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Fenêtre sur la vie

Nanaille

Nanaille

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Héloïse leva sa jambe droite pour éviter la pile de papiers jonchant le sol. Elle devait souvent lever les jambes pour pouvoir poser un pied devant l’autre.
Depuis quelques années maintenant, Héloïse était devenue une professionnelle de la contorsion. Eviter chaque danger que représentait son appartement lui demandait une grande dextérité. Et, en dépit de sa longue expérience, elle se heurtait parfois encore à quelque objet.
Elle tenta d’accéder à ce qui fut jadis une bibliothèque. Autrefois les livres étaient tous rangés dans le même sens, classés par auteur et par ordre alphabétique. Autrefois, la poussière n’avait pas le temps de se déposer sur les meubles. Autrefois Héloïse faisait le ménage, descendait ses déchets, sortait faire ses courses, rejoignait des amis le soir, recevait à dîner chez elle. Elle était une jeune femme comme beaucoup d’autres, qui se rendait à l’université le matin et rentrait le soir, fatiguée. Tantôt elle révisait quelques cours avant de se coucher, tantôt elle écoutait de la musique ou regardait un film avant de s’endormir. D’autres fois, elle passait plusieurs heures sur Internet ou au téléphone. Et, le week-end venu, elle allait faire les boutiques, se rendait au cinéma ou voyait des amis dans un bar. Autrefois elle était dans la vie.

Elle souleva quelques ouvrages, qu’elle ne fit pas l’effort de dépoussiérer, malgré l’épaisse couche grise amoncelée là. L’un d’entre eux tomba, elle ne le ramassa pas. Elle fouilla ainsi un long moment puis, au bout d’une dizaine de minutes, mit enfin la main sur le livre recherché. Elle s’en empara et se dirigea vers sa place habituelle, derrière la fenêtre. Le jour s’y invitait à peine puisqu’un épais rideau de couleur sombre venait la recouvrir. Une des extrémités du rideau n’était pas complètement tirée, ce qui laissait juste la place à une paire de jumelles posées sur trépied. Elle y posa ses yeux mais ne le vit pas, il devait dormir encore.
La lumière orangée du ciel indiquait qu’il était encore tôt. Elle avait presque tout oublié, sauf cette lumière du jour naissant ; celle-ci était le dernier vestige de ses souvenirs. Elle ne possédait plus de montre, d’horloge ni quoique ce soit qui pût lui indiquer l’heure, elle n’en avait pas besoin puisqu’elle n’avait plus aucune contrainte ni rendez-vous à honorer. La lumière du matin, les deux sonneries quotidiennes – l’une à midi pile, la seconde à 19 heures –, du livreur de repas, ainsi que le coucher du soleil lui suffisaient à se repérer dans la journée.
En revanche, concernant les jours de la semaine ou les mois, l’histoire se compliquait. Elle était néanmoins parvenue à trouver des indications la guidant dans ces questionnements : le marché qui se tenait en bas de sa rue le samedi matin, le ciel bas et gris de l’automne, les flocons de neige certains hivers, les lumières scintillantes des sapins de Noël dans les appartements d’en face, les bourgeons sur les arbres annonçant la naissance du printemps étaient autant de boussoles qui l’aidaient un peu à se situer dans l’espace-temps.

