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Ginger était le fléau de la colonie. Elle était toujours levée la dernière et quand ses sœurs avaient déjà bien entamé leur journée, elle ouvrait tout juste un œil et bâillait à se décrocher la mâchoire. Elle n’avançait jamais ses tâches aussi vite que les autres et le soir, arrêtait de travailler avant tout le monde, décrétant qu’elle était épuisée.

Durant la journée, elle aimait se rendre à l’extérieur et lézarder au soleil. Elle fermait les yeux et se laissait gagner par une douce rêverie qui pouvait durer des heures et s’achevait inexorablement par l’appel au travail d’une de ses sœurs. Elle ne comprenait pas pourquoi ces dernières la poussaient à trimer sans relâche alors qu’elle sentait bien au fond d’elle qu’elle n’était pas faite pour ça. Pour échapper à cela, elle avait bien pensé s’en aller découvrir le vaste monde, mais elle savait qu’il était rempli de dangers et habité par d’énormes monstres, très friands de chair de fourmi.

Elle demanda un jour à sa supérieure à pouvoir changer de poste et à être affectée au couvain royal où était élevée la future génération de la fourmilière. Sa demande fut acceptée et c’est avec empressement qu’elle prit ses nouvelles fonctions. Son travail n’était pas très fatigant. Elle devait s’occuper des larves et des nymphes, les nourrir et les nettoyer, et prendre soin des œufs. Cela lui laissait beaucoup de temps libre pour rêver à des mondes merveilleux où l’on ne forçait pas ses habitants à travailler du matin jusqu’au soir.

Un jour où elle était plongée dans ses pensées, elle sentit au fond d’elle quelque chose de nouveau. Elle n’avait jamais ressenti quelque chose de semblable. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Ce n’était pas déplaisant, bien au contraire. Cela la mettait dans un état de félicité absolue. Et cette chose-là lui faisait bouger les pattes, la tête, le corps entier. Elle se sentait comme emportée par un tourbillon. Elle essaya tout d’abord de retenir cet élan, mais ne put résister très longtemps. Elle laissa son corps se mouvoir comme il le souhaitait. Ses pattes commencèrent à bouger en même temps et dans toutes les directions. Cela était très drôle au début, mais cela le devint beaucoup moins quand ses pattes se mirent à s’entortiller, ce qui la fit tomber. Mais cela ne la découragea pas. Après avoir défait les nœuds et remis un peu d’ordre dans sa tenue, elle recommença l’expérience. Après plusieurs tentatives maladroites et douloureuses, elle réussit à discipliner ses pattes et à créer une sorte de chorégraphie où toutes les parties de son corps bougeaient sur le même rythme. Elle s’amusait comme une petite folle. Pour encore mieux ressentir le battement de ses pattes sur le sol, elle leur colla des petits morceaux de végétaux durs que ses sœurs avaient ramenés d’une précédente expédition. Et, petit à petit, elle perfectionna son enchaînement, lui rajoutant des figures, améliorant ses pas. Elle prenait beaucoup de plaisir à sa nouvelle activité.

Un jour, hélas, la surveillante du couvain la surprit au cours d’une de ses répétitions. Elle fut horrifiée par son comportement et la renvoya sur-le-champ en lui disant qu’elle donnait le mauvais exemple aux larves et aux nymphes.

Ne pouvant revenir à sa précédente fonction, Ginger fut envoyée, par le bureau de recrutement, suivre un stage commando chez les fourmis soldats. À contrecœur, elle se rendit chez ces dernières qui habitaient à l’orée de la fourmilière. Dès qu’elle arriva, elle fut huée par ses nouvelles compagnes qui, en plus d’avoir une attitude agressive à son égard, la dépassaient d’une bonne tête. Elles lui firent subir le bizutage des nouvelles recrues, qui consistait en une série d’exercices de gymnastique, plus difficiles les uns que les autres, qui la laissèrent à demi-morte à la fin de la journée. Quand elle fut revenue à elle, elle fut envoyée voir le commandant en chef qui lui dit qu’il n’avait rien à faire avec une bonne à rien comme elle et qui la renvoya de la compagnie.

Avec un peu d’appréhension, Ginger se présenta de nouveau au bureau de recrutement. La conseillère ne fut pas très heureuse de la revoir et, après avoir consulté ses fiches, l’affecta à la garde des pucerons.
Cette fonction lui plut immédiatement. Ce n’était pas très fatigant et elle pouvait se gorger de miellat à longueur de journée. Et puis, elle pouvait faire son numéro de claquettes sans déranger personne. Tout allait bien jusqu’au jour où une armée de coccinelles vint s’attaquer aux pucerons. Courageusement, elle essaya de les repousser, mais fut très vite dépassée par la situation. Horrifiée, elle assista impuissante au spectacle du festin de ces bêtes géantes. Elle réussit tout même à alerter les fourmis soldats qui parvinrent à repousser l’envahisseur et à rétablir l’ordre dans la fourmilière. Elle fut convoquée par le service d’ordre qui lui demanda ce qu’il s’était passé. Après avoir écouté son histoire, ils lui reprochèrent de ne pas avoir utilisé toutes les armes qu’elle avait à sa disposition, par exemple, de ne pas avoir jeté d’acide formique sur les prédateurs ou de ne pas les avoir piqués à l’aide de son aiguillon. Une fois de plus, elle fut renvoyée au bureau de recrutement, en disgrâce.

