6
min

 Romance  Instant de vie

La cérémonie du thé

Petitpoizonrouge

Petitpoizonrouge

135 lectures

77 voix

— Je vous laisse ma carte de visite professionnelle.

Sasha s’échappe de sa rêverie en sursautant. Elle observe, interloquée, l’homme s’éloigner jusqu’à disparition de son champ de vision. Elle ne quitte cependant pas l’horizon, comme s’il avait le pouvoir de lui expliquer l’intrusion de ce type dans son périmètre de sécurité.
Elle baisse les yeux sur le carton pour y lire un prénom courant devant une profession insolente, mélange déconcertant ponctué d’un numéro de portable a priori non surtaxé. Plus bas, en caractères gothiques « Travail soigné - Paiement en espèces - Devis sur demande ».
Rouge de confusion, elle réclame l’addition du bout des lèvres et coince un billet de 20 euros sous sa tasse de thé puis quitte les lieux, son imper froissé sous le bras.

Elle rentre chez elle la mâchoire serrée. Dès qu’elle referme la porte de son appartement, elle offre un rire tonitruant au couple de perruches que rien ne sépare, surtout pas le nom.
A l’aise sur son canapé, elle rembobine le court-métrage... Jean brut près du corps, blouson en cuir caramel, coupe courte rebelle plutôt sel que poivre, silhouette svelte, démarche chaloupée... le tout enveloppé d’une voix voluptueuse. Les éléments concordant peu entre eux, elle s’empare de sa tablette pour découvrir ce métier insolite.

Les jours qui suivent ressemblent aux jours qui ont précédé, à ceci près qu’elle scrute la carte chaque matin pour contrôler que son contenu n’a pas muté, rituel d’allumage qui a le don miraculeux de lui arracher un sourire complice d’on ne sait qui. Lasse de ne dénicher aucun indice permettant de résoudre son énigme, elle s’accorde une dernière relecture :

Paul - Escort Boy - 06 67 56 29 12
Travail soigné - Paiement en espèces
Devis sur demande

Elle saisit son portable avec détermination et rédige un SMS sibyllin : « Une initiation au Chanoyu, demain 14h, ça vous tente ? »
Elle expédie un second SMS signature : « La femme du bar, dimanche dernier. »
La réponse ne tarde pas à vibrer : « 50€ de l’heure pour un accompagnement, 100 pour une prestation intégrale. Toute heure commencée est due. Déplacements en sus. »
Elle retient son souffle en lui livrant l’adresse sans emballage.

Elle a quatre minutes de retard, lui une d’avance.
Au sous-sol de la boutique de thé japonais, il est installé face à la table de cérémonie trônant sur une estrade. Elle s’assied à ses côtés sans un regard pour lui, elle a volé quelques secondes pour l’épier avant d’entrer.
Après un laps de temps qui leur paraît interminable, une femme drapée d’un kimono aux teintes ardentes pénètre dans l’espace voûté dénué de tout ornement. Elle ôte ses zöri à semelles de paille puis s’installe dans un recueillement profond.
La maîtresse de thé exécute les rituels d’usage tout en respirant les délicates senteurs d’encens. Elle leur tend solennellement une pâtisserie déposée sur du papier traditionnel japonais en guise d’amuse-bouche. Par des gestes précis, elle purifie une longue cuillère avec un linge de soie. Elle fait chauffer l’eau à température. A l’aide d’un ustensile en bambou qu’elle manipule du bout de ses doigts fins, elle prélève deux cuillerées de Matcha disposé en forme de montagne dans une boîte laquée, en prenant soin de ne pas abîmer son sommet. Lentement, elle dépose le thé vert dans un bol aux motifs subtils. Le seul son qui règne dans la pièce est le chant de l’eau dans la bouilloire. Chaque acte est ponctué d’une pause méditative à peine perceptible. Elle caresse le bol avec une délicatesse préméditée, puis arrose la poudre de liquide frémissant. Elle fait mousser eau et thé à l’aide d’un petit fouet réalisé avec un seul morceau de bambou. Elle laisse le mélange se reposer quelques instants au creux de ses mains qui épousent parfaitement le récipient. Son visage pâle exprime la dévotion. Elle fait tourner le bol comme pour en mesurer toute la beauté avant de convier ses invités à s’émouvoir du breuvage. Trois gorgées et demie.
Tous les accessoires aux formes épurées mêlent grâce et simplicité. Tous les gestes accomplis conjuguent harmonie et sérénité.
La maîtresse de thé s’évapore sans qu’aucun des deux ne s’en aperçoive.
Quarante-cinq minutes se sont écoulées.
Sasha se lève, dépose sur sa chaise désormais vide une enveloppe contenant les honoraires de Paul, se fige de dos dans l’embrasure de la porte pour déclarer « gardez la monnaie », puis quitte la cave sans détour.
Sasha ne verra pas le sourire satisfait de Paul.

