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Le cœur serré, l'estomac noué, elle se levait chaque matin avec cette peur viscérale de devoir subir encore une nouvelle journée. Le simple fait de devoir quitter son lit, refuge bien éphémère, lui tordait littéralement les boyaux. Une masse invisible mais bien présente semblait peser sur ses frêles épaules. Aujourd'hui encore son esprit ne connaîtrait aucun répit, torturé par mille questions sur l'absurdité de sa vie si vide de sens.
Tel un automate neurasthénique, elle se dirigeait invariablement vers la cuisine pour y prendre un verre d'eau, seule chose que son corps meurtri par l'angoisse acceptait d'ingurgiter à cette heure si matinale. Elle se postait alors devant sa fenêtre observant en contrebas les allées et venues des premiers passants se rendant au travail. Elle se demandait parfois ce qui pourrait arriver si l'idée lui venait de sauter du troisième étage depuis le minuscule balcon de son appartement. La même conclusion s'imposait à elle à chaque fois : il ne se passerait rien. La masse des badauds continuerait sa route, chevauchant peut-être cette dépouille encombrante pour peu qu'elle la voit, elle dont l'insignifiance la rendait inexistante, invisible aux yeux des autres.
Elle enchaînait mécaniquement par une douche rapide dont le jet chaud et réconfortant lui offrait le seul moment de répit dans ce quotidien douloureux que la vie même lui imposait. Puis, se rendant à nouveau dans sa chambre, elle s'habillait avec soin, avec un souci du détail presque maladif. Elle devait être parfaite, elle devait tout maîtriser, elle ne devait rien laisser transparaître.

Le vendredi était cependant pour elle la journée la moins pénible à supporter. Elle savait que le week-end l'attendait et même si la perspective de deux jours de repos ne lui apportait que peu de réconfort sur le long terme, elle appréciait, même modérément, l'idée qu'elle pourrait passer deux jours au fond de son lit sans subir les contraintes du quotidien.
Elle avait l'habitude d'emprunter l'escalier pour descendre les quelques étages qui la séparaient de l'entrée de son immeuble, évitant ainsi la promiscuité de l’ascenseur.
Ce jour-là pourtant, rien ne se passa comme prévu. Arrivée sur le palier du premier étage elle se retrouva coincée entre un amas de cartons de déménagement et un enfant d'une dizaine d'années qui, à moitié allongé sur le sol en grès, représentait un obstacle de taille pour celle qui évitait soigneusement tout contact humain. Elle enjamba pourtant le jeune garçon non sans difficulté dans un exercice d'équilibriste parfaitement maîtrisé. Il la regarda avec insistance, admiratif du petit exploit qu'elle venait d'accomplir juchée sur des talons aiguilles impressionnants. Elle lui jeta un regard en coin à son tour, étonnée d'exister aux yeux de quelqu'un. Elle poursuivit pourtant sa route sans davantage s'attarder.

Elle arriva enfin au travail, toujours en avance, et passa la journée à répondre au téléphone, prendre des rendez-vous pour son patron, organiser son emploi du temps, rédiger de la paperasse, subir les remarques sexistes de son collègue, le tout avec le sourire, comme si la vie était simple, comme si rien ne la touchait. Elle déjeuna avec Lina, comptable de la boîte et grande pipelette de son état. Elle l'écouta, acquiesça de la tête, montra même une forme de compassion quand elle se lança dans le descriptif de sa soirée de la veille, seule avec deux bambins en pleine phase d'opposition. Puis elle poursuivit la journée comme elle l'avait commencée ; désabusée, lassée, fatiguée...

