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En eaux troubles

Marie Kléber

Marie Kléber

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110 voix

Vie. Trois lettres. Un mot tout petit pour évoquer quelque chose de grand, d'immense, d'indescriptible souvent. La vie qui défile et se défile aussi. La vie qui tient à un fil. Au-dessus du berceau, on s'attarde sur son mystère, sa magie. On parle de miracle. Au-dessus du lit, on regarde la vie qui s'enfuit. La naissance. La mort. Entre les deux, les années fracassantes, flamboyantes et parfois complètement insensées.

— Tu te rends compte de ce que tu as fait Zoé ?
— Je sais.
— Et maintenant ?
— J'ai besoin de temps.
— Tu ne l’as pas.
— Laisse-moi tranquille Bastien.
— Non.
— Qu'est-ce que ça peut te faire ?
— Je pense au bébé, aux parents.
— Moi aussi.
— Mensonge. Si tu y avais pensé tu n'aurais jamais fait ça.
— J'ai rien fait de mal.
— Tu crois ? Je ne suis pas certain que c'est ce que pense la mère de l'enfant. Tu aurais fait quoi toi, à la nana qui se serait enfuie avec ton gosse sous le bras ?
— Je l'aurais liquidée.
— On est bien d'accord. Tu vas donc aller rendre cet enfant.
— Bien sûr Bastien.
— Quand ?
— On n’est pas à cinq minutes près.
— Tu sais que tu vas aller en tôle Zoé ?
— ...
— Pour enlèvement d'enfant. Moins ça dure, plus tu as de chance de t'en sortir sans trop de dégâts.
— ...
— Tu entends ce que je te dis Zoé ? Réponds bon sang.
— T’attends quoi ? Que je te le confie pour que tu puisses faire le bon boulot ?
— Non, juste que tu te comportes comme une adulte responsable.

Je parlais de responsabilité à une nana qui n’en connaissait même pas le sens. J’attendais quoi ? Elle avait raison. J’attendais qu’elle se réveille, qu’elle reprenne le chemin de la maternité et dépose le nouveau-né dans les bras de sa mère. Impensable. Elle en avait le culot mais pas la capacité d’analyse. En cet instant précis, elle ne pensait qu’à elle, réchauffant son cœur au contact de la peau laiteuse du petit enfant.

Comment en étions-nous arrivés là ? Elle ? Et moi ? Elle et moi ? Oui là, dans cette ruelle qui puait l’urine rance et dont les poubelles remplies à ras bord déversaient sur la ville leur odeur nauséabonde. Là, avec ce môme sur les bras qui ne tarderait pas à hurler pour sa dose de lait. Là avec elle, complètement inconsciente, carrément paumée.

— Dégage. Barre-toi Zoé. Fous le camp d’ici et de ma vie.
— Tu le penses pas Bastien. Je vais changer. Je te promets.
— Trop tard.
— Me fais pas ça Bastien. Me lâche pas.
— Tu te tires de chez moi Zoé. Sur le champ. Je ne veux plus passer une minute de cette vie avec une folle comme toi.

Je l’avais virée comme une malpropre, une galeuse que je ne voulais plus aider. J’y croyais à peine, à ce que je hurlais. À bout, il fallait qu’elle comprenne, qu’elle me foute enfin la paix. Un peu de courage pour tourner la page. Mais pas assez solide pour qu’elle déserte ma vie. Je l’avais récupérée en cours de route, les bras lourds et le cœur autant fêlé que la tête. Une belle connerie !