Au soleil couchant, enveloppée du mœlleux de sa couette, elle s’interroge sur la liberté de se soumettre à ses désirs.
Au soleil levant, elle abdique.

Quelques soirs plus tard, Paul se voit confier une mission de deux heures.
Sasha l’accueille parée d’une nuisette en satin et d’un sourire du même rouge baiser, décidée à profiter de la prestation depuis la première seconde jusqu’à la dernière.
Allongé nu sur elle, il lui glisse à l’oreille une réplique digne d’un film culte :
— J’embrasse pas sur la bouche.
— Comme Pretty Woman...

Le week-end suivant, Paul est le seul client de la terrasse frappée d’un air glacial. Et alors ? Est-ce une piteuse contingence de météo qui la cloue chez elle ?
Le dimanche soir, Sasha reçoit un SMS de Paul qui réclame une audience et précise à toutes fins inutiles qu’il n’est pas en service.

— Je vais me soumettre à l’exercice de la confession, cependant, vous n’êtes pas prêtresse, je ne suis pas pêcheur, nous n’avons pas le mobilier d’usage et c’est tant mieux parce qu’il est peu propice à la confidence, il fait plus chaud ici que dans la plus moderne des églises, alors on va plutôt faire comme chez le psy, je me cale dans votre canapé, vous vous postez sur une chaise dans mon dos et faites-moi confiance cette position sera inhabituelle, et vous m’écoutez sans m’interrompre. J’espère que ça vous convient parce que je n’ai pas d’alternative à vous proposer.

Elle glisse un tabouret près du sofa en guise d’acquiescement.

— Ça fait six mois que je déjeune presque chaque week-end dans votre dos. A votre arrivée, vous vous dirigez telle une automate vers la même table, devant, à droite. Je suis déjà en poste, à l’opposé, au fond, à gauche, d’où je vous observe sans être vu.
La serveuse vous amène dans la minute le thé au jasmin qui, tout comme moi, semble vous attendre avec impatience.
Seule, vous squattez allègrement un espace prévu pour quatre, votre périmètre de sécurité. Vous commandez souvent une salade, parfois un plat de pâtes, rarement une pizza.
Vous restez en moyenne deux heures, selon l’intérêt que vous portez à votre bouquin, souvent un polar, parfois un roman, rarement un essai.
Les gens qui vont et viennent sur la terrasse vous indiffèrent prodigieusement. Vous ne les regardez pas, vous n’essayez pas de capturer des bribes de conversations qui, sachez-le, sont parfois croustillantes. Quand le bruit s’intensifie je vous sens crispée, mais il faut scruter la moindre de vos postures depuis des semaines comme je le fais pour le discerner.
Vous conversez toujours avec la serveuse, elle vous apprécie soyez-en certaine, sans doute parce que vous êtes de la tribu de ceux qui s’intéressent à la vie des autres avec aménité sans jamais s’immiscer dans la vie des autres par curiosité.
Le premier regard que nous avons échangé était d’une intensité telle qu’il m’a fait l’effet d’un court-circuit. J’ai eu envie de rejoindre votre table mais je n’ai pas bougé, comme retenu par une chaîne invisible. J’ai saisi plus tard qu’il s’agissait d’une intuition providentielle.
Au fil des semaines, j’ai nourri une addiction certaine doublée d’une inaction profonde.
Un jour j’ai subtilisé votre place, je suis joueur. Vous avez d’instinct plongé sur la mienne. J’ai certes déploré le torticolis développé à tordre le cou pour vous espionner, mais ça m’a révélé que votre détachement était feint. Alléluia.
J’ai senti que seul un coup d’éclat vous extirperait de votre réserve, alors j’ai fomenté un plan saugrenu... et j’ai fait imprimer cette carte de visite fallacieuse mais sexy. Un jour plus ensoleillé que les autres, je vous l’ai remise en consacrant à la scène tout le mystère dont j’ai pu faire preuve malgré mon embarras.
J’ai été captivé par la cérémonie du thé, un moment d’une rare sensualité.
La suite vous la connaissez, vous y étiez tout comme moi, et aussi bien que moi d’après ce que j’ai perçu lors de la seconde cérémonie intime durant laquelle la femme au kimono c’était vous, et le bol qu’elle caresse inlassablement c’était moi.
J’ai trouvé excitant de chercher à vous séduire, stimulant de me prostituer pour vous, romanesque de faire l’amour à mon unique cliente tout en la vouvoyant, valorisant de vous amener à surmonter vos tabous.
J’allais oublier... dans la vraie vie, je suis décorateur. Ça claque moins qu’escort boy, mais ça cadre mieux.
Je vous propose de fixer le prix de cette séance à 250€, somme que je vous ai gentiment escroquée.
Nos comptes étant réglés, je vais partir, à moins que vous n’insistiez pour que l’on s’offre ce baiser que je fantasme depuis toujours et qui semble vous avoir beaucoup manqué le précieux soir où vous vous êtes enfin autorisée à me faire face...

