4
min

L’EXTASE ET L’AGONIE

Bellinus

Bellinus

21 lectures

5 voix

Ces mots m’ont surpris et enchanté au beau milieu d’une insomnie. Si mes souvenirs sont exacts, c’était le titre d’un film consacré au génial Michel-Ange et interprété par Charlton Heston. Peu importe, ce titre me plaît même s’il peut paraître incongru pour caractériser ce qui pour moi est indicible : l’Amour total qu’on ne peut approcher que par fugaces reflets et suggérer qu’en maladroites bribes.

Ai-je donc enfin rencontré l’Amour total ? L’ai-je expérimenté ? Oh ! je n’ai pas cette prétention. Mais je dois dire qu’une fois, c’était il y a trois ans, je me suis approché de ce qui me faisait rêver depuis mon adolescence, ce que je n’avais fait qu’entrevoir lors de mes diverses tentatives amoureuses, ce qu’aujourd’hui je tremble d’exprimer par des mots, car une telle expérience faite de force et de douceur relève de l’indicible autant que de l’impudique.

Plutôt que de rédiger ici une théorie, je souhaite me remémorer cette scène qui s’est hélas déjà évaporée dans le souvenir et la nostalgie. Nous étions tous les deux. Assis sur ce canapé que je qualifie parfois d’ « ensorcelé » tant il entraîne les amoureux au-delà du raisonnable et de la bienséance. Mais cet après-midi là, l’un et l’autre nous étions (provisoirement) sages. Sagement vêtus. Apaisés. Fondus dans un Amour homosensuel qui étirait et suspendait le temps tout autour de nous. Le bien-aimé avait posé sa tête sur mes genoux et il était étendu de tout son long, les pieds posés sur l’accoudoir. (C’est notre posture préférée.) Moi, de la main gauche, je soutenais sa belle tête aux traits émaciés et je contemplais les paupières closes sur leur mystère tout en caressant ses lèvres veloutées. Ma main droite était posée sur sa braguette de granit, sans désir pourtant d’intrusion, sans avant ni arrière-pensée, ni de sa part, ni de la mienne, comprenne qui pourra ! Lui, il avait simplement joint ses doigts effilés et par trop glacés sur sa poitrine maigre qui m’émeut tant. Un gisant qu’aurait sculpté Le Greco.

Et soudain, la radio joua la première page de la Passion selon St Matthieu de Jean-Sébastien Bach. Quand j’entends cette musique (le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre que j’emporterais sur une île déserte), je craque, je fonds, je m’élance vers Dieu. « Dieu » ? Pas si incongru voire déplacé que ça dans le contexte ! Bref, ni lui ni moi nous ne bronchions. Je me suis senti à la fois dans la peau du père, du frère, de l’amant et de la mère. Forcément puisque nous formions une Piéta ! C’est alors qu’un immense sentiment de plénitude, de joie, de reconnaissance m’envahit : nos deux corps, rassemblés dans la tendresse, soudés par la confiance, hypostasiés par cette musique sacrée offraient pour moi une authentique Présence réelle. La plus belle. La plus vraie. Enfin dépouillée de ses oripeaux catholiques. Non plus celle des fumeux rites antiques durant lesquels, en croquant une insipide hostie, on se gave d’absence et de désillusion. Non, la Présence Réelle, spirituelle, mentale, corporelle, charnelle, sexuelle... de deux “corps-âme”, à la fois angéliques et ô combien virils, à la fois adultes et enfantins, qui, en un court laps de temps, se rejoignent, s’épousent, se donnent et s’abandonnent, sans violence, en apesanteur, sans autre exigence que d’être ensemble, reliés, noués, apaisés dans cette profane communion au cœur à corps. J’étais pétrifié de bonheur ou de bien-être, plutôt de Joie. Oui, c’est la Joie qui m’habitait et nous transfigurait. Cette sorte de « sentiment océanique » dont parle Freud. Un ravissement intime. Une évidence éblouissante. Une sorte d’illumination mystique, totale, englobante, à la fois personnelle, duelle et universelle ; simple, presque simpliste et à la fois complexe puisqu’il s’agit d’une alchimie miraculeuse composée d’Art, de musique, de corps, de douceur, de confiance, de poésie, de sexe aussi, de gravité, de bonheur aussi fragile qu’impalpable... Pour moi, le mécréant, confusément en ces trop brefs instants, puis plus posément durant la pause nocturne où j’ai réfléchi à tout cela avant de le transcrire ici, j’ai compris avec ravissement et reconnaissance qu’il suffit d’avoir, comme tout un chacun, été soudain allégé par ce genre de visitations et ensoleillé par une telle épiphanie amoureuse pour ne plus songer à contester le témoignage de celles et ceux qui, employant les signifiants religieux que leur culture leur propose, parlent sans peur du ridicule de leur « rencontre avec Dieu » de Pascal au « Il fait Dieu comme il fait jour » du Poète dont j’ai oublié le nom, en passant par « Dieu est Dieu, nom de Dieu ! » du tonitruant Maurice Clavel (qui nous manque tant en ces temps de crétinerie généralisée) jusqu’à Saint Jean de la Croix qui se fondit en Dieu. De là à aboutir à toutes ces religions imbéciles qui humilient l’esprit humain et se rejoignent toutes dans la suffisance et l’intolérance, il n’y a qu’un pas que je franchirais bien volontiers s’il s’agissait du sujet du jour.