Je le savais, depuis le début, depuis le premier regard échangé, depuis qu’elle s’était plantée devant moi à ce vernissage, avec son sourire et ses ballerines argentées et qu’elle m’avait demandé de lui offrir un verre. Comme ça, sans préambule. Une rencontre inattendue, dans les règles de l’art. J’avais craqué devant son visage de jeune fille. Elle n’était pas séduisante, mais différente. Elle paraissait à fleur de peau et ce petit rien m’avait fait chavirer. Nous nous étions fréquentés, aimés, détestés, perdus de vue, rapapillotés des dizaines de fois en l’espace de quelques mois. Elle en voulait toujours plus, faisait des crises d’angoisse que je me devais d’apaiser à toute heure du jour et de la nuit. A côté de ça, elle me faisait rêver, m’entraînait dans son sillage, me faisait découvrir des plaisirs interdits. Elle dessinait nos destins sur les murs de sa chambre, offrant son corps librement, prête à tout donner. Notre relation ressemblait aux montagnes russes des fêtes foraines. Nous passions par des pics de bonheur extraordinaire et faisions des chutes vertigineuses, qui me laissaient sur les rotules. Après une énième crise de jalousie, je l’avais fichue à la porte de chez moi avec son maigre paquetage. Mon objectif : tirer un trait sur cette odieuse histoire, sur cette fille égoïste, complètement fêlée.

Et voilà que nous nous retrouvions là, elle et moi, tels deux barges larguées en haute mer, à la merci des vents violents, incapables de regagner la côte, ballottés par les vagues monstrueuses, impuissants face au désastre qui se jouait autour de nous, en nous. Qui était le plus à même de redresser la barre, de prendre le gouvernail et de nous ramener à terre, de mettre un terme à cette cavalcade insensée ? Qui de nous deux était le plus sensé ? Moi sûrement. Pourtant je restais là, les yeux plantés dans le néant, le regard perdu sur l’horizon multicolore.

Ma tête remplie de calculs savants ne me servait à rien. Mon intelligence, discutable et bien relative à ce stade, non plus. D’un côté, Zoé, folle de moi, folle tout court. De l’autre, moi, fou d’elle comme on pouvait l’être d’une fille comme elle, avec son charme particulier, bien planqué derrière ses lunettes noires qu’elle ôtait dès qu’elle sentait qu’un regard se posait sur ses hanches fines, sa silhouette allongée et terriblement sensuelle. Se perdre dans ses yeux gris c’était perdre le contrôle de sa vie. Trop de mystères à élucider pour garder un esprit sain et stable. L’aimer, c’était sombrer. Je pouvais être maître de mes émotions, des opérations en toutes circonstances. Jamais avec Zoé.

A quelques mètres de nous, le port resplendit d’une couleur de carte postale. Shorts et robes courtes se côtoient dans cet espace entre terre et mer. Cette dernière m’appelle de son chant puissant. Le vent se lève, léger et frais, sur la cité phocéenne. Le soleil réchauffe mon corps traumatisé. Le nouveau-né pleure dans les bras de Zoé. De faim, de peur ? Un si jeune enfant peut-il connaître ce sentiment, cette émotion terrassante, qui nous oppresse et nous empêche d’agir ?
Si je ferme les yeux, je me vois traverser la mer qui nous sépare des pays d’Afrique du Nord. Si je tends l’oreille, je peux percevoir le tumulte des Darboukas. Est-ce la solution ? Partir ? Recommencer ailleurs, tous les trois ? Est-ce possible ? Mes questions me paraissent insensées et pourtant l’option me semble possible. Quand j’entends une sirène, puis deux, puis trois, je tremble. Je me ressaisis. L’enfant ne crie plus. Zoé l’a posé sur son écharpe, à même le sol chaud de la ruelle déserte. Je m’approche, inconscient. Il respire. Elle me regarde, abasourdie, ignorant tout des pensées qui me traversent l’esprit, fusées chargées d’acide prêtes à décimer nos existences tranquilles. Elle s’en fout. Elle est ailleurs, dans un univers qui ne m’appartient pas, que je ne tente pas d’approcher, au risque de finir électrocuté au creux de ses bras.

Des bateaux quittent le port, emportant des touristes en quête d’aventure et de découvertes. Tandis que la bouche de métro vomit des dizaines de corps à la minute, consommateurs habitués des terrasses de café. Un gamin s’approche, canne à pêche artisanale en mains, s’arrête au bord de l’eau. Le début d’une longue attente. Je l’envie. En cet instant, j’aimerais me fondre en lui, juste pour me souvenir que j’ai moi aussi été ce garçon insouciant et patient, ce solitaire heureux avec lui-même, ce blondinet au sourire d’ange et au cœur ouvert au monde.