Elle redécouvrit la couverture du livre... A l’époque où elle avait lu cette histoire pour la première fois, elle rêvait encore à la vie qu’elle avait devant elle, à tous ses possibles. Au sortir de l’adolescence, elle s’imaginait une vie adulte faite de voyages, de découvertes, de rencontres, de séductions, d’expériences professionnelles nées de passions. Elle s’imaginait libre. Sa vie à elle lui avait vite démontré que l’envie de liberté et l’espoir ne suffisent pas, que ces trésors ne sont pas à la portée tous. Que pour certains il faut se battre toujours, sans jamais avoir la garantie qu’on pourra accéder à cette liberté.
Héloïse avait eu confiance. En elle, en son âge fait de promesses, en son avenir, en la vie. Peut-être trop. Elle avait eu tort. Ce qu’elle avait d’abord vécu comme une mauvaise plaisanterie – une soudaine incapacité temporaire à sortir –, s’était avéré être, au fil des heures, des jours, des semaines, des mois, des années, sa nouvelle réalité. Elle était pieds, poings et rêves liés, condamnée à rester enfermée dans son appartement, entre quatre murs porteurs. Son bourreau n’était autre qu’elle-même, ou du moins son esprit. Son corps n’était rien à côté, il ne faisait pas le poids. Entre les deux, la victoire avait été bien vite nette, écrasante.
Un matin de juin, quelques semaines avant des partiels décisifs, la jeune femme avait été prise de sévères angoisses virant à la panique. Elle avait fait une crise : mélange de tremblements, de suées, de vertiges, de palpitations cardiaques. Elle avait attendu que ces symptômes disparaissent mais ils n’avaient, dès lors, jamais complètement disparu ; ils avaient habité son corps et son esprit de façon plus ou moins clinique selon les périodes. A compter de ce moment, elle s’était mise à avoir peur. De tout, de tous, de l’extérieur, d’elle-même. Les sorties, même mineures, s’étaient faites de plus en plus difficiles, jusqu’à devenir impossibles. Sortir signifiait mourir, alors elle restait dans son minuscule appartement, incapable de passer la porte, ne pouvant qu’observer la pénombre qui y régnait constamment.

Elle avait arrêté ses études en fin d’année scolaire – quelques semaines seulement avant de passer son diplôme –, et avait progressivement coupé tout contact social, ses amis s’éloignant d’elle, par incompréhension et par peur.
Avaient suivi, au départ, des dizaines de rendez-vous orchestrés par ses parents chez divers spécialistes en psychiatrie. Mais en vain. Jusqu’au découragement complet des parents qui ne se contentaient plus que de payer le loyer de l’appartement et de l’appeler plusieurs fois par semaine afin de se rassurer quant à la survie de leur fille. On pouvait difficilement les en blâmer. Les visites à domicile les premiers mois de la maladie se finissaient inlassablement par des disputes, irrités qu’ils étaient de ne pouvoir convaincre leur fille de mettre un peu d’ordre chez elle, ne fût-ce que ça.
Le désordre complet, l’amoncellement de toutes sortes d’objets – y compris d’ordures ménagères –, l’odeur pestilentielle qui en découlait avaient fini par décourager, voire écœurer chacun de ses proches.

Elle aperçut de la lumière dans l’appartement d’en face. Elle colla ses yeux sur les jumelles et le vit, les cheveux hirsutes, simplement vêtu d’un caleçon blanc.
Il avait l’air fatigué, comme au sortir d’une nuit bien arrosée. Elle le détailla quelques instants et suivit chacun de ses mouvements : il alla se préparer un café dans la cuisine puis se dirigea vers sa salle de bains. Il en sortit une quinzaine de minutes plus tard, habillé et coiffé. Il s’installa ensuite sur un canapé et prit le livre posé sur sa table basse, il poursuivit sa lecture là où il l’avait interrompue la veille. Il en était à peu près à la moitié de l’ouvrage. Héloïse s’éloigna des jumelles et se mit elle aussi à lire le même livre ; il lui faudrait aller vite afin de le terminer en même temps que lui.
La sonnerie de midi la détourna un moment de sa concentration. Elle mangea à la hâte un hachis parmentier préparé par le traiteur de sa rue. Deux fois par jour, quelqu’un qu’elle n’avait jamais vu sonnait à sa porte et déposait un plateau contenant un plat du jour et une boisson, parfois accompagnés d’un dessert. Le livreur glissait sous la porte un bordereau qu’elle signait et qu’elle glissait à son tour. Elle ne récupérait le plateau que lorsque les pas du livreur s’étaient éloignés. Ce sont ses parents qui recevaient la note et la réglaient, ça avait été leur idée. Ils n’en avaient pas eu de meilleure.
Ils avaient à de maintes reprises insisté auprès de leur fille pour qu’elle accepte d’être placée dans un établissement spécialisé mais elle avait toujours refusé, avec violence ; ils n’entendaient pas le faire contre son gré.

