficile. Il était déjà 14h ! Amélie lui expliqua que le holog de Ian était toujours allumé et bloqué, qu’il déclamait en boucle le poème de Keats, enfermé dans la buanderie, entre la machine à laver et le sèche linge. Judith n’était pas pressée de le retrouver et pas pressée de rentrer, elle prit le temps de boire un café, de rire encore en évoquant avec quelques rescapées errantes les anecdotes de leur nuit survoltée. Elle aida Betty à ranger, à passer l’aspirateur, elles prirent un thé ensemble, finalement il faisait déjà nuit quand elle se décida à rentrez chez elle, avec son hologramme de poète infatigable – quelle autonomie, cet homme !

Une fois dans la voiture, après cinq minutes de déclamation ininterrompue et étonnamment bruyante – sûrement l’effet de la gueule de bois et, pour tout arranger, il était impossible de baisser le volume – Judith n’en pouvait plus. Elle rebroussa chemin et se dirigea vers les Malvern Hills, la magnifique chaîne de collines qui n’était qu’à quelques encablures de Worcester. Elle s’arrêta près d’un chemin qu’elle connaissait et qui permettait de gravir sans difficulté une des collines, la plus haute de toutes. Il faisait frais et les promeneurs du dimanche étaient partis. L’endroit était calme et désert. Elle prit la lampe de poche dans la boîte à gants, sortit de la voiture avec son holog et ils marchèrent jusqu’au sommet. Arrivée au point culminant, Judith posa le boîtier dans l’herbe et reprit le chemin jusqu’à sa voiture, laissant sans regrets le lumineux spectre de Ian égrener les vers de Keats au vent du soir :
— Sans retour ! C’est un glas qui résonne en ces mots,
M’arrache à toi, me livre à ma solitude.
Adieu ! Car malgré ce qu’on dit, les chimères
Ne peuvent tout à fait nous abuser, – elfe joueur,
Adieu ! Adieu ! ton hymne plaintif s’évanouit,
Court sur le pré voisin et le ruisseau tranquille,
Jusqu’au sommet de la colline ; le voilà enterré
Tout au fond, sous l’herbe du val proche :
Etait-ce une vision ? ou un rêve éveillé ?
La musique envolée, suis-je avec elle en songe ?

--
Le poème de John Keats, Ode à un rossignol (Ode to a nightingale) est traduit de l’anglais par A. Praud

108 VOIX

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Pour poster des commentaires,
Maud
Maud · il y a
Un texte futuriste intéressant et agréable à lire :-)
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CBZ
CBZ · il y a
La vie des hologs c'est long...surtout vers la fin...
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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une belle excursion dans le futur, quand les hologs radoteront. Comment pratiquer alors le recyclage de tous ces clones ? On devrait commencer à s'entraîner. Réjouissant et prometteur, je commence demain !
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Moniroje
Moniroje · il y a
C'est un peu aujourd'hui (Mélenchon, hi hi) ce sera sans doute certainement demain:
puisse mes petits-fils ne pas avoir cette idée pour leur mère mais plutôt une semaine
dans un quatre ou cinq étoiles sur la Lune avec balcon sur Terre.

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Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Quelques intéressantes questions pointent le nez sous ce texte . Bravo !
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Lafée
Lafée · il y a
un voyage futuriste agréable. toutes mes voix
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Monsieur Georges
Monsieur Georges · il y a
Très intéressant!
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Loodmer
Loodmer · il y a
Très astucieux. Les 7' ne m'ont pas ennuyé un instant
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Zouzou
Zouzou · il y a
le 1er holog , çà été celui du King , mes votes!
je vous invite dans mon TAJ MAHAL si vous voulez bien
et http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-mante-orchidee
et aussi http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclaircie-7

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