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Echec à l'horizon

TeufTeuf

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Le soldat Boisselier, de la classe 1936, s’ennuyait sur la ligne Maginot, prenant ses jumelles, jetant un coup d’œil, les reposant. Dans sa casemate, il était en tête-à-tête avec un téléphone de campagne, et sa mission était de surveiller l’horizon. Parce qu’en 1914, les allemands étaient entrés en France par la Belgique et le Luxembourg, il avait fallu construire une ligne de défense pour protéger le pays d’une nouvelle invasion. Et ainsi Boisselier s’était retrouvé là, un petit rouage dans cette grande machine, chargé d’observer ce qui se passait de l’autre côté. Pour protéger la France.
On lui avait dit « tu auras les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges ». Ben non. Où il était, c’était sur les Ardennes, sans ligne bleue. Rien à faire, rien à voir. Attendre.
Il n’était pourtant pas un feignant, Boisselier, ça non. Et il était un bon patriote. Il avait toujours écouté son papa lui raconter Verdun, son papa qui avait eu la chance de rentrer entier après les tranchées. Quand son papa lui racontait la guerre, il rêvait de continuer, il vengerait les morts, il sauverait la France des envahisseurs.
Et Boisselier était devenu ingénieur. Enfin, presque, il avait préféré faire son service avant la fin des études. Pour que son papa soit fier de lui. Et, parce qu’il était ingénieur en télécommunications, on l’avait mis dans une casemate, avec une paire de jumelles et un téléphone. Il faisait son boulot, Boisselier. Mais il s’ennuyait.
Il regarda le téléphone. Mais le machin restait muet. Il avait envie d’appeler Malauric, mais il savait que son copain n’était pas seul aujourd’hui, dans l’autre casemate, à un kilomètre et demi plus au Nord-Ouest, il y avait un officier qui faisait une inspection. On se demande bien pourquoi, ni Malauric, ni lui, Boisselier, n’avaient envie de se barrer, ils étaient peinards. Même, lui faisait le ménage dans la casemate, histoire de s’occuper, il avait trouvé un balai, ça lui semblait plus utile que le fusil Lebel qu’on lui avait collé dans les bras et dont il savait à peine se servir. Bon, il était soigneux, Boisselier, il le nettoyait, en faisant attention, il vérifiait que tout fonctionnait. Et il n’oubliait pas de prendre ses jumelles à intervalles réguliers. Puisque c’était la consigne. Surveiller.
Il s’était tout de suite bien entendu avec Malauric. Pourtant, l’autre était un méridional, expansif, rigolard, alors que lui, Boisselier, était normand, circonspect, plutôt taciturne. Mais il avait tout de suite aimé discuter avec lui. Malauric était étudiant en maths, et comme lui un passionné des échecs.
Les gars avaient d’abord discuté, commenté, évoqué le jeu, et puis Malauric avait sorti un échiquier et ils avaient entamé une première partie. Dès lors, ils avaient su comment ils passeraient leurs moments de liberté. Bon, ils iraient de temps en temps au bistrot, avec les autres, « On n’est pas des sauvages » disait Boisselier. « Et en plus on n’est pas racistes, on accepte même de boire le coup avec des bretons ! » ajoutait Malauric. Mais, le plus souvent, on les voyait penchés sur leur échiquier, avec un ou deux gars qui connaissaient le jeu et les regardaient. Car ils jouaient bien, tous les deux.
Et puis on les avait posté chacun dans une casemate, à un kilomètre et demi. Et là, Boisselier s’ennuyait. Malauric aussi, dans l’autre casemate. Enfin, pas aujourd’hui, il devait se faire houspiller par l’officier parce que lui, il ne passait pas le balai. Enfin, c’était ce que pensait Boisselier.
Ils avaient trouvé un moyen de s’occuper : comme ils étaient équipés de téléphones, ils avaient décidé de s’appeler pour jouer aux échecs à distance. Bon, les ouvertures, deux ou trois coups, on resterait au bout du fil, c’était une phase du jeu plus rapide, plus automatique. Mais après, il fallait raccrocher, celui à qui c’était le tour réfléchissait. Comme ça, ils notaient la partie, se référaient à des coups joués par Alekhine ou Marshall, refaisaient les parties jouées lors du championnat de 1921 où Capablanca avait battu Lasker, et professaient une admiration sans bornes pour tous les grands joueurs, quelle que fût leur nationalité. Les pièces d’échecs ne font pas de politique... Mais aujourd’hui, les pièces de bois s’ennuyaient sur leur plateau. Boisselier les avait mises en place, avait machinalement reconstitué quelques débuts de parties, quelques problèmes classiques, mais rien d’original. Il s’ennuyait.