Il était là, tout près, à quelques mètres seulement d’elle. Elle le connaissait (du moins elle avait l’impression de le connaître), lui ne la connaissait pas. Il s’était installé en face de chez elle à peine un an auparavant. Elle ne se rappelait plus ce qu’elle faisait avant lui, rien sans doute. Maintenant, elle le regardait. Chaque matin, de sept à huit heures, avant qu’il se rende au travail, le soir à partir de dix-neuf heures et les fins de semaine quand il restait chez lui ou recevait de la visite. Elle connaissait tous ses amis, les filles comme les garçons, plus ou moins jeunes. Certains lui paraissaient très sympathiques. Souvent elle s’était dit qu’elle pourrait faire partie des leurs si elle le pouvait, si elle allait bien.
Elle essayait de deviner ses paroles, tentant de lire sur ses lèvres. Elle observait leurs mouvements et bougeait les siennes de la même façon.
Elle interprétait ses gestes, se les appropriait, les imitait.
Elle suivait ses allées et venues et se levait pour copier ses pas. Des sons s’échappaient même parfois de sa bouche, sorte de sifflements à peine audibles. La première fois, elle ne reconnut pas le timbre de sa voix, elle s’en étonna. Elle pensait que tant de silence l’aurait rendu muette mais visiblement, non. Alors elle s’essaya à un mot, à une phrase, elle rit, elle écouta son rire – rauque, grave, bien plus grave qu’avant.
Le matin suivant, elle fouilla avec acharnement dans son bazar : vida plusieurs de ses cartons, chercha sur et sous les meubles, dans les placards, armoires, dans les tiroirs de son bureau. Puis elle mit enfin la main sur ce qu’elle cherchait : un miroir de poche tout en rondeur, le verre légèrement jauni et brisé sur un côté. Elle se souvint l’avoir dérobé dans le sac de sa mère, quand elle était enfant. Sa mère le sortait à tout bout de champ, pour mettre du noir à ses yeux, du rouge sur ses lèvres, du rose sur ses joues. Comme elle trouvait sa mère très belle et qu’elle pensait – du haut de ses dix ans –, que le miroir y était pour quelque chose, Héloïse le lui avait subtilisé un soir, espérant ainsi devenir une femme aussi séduisante qu’elle.
Lorsqu’elle croisa son reflet à travers le rond de verre, Héloïse poussa un cri d’effroi si puissant qu’il lui fit peur. Son teint était d’une pâleur extrême, d’un blanc laiteux comme l’est celui des personnes très malades. Ses cheveux étaient sales et raides, emmêlés à certains endroits ; plus aucune boucle de son ancienne chevelure ne subsistait. Quelques fines ridules habillaient son front. Son visage s’était creusé de façon discrète. Elle ressemblait à une autre. Ni plus jolie ni plus laide, juste une autre. Elle se dit, en souriant, que le miroir n’avait pas rempli sa fonction : elle n’était pas devenue aussi belle que sa mère.
Puis elle observa son reflet en reproduisant les mimiques qu’elle s’était entraînée à faire à de maintes reprises. L’imitation de ses mimiques à lui était presque parfaite. Peu à peu, elle reprenait une apparence humaine.