Zoé s’avance vers le port. Je ne la retiens pas. Même en plein chaos, elle reste cette séduisante jeune fille rencontrée, connue, aimée, délaissée, détestée, désirée. Elle marche telle une déesse, perchée sur ses talons hauts, le corps ondulant au rythme des vagues qui font tanguer les haubans. Elle porte ses mains à ses cheveux, détache le ruban qui les tient attachés, le laisse glisser le long de son cou puis l’enroule à son poignet. Elle caresse la peau de son bras gauche, geste hautement érotique. J’aurais presque envie de la rattraper, de la saisir par la taille, de la plaquer contre un mur et de respirer son corps à la mesure de mon souffle, au rythme de mes doigts, les faisant glisser dans le creux de ses seins, les laissant effleurer ses lèvres, les posant autour de ses hanches avant de les laisser se perdre entre ses cuisses. Elle aimerait ça, la passion. Elle sourirait à cette prise de possession soudaine, lâcherait prise, se cambrerait sous l’impulsion de mon feu intérieur. Elle gémirait de plaisir et le ferait durer jusqu’à ce que nos corps ne puissent plus donner sans s’abandonner totalement. Au lieu de ça, je la regarde tenter les autres hommes. Trois beaux gosses la sifflent. Elle soulève ses lunettes puis les plaque à nouveau sur ses yeux, feignant l’indifférence. Ils la désirent tous, elle préfère les laisser s’imaginer des choses plutôt que de leur renvoyer leur sourire. Sa technique. Imparable.

Elle revient. Toujours la même démarche chaloupée, sûre d’elle. Elle s’approche et m’entoure de ses bras, avant que je n’aie eu le temps de dire quoi que ce soit. Se pourrait-il que nous nous aimions là, entre deux poubelles, le dos lacéré par le choc de nos os sur les pavés, à chaque va-et-vient de nos corps, l’un sur l’autre, l’un contre l’autre ? L’enfant se réveille. Heureusement. Elle s’arrache à moi d’un coup, s’attache à lui, le prend contre ses seins, le berce gentiment. Qu’allons-nous faire ?

— Zoé, il faut y aller.
— Où ?
— A la maternité. Le bébé a besoin de sa mère, de son odeur, de sa peau.
— Il semble se satisfaire de la mienne de peau. Regarde il cherche mon sein.
— Il cherche le lait c’est tout.
— Tu n’y comprends rien Bastien. Regarde-le, il sourit.
— Tu es une incorrigible gourde Zoé !
— Me parle pas comme ça. T’es jaloux Bastien.
— De quoi ma pauvre ?
— De ce qu’il a et pas toi. De ce que je lui donne et que je ne te donne pas.
— T’es vraiment fêlée Zoé !
— Tu l’as déjà dit.
— Je le répète pour m’en persuader. Je me demande ce que je fiche là avec toi. Et ce bébé. Qu’est-ce qui m’a pris de revenir vers toi ? Complètement insensé Zoé. T’es belle mais complètement cassée de la cervelle.
— T’as fini ?
— Je sais pas. J’ai envie de me barrer mais quelque chose me retient.
— T’arrive pas à me laisser. T’es faible Bastien.
— Rien à voir. Je pense à l’enfant.
— Tu t’en fous pas mal. Si ça t’inquiétait tant, ça fait un bail que tu m’aurais convaincue de le rendre.
— J’ai essayé Zoé.
— Tu parles ! En me reluquant le cul ! T’as une drôle de façon d’essayer de m’empêcher de faire des trucs dangereux.
— Me fait pas porter le chapeau. T’es douée pour ça. Je t’ai assez pratiquée Zoé pour savoir qu’à l’intérieur tu es vide. Tu comptes sur moi pour te remplir et te faire passer pour moins cintrée que tu n’es. Ça marche plus.