Tant bien que mal, elle réussit à terminer tout ce qui devait l'être et put enfin retrouver ce semblant de cocon qu'était son appartement. Elle enfila son pyjama, prit quelques sucreries en passant par la cuisine puis s'allongea sous la couette pour ne plus en sortir du week-end, si ce n'est pour les quelques besoins primaires à satisfaire. Elle alluma la télévision, ravie de se vider la tête devant la cascade d’inepties qui lui était proposé.
Au bout de cinq minutes pourtant, elle dut sortir de son état quasi végétatif. Quelqu'un frappait à la porte. Elle pensa rapidement à sa mère puis se souvint qu'elle était en vacances à Agadir. Elle décida d'ignorer cette distraction. Elle n'était là pour personne. Elle avait déjà assez de difficultés à vivre avec elle-même, pourquoi s’embarrasser de quelqu'un d'autre... Mais la personne de l'autre côté de la porte se montrait insistante. Elle finit par se lever pour mettre fin à cette intrusion dans son quotidien.

Quand elle ouvrit la porte, elle reconnut le petit obstacle de ce matin.

— Bonjour madame, je pourrais recharger ma tablette chez vous ? Y'a pas encore d'électricité chez nous et faut que je finisse le dernier niveau de mon jeu.»

D'abord interloquée, elle ne répondit rien. Elle avait presque oublié ce qu'était communiquer, en dehors de la comédie qu'elle jouait au travail.

— S'il vous plaît madame ! Promis, je reste pas, je reviendrais dans une heure si vous êtes d'accord.
— Eh bien... je dois avoir une prise disponible pour toi, finit-elle par lui dire.

Il la suivit dans le couloir immaculé, sobrement décoré de quelques photographies en noir et blanc, qui les menait au salon.

— Tiens, branche-le ici. Reviens dans une heure.

Elle le regarda. Il ne bougeait pas, planté là comme un palmier sur son île déserte.

— Tu connais le chemin. Alors vas-y ! lui lança-t-elle froidement, ne sachant comment réagir à cet instant précis.

Il la salua de la tête et reprit le chemin inverse, s'attardant un peu plus sur les photographies qu'il n'avait pas vraiment pu regarder tout d'abord. Se sentant observé, il accéléra le pas et ferma la porte sans même la regarder de peur sans doute de la déranger davantage.
Elle resta à son tour un moment immobile devant cette porte qui ne s'ouvrait que rarement, si ce n'est pour la laisser entrer ou sortir pour aller ou revenir du travail. D'ailleurs, à part sa propre mère, personne n'avait mis les pieds chez elle depuis plusieurs années...
Elle ne put retourner dans son refuge comme elle l'avait prévu dans un premier temps et tourna en rond jusqu'à son retour. Elle s'était promis de faire un effort pour ne pas le brusquer et lui donner un accueil un peu plus chaleureux cette fois-ci. Sa vie était peut être un immonde chantier mais elle n'en était pas pour autant dépourvue d'empathie.

Une heure après on frappa à nouveau à la porte. Elle avait changé de tenue entre temps, enfilant rapidement un jean bootcut et un t-shirt blanc à peu près potable qui traînait par là. Elle prit la tablette dans ses mains puis ouvrit la porte.

— Tiens, voilà ta tablette, mais elle ne me semble pas totalement chargée...

Il semblait déçu. Il la récupéra et après l'avoir remerciée poliment, il se retourna, prêt à rentrer chez lui. Prise de remords, elle l'interpella avant qu'il ait quitté le palier du troisième étage, regrettant déjà ce qu'elle était en train de faire :

— Tu veux rentrer le temps que ton appareil charge complètement ? Je dois bien avoir quelques cookies à partager en attendant...

Il lui sourit et lui fit un grand oui de la tête.

— Je vais prévenir mon père et je reviens !

Quelques minutes plus tard, il était déjà de retour. Ils s'installèrent à la cuisine et mangèrent les quelques gâteaux promis. Ils n'avaient pas grand chose à se dire et chacun tentait de passer le temps comme il le pouvait. Elle lui présentait le paquet de gâteaux, il acceptait avec entrain. Elle lui proposait un nouveau verre de soda, il refusait gentiment. Le jeune garçon finit pourtant par rompre le silence :

— C'est qui le bébé sur les photos ? Et le monsieur avec toi ?
— Quelles photos ? fit-elle tout en sachant très bien auxquelles il faisait allusion.
— Celles dans le couloir ? C'est ta famille ?
— Oui.
— Ils sont où en ce moment ?
— Ils ne sont pas là... Ils...
— Ils sont beaux en tout cas, l'interrompit-il.
— C'est vrai... Merci.
— Je pourrais peut être les rencontrer un de ces jours ! Enfin je veux dire, pas forcément ici hein, mais je vais sans doute les croiser dans le couloir !