Lorsqu’elle posa ses yeux sur les jumelles en ce jour nouveau, elle le vit assis à son bureau, terminant la lecture de son roman. Il l’avait presque terminé. Héloïse s’empressa de reprendre sa lecture également. Plus elle progressait, plus elle s’identifiait à l’héroïne : cette femme qui ne s’est fixé comme unique but que de retrouver un homme dont elle était tombée éperdument amoureuse dans le passé et qu’elle connaissait à peine.
L’héroïne, riche, s’était acheté un bateau et avait embarqué un équipage afin de l’accompagner dans son périple. Elle avait déjà traversé plusieurs océans, parcouru plusieurs continents, parvenant à glaner ici et là des informations susceptibles de l’aider à retrouver la trace de l’être aimé, un indice la menant sur la trace d’un autre. Au début, elle avait grand espoir de le retrouver puis les mois l’avaient quelque peu découragée, mais jamais elle ne s’était résignée à abandonner ses recherches. Chaque jour, la passion l’animait.
Et puis, qu’aurait-elle fait d’autre de sa vie ? Autre chose aurait-il eu du sens ? Cette quête était devenue sa nouvelle raison de vivre, la seule digne d’intérêt.
C’est en Afrique que les choses se précipitèrent, soit presque trois années après le début du périple.
Un informateur installé là-bas lui avait certifié détenir une information capitale, sans lui en dévoiler davantage. Alors, ils avaient mis le cap sur la Côte d’Ivoire. Ils étaient arrivés sur place un matin de juin, accueillis par une chaleur harassante.
Son voisin entamait la dernière partie du livre. Elle le regarda et scruta sa réaction. Son visage semblait pâlir de page en page. Elle ressentit une sorte d’émotion. Au moment où il arriva à la dernière page, elle vit des larmes couler sur ses joues.
Héloïse eut envie de le prendre dans ses bras, de l’embrasser de toutes ses lèvres.
Elle lut à son tour les dernières pages.
En arrivant dans une modeste demeure située dans un petit village au nord du pays, l’héroïne fut reçue par un homme d’une soixantaine d’années. En le voyant, elle comprit aussitôt. Elle comprit qu’elle arrivait trop tard, que ses recherches avaient mis trop de temps. L’homme qui les recevait était le dernier époux de la mère du jeune homme recherché. Il avait bien connu le fils, il l’avait même hébergé les derniers temps, avant qu’une grave maladie ne s’empare de ce dernier. Au début, le jeune homme s’était battu, acceptant de prendre un traitement puis il s’était laissé mourir. Il n’avait laissé que quelques poèmes, évoquant une solitude extrême, un amour perdu, une vie gâchée.
Si elle était arrivée là plus tôt ? Si elle avait pu lui dire tout l’amour qu’elle lui portait ?
Et si, et si... Les choses auraient-elles pu être différentes ?
Héloïse pleura à son tour, des mêmes larmes que son voisin. Mais plus nombreuses encore.
Elle repensa soudain à Brice. Si elle avait été là le soir où il avait tenté de la joindre ? Si elle l’avait rappelé plus rapidement, plutôt que de laisser filer le temps sur une plage à Barcelone ? Si elle avait entendu sa détresse ce jour-là ? Aurait-il bu autant ? Aurait-il pris sa voiture ? Aurait-il eu ce maudit accident ?.
Héloïse passa le reste de la journée à pleurer. Les larmes retenues des années durant se mirent soudain à jaillir en un flot continu, douloureux.
Elles avaient un nom aujourd’hui, un nom que la jeune femme avait su taire à l’époque. À présent, cela lui était impossible. Il fallait que tout cela sorte enfin, quitte son corps. Il fallait que cet amour perdu devienne enfin ce qu’il était : un mort, que l’on peut désigner et sur lequel on peut pleurer.
Héloïse aperçut de la lumière dans l’appartement voisin jusqu’à une heure très tardive mais elle resta éloignée de la fenêtre. Ce soir-là, elle ne le regarda pas davantage.
Ce n’est que le lendemain, après une courte nuit de cauchemars, qu’elle posa de nouveau ses yeux sur la paire de jumelles. Elle l’observa longuement, il paraissait très fatigué et ne s’était pas habillé. Il restait allongé de tout son long sur son canapé, sans faire le moindre geste.
Au bout d’un long moment, il se leva. Lorsqu’il tenta de se tenir sur ses jambes, il tituba. Il fit deux pas, se tint au dossier d’une chaise puis elle ne le vit plus.
Il venait de s’écrouler à même le sol.
Héloïse se leva d’un bond, sauta par-dessus une pile de papiers, se dirigea frénétiquement vers la porte d’entrée et l’ouvrit avec une force et une rapidité inouïes.
Une lumière blanche et agressive lui fit mal aux yeux. Elle ne pouvait les garder ouverts plus d’une seconde. Elle courut comme une dératée dans le long couloir, elle faillit perdre l’équilibre. Elle dévala deux à deux les marches de l’escalier. La fraîcheur de l’air lui rappela la saison de l’automne. Elle grelottait, sa fine chemise de nuit ne parvenait pas à lui tenir chaud. Elle appuya avec fougue sur tous les boutons de l’interphone du bâtiment d’en face. Au bout de quelques secondes, une femme lui demanda qui elle était. Héloïse hurla :
— J’habite en face. Un garçon de votre immeuble a fait un malaise, je l’ai vu de ma fenêtre. Ouvrez-moi ! 
Son cri était si puissant que les passants la dévisagèrent. Ils la prirent certainement pour une déséquilibrée, vu le ton et l’accoutrement.
Une fois la porte ouverte, elle s’engouffra dans le hall de l’immeuble et tambourina avec insistance à la porte de la loge du gardien.
— Vite, vite, un garçon a fait un malaise chez lui. Il est seul, c’est peut-être grave. Ouvrez, il faut aller voir ! 
Un homme d’une cinquantaine d’années, se réveillant à peine, lui demanda de répéter. Elle hurla les mêmes mots.
— Quel garçon ? Dans quel appartement ?
— Au deuxième étage, du côté de la rue. Un homme d’une trentaine d’années, brun, qui vit seul.
— Ah, monsieur Defour. Attendez, je prends le double de la clé.
Héloïse ne l’attendit pas pour atteindre le second étage. Le gardien mit un temps fou à ouvrir la porte, alors elle saisit la clé dans un geste brusque et l’ouvrit en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire. Elle se précipita aux côtés du garçon, posa sa main sur ses cheveux, lui parla d’une voix douce puis se tourna vers le gardien.
— Vite monsieur, appelez les secours. Il a perdu connaissance !