Le téléphone grelotta, fit un bruit bizarre, et enfin se décida à sonner. Boisselier ne sursauta même pas. Il était circonspect, Boisselier. Il espérait que ce soit Malauric, mais ce pouvait aussi être l’officier de service, il ne devait pas sauter sur le téléphone, et devait répondre avec une voix normale. Parce que décrocher en braillant « ah, enfin, qu’est-ce que tu fichais ? », ça, l’officier risquait de ne pas apprécier.
Ouf, c’était Malauric. « Il est parti, le vieux singe, il va voir les autres gars, plus à l’ouest. On est tranquilles. Tu prends les blancs ou les noirs ? »
Boisselier prit les noirs, Malauric commença avec les blancs : e2-e4, e7-e5, Cavalierf3-d6. Les deux joueurs raccrochèrent, réfléchissant à la suite de la partie. Puis Boisselier considéra l’échiquier, et resta figé. Au bout d’un moment, il se rendit compte que Malauric n’appelait pas, alors que c’était à son tour de jouer. Mais enfin, c’était simple... tout bête. Malauric appela, indiqua le coup suivant, raccrocha. Boisselier rappela, le téléphone grésillait « tu m’as bien dit... Prend d4 ? Non ? Allo, articule, on n’entend rien ! » Crouïïïc... Boisselier raccrocha et se tourna vers la lunette de la casemate, prit ses jumelles, regarda... non, rien. Même pas de vent. Pff, ce téléphone ! Il avait bien essay é de le réparer, de la bidouiller, mais il s’était fait sérieusement réprimander : on ne touchait pas au matériel de l’armée. C’était son métier, les téléphones ? Pas ici, il était le soldat Boisselier, dans sa casemate, et son boulot c’était de surveiller l’horizon. Point.
La partie continua. Au bout de quelques coups, Boisselier se rendit compte qu’il dormait à moitié. Bizarre, un joueur d’échecs ne s’endort pas. Un troufion qui monte la garde, si, mais il ne devrait pas. Boisselier se forçait à prendre ses jumelles, à exécuter la mission qu’on lui avait confiée. Et il gambergeait.
Tout ça à cause de ce mec, l’Adolf, l’excité... il met le pays sur le pied de guerre, il paraît, il se prend pour Napoléon ou Jules César... Mais c’est un dingue, ce type, comment ils l’ont élu ? Bof, il va se faire assassiner par un de ses copains. En attendant, je guette les gens d’en face. Combien de temps ça va durer ?
Boisselier posa ses jumelles et regarda l’échiquier en bâillant. Mais qu’est-ce qu’on est en train de jouer ? Il décrocha le téléphone, tourna la manivelle, ça grésillait, alors, ça marche ou... ah, oui, ça marche.
- Dis donc, Malauric, tu sais quoi ? On est des débutants !
- Mmmmm... quoi ? Au fait, c’est à qui de jouer ? Je m’endors !
- Bien sûr, moi aussi ! On est en train de réciter la défense Philidor, le coup pour débutants, enfin, tout bête, tout simple.
- Qu’est-ce que tu racontes ? J’aurais vu !
- Regarde tes pièces, tu vas voir. »
Malauric posa le téléphone, mais il raccrocha par inadvertance. Un moment passa, Boisselier en profita pour jeter un coup d’œil dans ses jumelles. Le téléphone sonna, c’était un de ses supérieurs qui avait essayé d’appeler et s’était demandé s’il n’y avait pas une panne, c’était occupé. Boisselier répondit qu’un officier avait appelé, et l’autre raccrocha.
Boisselier était agacé, il avait dû raconter une craque, il n’aimait pas ça. Ce n’était pas un menteur, Boisselier. Et manquer de se faire sauter une perm’ ou coller trois jours d’arrêt pour une partie d’échecs de niveau simple, même pas intéressante, que tous les deux pouvaient réciter par cœur même avant le petit déjeuner, il faut avouer que c’aurait été bête.
Malauric appela.
- Ben oui, il vaut mieux arrêter, on récite notre leçon, comme à l’école les Fables de La Fontaine. Qu’est-ce qui nous a pris ? Parce que toi non plus, tu ne l’as pas vu tout de suite.
- Non, je m’ennuie, et je n’arrive pas à trouver une idée d’ouverture un peu corsée. Toi non plus, alors ?
- Ben non ! C’est la faute à Hitler. Na ! Qu’est-ce qu’on fiche ici, dans ces champignons en béton ? Tu peux me le dire ? Tu vois quelque chose ? Ils sont trop occupés à défiler, les boches ! Ou à jurer fidélité à leur « fuhhhreueueueur » - Malauric appuyait sur le « eu » -, ce dingue qu’est paraît-il impuissant...
- Ben dis donc, t’es bien renseigné ? T’as tenu la chandelle ?
- J’ai entendu ça, il paraît qu’il peut pas, ou presque pas, il a un docteur particulier qui lui fait des piqures pour ça.
- C’est peut-être pour ça qu’il est si excité... il compense, on dit...
- Ouais, ben, pendant ce temps, on bâille dans nos trous. Et on n’arrive même plus à jouer aux échecs correctement. T’as fait quelque chose, en dehors de surveiller l’horizon ?
- Rien de rien ! J’ai passé le balai en arrivant, c’est toujours utile, mais à part ça...
- T’as encore le courage de faire ça ? T’es courageux, dis donc ! Quand on montera à l’assaut, tu démarreras en tête !
- Parce que tu crois que ça va arriver ?
- Quoi ?
- Qu’il va y avoir la guerre ? Pour de bon ?