en compét' !

77 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Récit d'une grande originalité, d'une belle élégance de style, la description de la cérémonie du thé constitue le point culminant de l'histoire sur le fond et la forme, moment pivot où le lecteur saisit qu'il n'est pas seulement dans le cadre d'une prestation tarifée... Texte à fleur de peau et nanti d'une sensibilité précieuse en ces temps égoïstes. Bravo !
·
Petitpoizonrouge
Petitpoizonrouge · il y a
Je me réveille avec votre message...il me fait l effet d'un rayon de soleil...pour moi c'est encore l été ! Merci beaucoup. Je m empresse d aller vous lire
·
Arlo
Arlo · il y a
Texte à l'imagination à couper le souffle. La complexité de l'être humain est parfaitement analysée. La cérémonie du thé, un petit régal. Voilà une histoire d'amour qui commence sur des bases insolites. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie. Bonne journée à vous.
·
Bennaceur Limouri
Bennaceur Limouri · il y a
Un texte minutieusement construit. J'ai aussi découvert et aimé la préparation du hé à l'as, iatique, chez nous au Maroc, c'est la théière, le thé, le sucre et surtout la menthe, mes 5 votes
Je vous invite à lire et soutenir( s'il le mérite) le sourire de mon haiku en compétition :« L'orage s'enrage"
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage
·
Petitpoizonrouge
Petitpoizonrouge · il y a
Merci pour votre message et vos votes ! Je vais découvrir votre haïku. Bonne journée
·
Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Petitpoizonrouge
Petitpoizonrouge · il y a
C'est super ! Merci beaucoup
·
Noellia Lawren
Noellia Lawren · il y a
très original, un texte différent et j'adore, subtil, bravo mon vote +5 avec grand plaisir
je vous invite à soutenir mon poème en finale
bien à vous et encore bravo, je souhaite à votre texte "la finale"
·
Petitpoizonrouge
Petitpoizonrouge · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire très enjoué qui me réjouit ! Je viendrai vous lire. Bonne journée
·
Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Il y a mille façons de séduire une femme mais celle-ci ne manque de piquant ! Une idée créative et amusante d'autant que la fin lui donne une certaine noblesse :-) mes voix amusées :-)
Permettez que je vous invite dans mes mots en passant, en finale, ils ont besoin de tous les soutiens :-)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/droit-de-cite-1
·
Petitpoizonrouge
Petitpoizonrouge · il y a
Merci pour votre message. Je ne manquerai pas d aller vous lire
·
MissFree
MissFree · il y a
Surprenante et intéressante lecture. Une très belle idée de romance!
·
Petitpoizonrouge
Petitpoizonrouge · il y a
Merci pour votre message. Bonne journée
·
Hermann Sboniek
Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Petitpoizonrouge, voici une nouvelle bien délicate et originale. la révélation finale sort des sentiers battus et c'est tant mieux. je vous offre mes trois voix, S.E. ne me permet pas encore d'en distribuer plus. Bonne fin de journée à vous.
·
Petitpoizonrouge
Petitpoizonrouge · il y a
Votre commentaire m aurait suffi ! Merci beaucoup
·
Yann Suerte
Yann Suerte · il y a
Au fil des sens, au gré des mots...Un doux partage et un grand merci. Mes votes. Et si vos pas vous y perdent, je vous invite à visiter mon « Atelier ». Cordialement Yann
·
Petitpoizonrouge
Petitpoizonrouge · il y a
Merci pour votre message. Je viendrai découvrir votre nouvelle. Bonne journée !
·