Mais en ce mardi matin, il ne s’agit pas de religion, encore moins de bondieuserie, simplement du divin Amour, Lui qui parfois, rarissimement, nous fait signe sur le bord du chemin obscur en nous envoyant un éclair lumineux fait de lait et de miel, d’or et d’encens, de silence et d’harmonie. Car la seule joie est joie de vivre. Et d’aimer. Du moins essayer... puisque de toute façon Il existe et que je L’ai rencontré ! Et que pour moi, le mécréant, il n’existe pas de Sainte Trinité, mais cette mystérieuse et indissociable dualité : EROS & THEOS.

Aujourd’hui, à l’heure où je mets en ligne cette confession, l’Amour n’est plus, hélas... Son corps s’est éloigné pour en rejoindre un autre. Le mien est seul et parfois glacé. Mais quand j’écoute l’ouverture de la Passion selon St Matthieu de Bach, chaque fois le miracle opère : passion d’amour et passion de souffrance du Dieu-fait-homme qui,depuis touours, est cher à mon âme. Et le Cantor est là, pour dire l’essentiel : parce qu’elle est sans mots, sa musique sacrée est capable – ruisselante ou souterraine – de s’infiltrer avec délices dans nos fissures et nos blessures.

Pour prolonger ce texte, c’est ICI :

https://www.youtube.com/watch?v=Xdl0m1v5el8

5 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Un texte superbe qui n'a à priori pas trouvé son public, tant il méritait une autre expédition. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs textes crient pour tenter de vivre encore un peu, merci. Notamment un "gamin" et un "bitume" qui crient.
·
Evinrude
Evinrude · il y a
Merci pour ce texte riche en émotions. Mon vote !
Je vous invite à découvrir mon TCC en lice pour l'automne: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-marteau-et-les-etoiles
Belle fin de journée à vous Bellinus !

·
Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Un texte tout en finesse, à la Passion selon St Matthieu j'ajouterai la Passion selon St Jean, l'une comme l'autre ne peuvent que faire douter de l non-existence de Dieu quand on les écoute... j'ai un faible particulier pour les interprétation menée par Philippe Herreweghe avec la Collégiale de Gand, ainsi que ses différentes interprétations des requiems (Mozart, Fauré,..).
·
Bellinus
Bellinus · il y a
Belle exégèse !Merci, Christian. Oui, oui, Herreweghe est parfait (YouTube). Je reste pour ma part fidèle à la toute première version d'Harnoncourt : ce fut LA révélation.
·
Musicamots
Musicamots · il y a
Chic. J'ouvre la porte des commentaires. Bonne chance très cher ami .
·
Musicamots
Musicamots · il y a
Un grand merci pour cette double passion humaine et musicale qui envahit tout ce texte ou Amour est roi.
·
Bellinus
Bellinus · il y a
Merci d'avoir vibré ! Et bonne journée, pleine d'harmonies, j'espère.
·