Elle ne rétorqua rien. Elle laissa la discussion se conclure ainsi, laissant ses dernières paroles en suspens. Ils ne se parlèrent pas davantage par la suite et il finit par récupérer sa tablette une demi-heure après.
Avant de partir, il tenta une dernière approche :

— Je voulais m'excuser... Je n'aurais pas du parler de ta famille... J'ai compris tu sais... Moi aussi j'ai des photos de Maman chez nous. Papa, il ne les regarde plus, comme toi. Ça lui fait trop de mal... Mais il les laisse parce que sinon il aurait l'impression de l'effacer de notre vie. Et puis, un peu pour moi aussi je crois. J'ai besoin de la voir, tu comprends. Ça ne me rend pas triste. J'ai tellement peur d’oublier son visage sinon... Si tu veux, je pourrais t'en amener une d'elle ! Tu verras, elle était si belle elle aussi ! Tu veux bien, dis ?

Elle ne sut que répondre. Elle était à la fois emplie de tristesse et touchée par ce petit bonhomme qui venait en quelques phrases de résumer les cinq dernières années de sa vie. Elle avait passé son temps à ignorer ses photos comme elle ignorait la réalité. Mais elle n'avait jamais pu se résoudre à les enlever car elle savait au fond d'elle qu'elle devrait un jour ou l'autre l'affronter... Elle ne savait pas encore bien ce que ces paroles allaient changer dans sa vie mais elle comprit avec force, comme une évidence, qu'il était temps de remettre un pied dans cette réalité qu'elle n'avait cessé d'ignorer jusque là. Si ce jeune garçon y était arrivé, elle pouvait au moins tenter de franchir le pas.

— Merci, lui murmura-t-elle, la voix tremblante.
— Pourquoi ?
— Parce que grâce à toi, je vais à nouveau pouvoir revoir le visage de ceux que j'aime. Je te promets d'essayer en tout cas.

Le lendemain, Marie fit la connaissance de la maman de Louis sur cette photo en couleurs qu'il caressait tendrement.

Finaliste

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Thara
Thara · il y a
Des émotions palpables à la lecture, merci pour ce partage !
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Emmanuelle Solac
Emmanuelle Solac · il y a
Je vous soutiens pour le thème mais je n'ai pas réussi à entrer vraiment en empathie avec vos personnages. Le texte les tient trop à distance. Peut-être voudriez-vous me donner votre avis sur La force du lien ?
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Slavia
Slavia · il y a
C'est très joli. Très Humain.
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Didier Caille
Didier Caille · il y a
Une histoire bouleversante et pleine d'humanité :) et si le coeur vous en dit je vous invite à découvrir mon univers http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-plumes-du-plaisir?all-comments=true&update_notif=1512411494#fos_comment_2269162, belle journée.
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Sourire
Sourire · il y a
L'enfant salvateur, une grande poésie dans ce texte, je vote !
Je suis aussi en finale avec une nouvelle, le refuge, si le cœur vous en dit...

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Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci beaucoup !
Je prends note et irai vous lire, promis !

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Anne Jenesuispasunesupermaman
Anne Jenesuispasunesupermaman · il y a
A voté ;)
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Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci pour ton soutien !
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Dona
Dona · il y a
Je re-vote ! Bravo :)
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Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci de votre soutien !
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Lafée
Lafée · il y a
" L'obstacle" est tellement bien décrit et si touchant !
Bravo, je vous soutiens !

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Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci beaucoup !
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Gerard du Vingt-quatre
Gerard du Vingt-quatre · il y a
Votes renouvelés Céline ! ;-)
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Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci de votre soutien !
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Horizon
Horizon · il y a
Mélancolie et enfance font parfois bon ménage.Je suis aussi en finale avec la der des ders si vs souhaitez me lire...
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Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci ! J'irai vous rendre visite ;)
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