- On le dit. Mais les on-dit... j’ai lu un article dans le journal, il paraît que Hitler remet des armées en Rhénanie, et en Espagne ça chauffe... Et l’autre, l’italien, il en met un coup aussi, et ils sont d’accord tous les deux. Si ça arrive, lequel tu prends ?
- Comment, lequel ?
- On se les partage, un tire sur Hitler, l’autre sur Mussolini. C’est pas un bon plan ?
- Rigole pas avec ça, à ma dernière perm’, mon père il était très inquiet.
- T’as raison. Mais en attendant on s’emm... On recommence une partie ?
- Essayons. Quelle ouverture ? Une anglaise ou une Alekhine ?
- Tiens, essayons une anglaise. Commence, toi. »
Boisselier raccrocha, prit ses jumelles pour comme d’habitude ne rien voir, et replaça les pièces sur l’échiquier. Puis il tourna la manivelle du téléphone.
- Tu y es ? c4.
- OK. Attends, que je me souvienne de la défense... Ah, oui. »
Bon, ils redémarraient. Mais au bout d’un moment, Boisselier s’aperçut qu’il s’était trompé. Lourdement. Il allait être mat en deux coups. Malauric appela, indiqua son coup. Tiens, il ne dit pas « échec » ? Mais qu’est-ce qu’il a joué ?
Malauric n’avait pas vu l’erreur et il avait laissé à son adversaire une possibilité de s’en sortir. Donc lui aussi, il dormait. Pas possible, ça. C’est la faute à cet endroit, cette casemate, il fait sombre, ça pue, j’ai beau balayer...
Boisselier sortit quelques secondes pour respirer, il se sentit mieux. Puis il retourna vers l’échiquier, examina la situation... oui, bon, on allait rattraper le coup. Variante...zut, je ne sais plus. Pff, ce n’est plus un cerveau que j’ai, c’est un navet trop cuit... Bon, jouons comme on peut ».
Il actionna la manivelle, le téléphone crachota puis daigna lui laisser entendre la voix de Malauric. Il annonça son coup, Malauric réfléchit quelques secondes et joua. Ils laissèrent le téléphone branché, ils n’avaient pas l’intention de jouer de façon trop élaborée. C’est vrai, quand on s’ennuie, on perd ses moyens.
Boisselier ne vit pas entrer l’officier. Un grand type maigre, sec, dont la voix portait loin. Enfin, c’est l’impression qu’il en eut, car il fut immédiatement assourdi par les injures dont le gradé l’accablait.
- Et alors ? On mobilise le téléphone de campagne pour bavarder avec les copains ? C’est grave, ça, Boisselier ! »
Boisselier se mit au garde-à-vous, il savait que cela ne servirait à rien de protester, de trouver une explication. Il avait mobilisé le téléphone. En plus, comme par un fait exprès, il avait machinalement rangé les jumelles dans leur étui. L’officier n’avait pas vu l’échiquier. Mais peu importait, de toutes façons la partie n’offrait aucun intérêt. C’était une mauvaise journée.
Boisselier écopa de trois jours d’arrêt, il apprit que Malauric avait été lui aussi attrapé. Quand il sortit, on avait déjà oublié pourquoi ils avaient été sanctionnés et on les envoya dans des casemates, sur la ligne Maginot. Pas les mêmes, mais toutes pareilles. Avec mission de surveiller l’horizon. Et tous deux purent se remettre à jouer aux échecs, mais ils faisaient attention et guettaient dehors. Un coup dans les jumelles, un coup dehors, un coup sur l’échiquier, on réfléchit en regardant dehors... un coup sur l’échiquier, un coup dans les jumelles... Ils étaient bien rôdés, maintenant.
Mais le soldat Boisselier s’ennuyait, dans sa casemate sur la ligne Maginot. Tout devenait répétitif, un coup d’œil dans les jumelles, un coup d’œil dehors, un coup d’œil sur l’échiquier, un coup d’œil dehors, on joue, on téléphone – et on n’oublie pas de raccrocher après le coup, plus question de bavarder. Un coup dans les jumelles...
Rien ne se passait. Rien à l’horizon, heureusement qu’il y avait l’échiquier. On les relevait, ils faisaient leur rapport, toujours le même, rien à signaler. Et il s’ennuyait, Boisselier. Il se disait qu’il en avait encore pour... enfin, quelques mois. Et après, il serait ingénieur, ou champion d’échecs. D’autres les remplaceraient, à guetter l’horizon sur la ligne Maginot. Pour quoi faire ?
Après tout, peut-être qu’il n’y aurait pas de guerre...

24/04/2015

Ce jour est le 100ème anniversaire de la naissance de mon père, et l'histoire racontée lui est vraiment arrivée, en 1937... Il fallait s'occuper, sur la ligne Maginot !

1 VOIX


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Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Votre père a connu un « Désert des Tartares» à la française mais, s'il s'est beaucoup ennuyé, il vous a inspiré cette étonnante nouvelle. Comme quoi les échecs peuvent parfois déboucher sur des réussites...
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TeufTeuf
TeufTeuf · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire, très juste !
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