Les pompiers arrivèrent quelques minutes à peine après l’appel du gardien. Au bout de quelques vaines tentatives pour le faire revenir à lui, ils soulevèrent le garçon et le déposèrent sur une civière. Ils le transportèrent ainsi jusqu’au camion garé en bas. Héloïse insista pour l’accompagner ; elle n’hésita pas à dire qu’elle était sa femme, sous les yeux ébahis du gardien. Elle prit place à ses côtés et lui parla tout le temps que dura le trajet ; des mots simples, doux, bienveillants. Des mots amoureux.
Elle suivit encore les pompiers quand ils entrèrent dans l’hôpital. Bien vite, le garçon fut pris en charge. Héloïse dut se contenter d’attendre dans une salle d’attente. On lui demanda des détails sur l’identité du patient. Elle inventa tout, sauf l’adresse et le nom de famille. Elle le prénomma Yann et lui assigna le 10 juin 1987 comme date de naissance. Elle dit tout cela sans une pointe d’hésitation, comme à l’époque où elle faisait de l’improvisation à ses cours de théâtre. Elle avait toujours autant de talent dans ce domaine. Son aplomb l’étonna.
Elle dut attendre plusieurs heures, elle ne tenait pas en place. Elle faisait les cent pas dans la salle, allant et venant de son siège au distributeur de boissons, du distributeur aux toilettes, des toilettes à l’accueil, où l’employée, excédée, ne cessait de lui répéter qu’il lui fallait attendre et que non, elle n’avait pas de nouvelles à lui communiquer.
Héloïse finit par s’endormir, harassée. Elle ne se réveilla qu’une fois la nuit tombée. Vers 20 heures, on lui annonça que « son mari » était dans un état stable mais qu’on le maintenait endormi le temps de lui faire passer des examens complémentaires. On l’autorisa à le voir quelques minutes.
Elle approcha la chaise au plus près de son lit. Elle le détailla aussi précisément que possible. Elle découvrit ses longs cils, sa peau claire et lisse, ses lèvres charnues, un grain de beauté en forme d’étoile au-dessus de la lèvre supérieure. Ses mains, posées sur un drap blanc, étaient longues et fines, les ongles propres et coupés court. Des mèches de cheveux s’étaient collées sur ses tempes. Il avait l’air tranquille de celui qui dort sans savoir qu’il a subi un accident.
Elle posa une main sur la sienne et, ne le quittant pas des yeux, lui adressa quelques mots :
— Je m’appelle Héloïse. Je suis votre voisine d’en face. C’est moi qui ai demandé de l’aide. Je vous ai vu tomber. Si je vous ai vu, c’est parce que je vous regardais. Ça fait un long moment déjà que je vous regardais. Je vous expliquerai tout ça un jour prochain. Parce que je reviendrai vous voir. Demain. Et chaque jour. Et le jour où vous vous réveillerez, je serai là aussi. Je ne vous laisserai pas tomber.
Puis une infirmière lui demanda de sortir.
Héloïse lui laissa son numéro de téléphone, en insistant pour être prévenue dès qu’il se réveillerait.