Sur ces paroles, je quitte la ruelle, m’aventure sur la place. Elle ne bronche pas. Je me casse. Rien à foutre du bébé. Rien à foutre de Zoé. Si je ne pars pas, je fous ma vie en l’air. Pour une histoire de peau. Elle me rend dingue cette fille avec son corps de nymphe, ses cris de lionne quand elle jouit. Plus je m’éloigne, plus je souffre. Mes sens en éveil réclament leur dose de plaisir. Je résiste à l’appel. Je ne me retourne pas, surtout pas. Je ne pense pas à ses jupes, à la chaleur de son sexe, à la vulnérabilité de son être, au doux parfum de ses baisers. Je tourne à l’angle de la rue. Puis soudain, un cri. Le sien c’est certain. Je cours en sens inverse. Il ne le faut pas. Mais je cours quand même. Je veux savoir. Sur la place, le cri se meut en murmure, la foule disparate devient compacte. Je tente de me frayer un passage, le corps engourdi, l’esprit tourmenté. Qu’a-t-elle fait ? J’ai peur d’ouvrir les yeux et de me prendre en pleine figure mon impuissance, ma lâcheté. De quoi est-elle réellement capable ? Je respire puis plonge. L’enfant gît inconscient sur le bitume humide, une flaque de sang autour de son corps fragile. Puis j’entends « C’est lui ! Le père ! C’est à cause de lui tout ça. C’est lui qui nous a quitté, lui qui doit payer », avant qu’elle ne disparaisse dans les eaux troubles du port de Marseille.

En compét

110 VOIX

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Pour poster des commentaires,
Elisabeth Marchand
Elisabeth Marchand · il y a
Quelques voix pour ce récit terrible!!
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Jusyfa
Jusyfa · il y a
Prenant ! Une histoire de valeur portée par une plume assurée mes 5*****
Ma nouvelle en finale "un petit cœur collé sur un portable " grand prix hiver 2018 espère votre lecture. Merci.

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Zouzou
Zouzou · il y a
+5 , pour un amour tragique !
Si vous les aimez , j'ai mes " vendanges tardives " et " les soldats imposent " , merci ...

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Aurore K-ro
Aurore K-ro · il y a
Quel plaisir de te lire dans tes nouvelles!! À quand le recueil !
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Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
une très belle écriture, fluide dans cette histoire forte et prenante d'un bout à l'autre du récit que portent ces deux personnages denses et captivants. Pour cette très belle histoire d'amour atypique, noire et surprenante, voici mes voix !
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Brigitte
Brigitte · il y a
Quel rythme ! On est happés par l’histoire, et on veut savoir ... de beaux mots bien choisis, ainsi que les images qui défilent en lisant... c’est très très bien raconté en si peu de pages, ainsi que la fin si tragique.
Je vote OUI ! Bien sûr ! Bravo Marie !

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Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Aimerez-vous mon "Tropique" en finale lui aussi dans a catégorie TTC ?
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LaCarne LeBlog
LaCarne LeBlog · il y a
très beau texte!!
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JigoKu Kokoro
JigoKu Kokoro · il y a
Un excellent texte que voilà. ( ^_^) Du rythme, de la fluidité et un excellent rendu de ce couple tragique. un classique du genre, la jeune fille attractive mais instable avec l'homme raisonné mais la touche d'originalité vient avec cet enfant au milieu. Un enlèvement, une tragédie, un fin cruelle. J'ai été happé par la fascination du narrateur pour cet femme fatale sous forme de drogue dure. Le texte traduit parfaitement ces sentiments de troubles, ce ras le bol et cette impuissance. J'ai beaucoup apprécié cette lecture et ce malgré cette fin difficile à supporter. Un très bon style agréable qui a du punch. Ben du coup... je vote ( ^_^).
Si vous l'envie vous en prends, je vous accueillerais avec plaisir sur ma page, nul concours ou obligation, simplement le plaisir de lire. ( ^_^).

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Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Deux êtres à la dérive. Glaçante la chute. Bien écrite cette nouvelle.
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