À partir de ce moment-là, Ginger enchaîna, tour à tour, plusieurs fonctions où elle ne resta guère plus d’une journée. Elle fut tout d’abord affectée aux travaux de maintenance du nid, mais elle trouva cela trop fatigant et d’être dans le noir la déprimait. En plus, elle n’avait pas le rythme des autres et dérangeait tout le monde. Elle fut embauchée ensuite par le service des pompes funèbres, mais elle n’y resta pas longtemps, disant qu’elle avait peur des fantômes.
Elle fit un passage parmi les fourmis intellectuelles, l’intelligentzia de la colonie. Cela lui plaisait bien de réfléchir à des problèmes d’amélioration de la vie dans la fourmilière. De plus, ce n’était pas fatigant et elle n’était pas réprimandée à longueur de journée. Du coté de ses mentors, ils trouvèrent qu’elle avait des capacités mais, hélas, elle était toujours en train de rêvasser. Et puis, de temps en temps, cela lui prenait de faire bouger toutes les parties de son corps sans aucune raison. Aucune herbe ne l’avait chatouillée et personne ne l’avait touchée. Ils ne comprenaient vraiment pas ce qu’il lui arrivait.

Se retrouvant, une fois de plus, au bureau de recrutement, Ginger fut sermonnée par la conseillère qui lui demanda, très en colère, ce qu’on allait bien pouvoir faire d’elle. Au moment où elle lui faisait la morale, la conseillère fut informée qu’une des fourmis de compagnie de la reine venait de tomber malade et devait immédiatement être remplacée. À contrecœur, elle affecta Ginger à cette fonction, en la prévenant de bien se comporter et en lui faisant mille et une recommandations. Elle lui fit bien comprendre que cette occupation n’était que temporaire et ne durerait que le temps nécessaire à trouver une candidate plus digne de ce poste.

Ginger fut conduite sans délai dans les appartements de la reine. C’était la première fois qu’elle s‘y rendait. En fait, elle n’avait jamais rencontré l’être suprême. Elle pénétra, très émue, dans plusieurs galeries et arriva enfin dans le salon royal. Elle fut présentée très solennellement à sa souveraine, par l’un de ses conseillers. Ginger fut très impressionnée par sa taille et par son maintien. La reine devait bien être au moins trois fois comme elle, encore plus grande que les fourmis soldats qui l’avaient martyrisée. Elle se tenait bien droit, l’air auguste, tout en pondant ses œufs à une cadence élevée. Elle souffrait, visiblement, mais ne se plaignait pas.

Ginger commença aussitôt à remplir ses fonctions qui consistaient à prendre soin de la reine, à lui proposer à tout moment de la nourriture et à s’assurer que les œufs étaient, régulièrement et avec précaution, déplacés dans le couvain. Son travail lui plaisait beaucoup et elle trouvait sa maîtresse charmante, toujours de bonne humeur malgré sa souffrance.

Un jour, alors que la reine était endormie, Ginger ne put résister à faire son numéro de claquettes. Cela faisait longtemps qu’elle n’en avait pas eu l’occasion et cela lui manquait terriblement. Elle commença timidement à faire claquer ses pattes sur le sol et accéléra progressivement l’allure, tout en suivant le rythme de sa musique intérieure. Elle retrouva les pas de sa chorégraphie et la perfectionna jusqu’à obtenir un résultat très réussi.

Ivre de joie, elle répétait son numéro sans relâche quand tout à coup, elle s’aperçut que sa maîtresse était réveillée et la regardait bouger. Honteuse, elle s’arrêta immédiatement et lui demanda pardon. Mais celle-ci lui demanda au contraire de continuer, car de la regarder faire son numéro lui faisait oublier la douleur. Ginger ne se le fit pas dire deux fois et reprit de plus belle sa chorégraphie. Lançant des regards réguliers vers la couche royale, elle se rendit compte que les traits de sa maîtresse se détendaient progressivement. Visiblement, le numéro de claquettes avait un effet anesthésiant sur la reine. Cela comblait de bonheur notre petite danseuse.

Depuis ce jour-là, Ginger fut affectée officiellement au chevet de la reine, où elle fut choyée et respectée. Et lors d’une cérémonie grandiose où toutes les fourmis de la colonie furent invitées, elle reçut, de la part de sa souveraine, la distinction honorifique de « Grande Amuseuse royale ».

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Anne-Marie R.
Anne-Marie R. · il y a
Merci beaucoup.
Je note l'adresse des tes oeuvres.
A bientôt
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Loïca
Loïca · il y a
chouette ce texte ! et original qui plus est j'aime
n'hésite pas à venir voir mon travail si tu veux :) http://short-edition.com/oeuvre/strips/une-lettre-de-sirius merci!
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Jacqueline Hardy-Jamil
Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
comme disait albert, nous sommes tous des génies... mais les poissons ne grimpent pas aux arbres pour autant ;-)
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Chrisor
Chrisor · il y a
Werber a désormais une concurente! Bravo pour la morale de cette fable myrmicéenne. Mon vote...tardif
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Miraje
Miraje · il y a
Pour une première, c'est une belle réussite. Mais une marquise en short ne pouvait que les séduire...
BRAVO !
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Jackie Arnoult
Jackie Arnoult · il y a
J' adore. Très original. Il fallait y penser.
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Lila
Lila · il y a
Vraiment très sympathique, Ginger. Elle a mon vote :)
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Bernard
Bernard · il y a
Des fourmis dans les pattes, excellent pour une montagnarde.
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Frank
Frank · il y a
une lecture amusante ! merci
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Philou
Philou · il y a
Encore bravo, tu as une belle plume
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