Elle s’empressa de rentrer chez elle. Elle se dirigea vers la salle de bains où elle fit couler un bain. Elle se lava les cheveux puis chercha dans son armoire une robe et des chaussures. Elle descendit déposer dans le local à ordures des sacs de déchets et, une fois de retour dans son appartement, empila dans un coin tout ce qu’elle entreprendrait de jeter.
Elle mit du maquillage sur ses yeux, ses joues et sa bouche. Puis elle attendit, assise sur une chaise.
Peu avant le lever du jour, son téléphone retentit.
— Bonjour madame Defour. Je viens vous avertir que votre mari vient de se réveiller...
Elle ne laissa pas à l’infirmière le temps de terminer sa phrase. Elle se jeta sur la porte, courut de nouveau dans le couloir. Cette fois, ses yeux étaient grand ouverts et elle ne fut plus incommodée par la fraîcheur de l’air. Elle croisa son reflet dans le miroir du hall de son immeuble, elle se trouva belle. Elle courut vers la station de métro la plus proche, direction l’hôpital de la Pitié Salpétrière. Elle essaya de se souvenir : cela faisait quatre ans qu’elle n’avait pas pris le métro.
Cela faisait quatre ans qu’elle n’avait pas aimé un homme.

En compét

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Chantal Noel
Chantal Noel · il y a
Je vous ai lu d'un trait en espérant que la blessure d'HéloÏse allait guérir. Bravo pour votre jolie histoire. Puis-je vous inviter à découvrir http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/l-enfant-de-coeur
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Caruso
Caruso · il y a
Une belle histoire que ce retour à la vie d'Héloïse. Ils se sont sont sauvés mutuellement, en quelque sorte.
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MissFree
MissFree · il y a
Un récit très bien mené et très émouvant. Comme quoi l'amour peut sauver de beaucoup de maux.
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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Superbe nouvelle à laquelle je vote un 5. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert.
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Marie Claire Suarez
Marie Claire Suarez · il y a
J adore l idée que l amour sauve du naufrage. De plus félicitations pour avoir décris avec autant de justesse et de parallélisme le chaos de l appartement et l intériorité d Héloïse ainsi que l incompréhension et l impuissance de son entourage.
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Pitite Mite
Pitite Mite · il y a
Woaw. C'est profondément beau. Il faut que je me rappelle de relire cette histoire le jour ou je pète un plomb comme elle (sans attendre quatre ans si possible)
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Yasmina
Yasmina · il y a
J'ai beaucoup aimé cette descente en enfer et puis cette renaissance grâce à l'amour.
je vous invite sur ma page avec grand plaisir.

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Abi
Abi · il y a
Héloïse devrait quand même consulter...Un récit bien mené.
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Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un beau récit bien écrit ! Mes votes ! Une invitation à lire et soutenir “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en lice pour la Matinale en Cavale, 5ème edition. Merci d’avance et bonne journée!
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Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
récit très bien construit, avec un personnage dense et intéressant. L'histoire est progressivement amenée avec une montée en puissance vers la fin où l'on se demande si le personnage ne passe pas d'une névrose à une autre. Pour ce très bon moment de lecture, voici mes voix et, si le cœur vous en dit, et si vous aimez les ambiances étranges, je vous invite à venir pousser la porte de "L'étrange boutique des métamorphoses", ma nouvelle en lice pour le grand prix d'hiver.
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