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Nous avions profité d’un week-end pour nous échapper de la ville afin de nous reposer au calme sur une petite île des Côtes-d’Armor. Nous aimions ce genre de parenthèse entre écumes, embruns, herbes folles et galets. Nous n’avions pas pris longtemps à choisir notre destination. La Bretagne était souvent notre lieu d’escale, le pays aux mille visages où nous pouvions nous ressourcer. Une terre d’ancrage, presque une bouée de sauvetage, après de trop long mois passés dans le tumulte des villes.

Nous étions hors saison. C’était la période idéale pour venir déposer nos carcasses sous un soleil que les journées plus courtes avaient rendu plus pâle et tiède. Nous nous étions déniché une petite maison en pierres. Un point d’attache sans âge. Mais, à n’en pas douter, la vieille demeure en avait vu des orages et des tempêtes. Nous l’avions choisie retirée de tout. Nous aimions cette sensation d’être seuls au monde. Seuls avec nous-mêmes. Quel plus beau voyage ? Ce n’était plus le temps des cerises, mais l’heure de voguer entre le mouvement et l’immobilisme, entre notre for intérieur et la nature environnante.

Nous voyagions léger, au sens propre comme au figuré. De nos cœurs, nous avions délesté tous nos soucis. Et seule une petite valise nous accompagnait. Nous avions laissé notre voiture avant de prendre le bateau. En débarquant sur l’île, nous avions fait quelques courses à la supérette du coin. Juste de quoi tenir les deux prochains jours. Un peu de pain, quelques fruits et légumes, du jambon, du miel et une bonne bouteille de vin. Pour le reste, nous nous nourririons des premières lueurs du jour, de nos pas sur la grève, du vent venant du large et des murmures de la nature.

Après avoir loué des vélos, nous avions pris la route de notre location. Tout était petit dans la maison. Même les portes et les fenêtres étaient à échelle réduite. « Une jolie maison de poupée » avait conclu Emma. Notre logement n’en demeurait pas moins douillet et charmant. Et puis, lorsque l’on a devant soi l’immensité du monde, il n’est pas nécessaire de s’enfermer dans de grands espaces une fois la porte close.

Nous avions juste pris le temps de ranger nos victuailles et de déposer notre valise dans la chambre sans prendre la peine de l’ouvrir. L’appel du large se faisait déjà sentir. Une impatience et une fébrilité nous poussaient à retrouver la mer. L’île n’était pas bien grande et quel que soit l’endroit où nous nous trouvions, la mer n’était jamais très loin. Il ne nous fallut pas plus de cinq minutes pour la retrouver. L’instant d’après nous étions pieds nus, les jambes de pantalon retroussées, à marcher tels des équilibristes sur les galets. L’eau était fraîche ce qui nous fit pousser quelques cris de surprise et de joie. Je sortis mon smartphone et entrepris de saisir quelques souvenirs de notre escapade. Peu, juste quelques clichés. Il était hors de question de nous laisser envahir par tous ces gadgets électroniques. Nous rêvions d’un week-end à l’écart du monde et de sa folie. Je ne résistai pourtant pas à l’envie de mettre en boîte cette nature sauvage, forte et fragile, tout à la fois. Et puis, il y avait Emma, son sourire et son bonheur simple. Nous avions abandonné nos montres avant notre départ et ce fut le soleil commençant à descendre sur les eaux de la Manche qui nous donna le signal du retour. À contrecœur, nous rebroussions chemin, l’esprit encore au bord de l’eau.

Le repas fut rapidement préparé et nous le prîmes dans le jardin. Dans cette étendue aux effluves marins, la table s’était recouverte d’une patine au fil des saisons. Légèrement bancale, je glissai sous un pied un joli galet plat pour lui rendre sa stabilité. Nous ne nous en étions pas rendu compte, mais le grand air avait aiguisé notre appétit. La salade composée, le jambon et le pain frais furent rapidement avalés. En ce début octobre, les fins de journées étaient rapidement fraîches et ce fut avec un blouson sur le dos que nous dînâmes. Nous aurions pu choisir la douceur du logement, mais nous voulions retarder le plus possible le moment de rentrer. Nous n’étions que trop contraints de vivre enfermés à longueur d’année pour ne pas vouloir profiter de ce moment de liberté.

Nous avions passé la nuit avec la fenêtre entrouverte. Le vent frais, chargé de senteurs salines, venait nous caresser le visage. Chaudement blottis sous une couette moelleuse, la nuit fut douce. Au petit matin, ce fut le cri des mouettes qui me réveilla. Je me retournai pour enlacer Emma, mais elle était déjà levée. « Je vais prendre un café bien serré et deux croissants ! » lui criai-je d’un air taquin, à travers la cloison. Je pensai la voir débouler, prête à se lancer dans une bataille d’oreiller, mais il n’en fut rien. Je restai encore un petit moment à somnoler avant de me décider à me lever. Emma n’était pas à côté et je n’entendis pas l’eau de la douche couler. Je vérifiai néanmoins. Ma compagne n’était pas dans la maison. Était-elle en train de prendre son déjeuner dehors ? Un coup d’œil rapide à l’extérieur infirma cette hypothèse. J’étais un peu surpris mais pas inquiet. Elle allait certainement rapidement réapparaître. Elle était probablement partie profiter du lever du soleil ou avait poussé jusqu’au village afin de nous acheter quelques viennoiseries. Le café n’était pas fait. Je nous en préparai chacun deux tasses. Pendant que l’eau s’écoulait, laissant les arômes du café envahir doucement le logement, je filais me doucher. En sortant de la salle de bain, je pensai retrouver ma belle assise à la table du petit-déjeuner, mordant avec gourmandise dans un croissant ou plus probablement dans une part de kouign-amann. Mais Emma n’était toujours pas rentrée. Une légère inquiétude commença à s’immiscer en moi. Je bus rapidement une tasse de café brûlant avant de partir à la recherche de ma compagne.

Je fis quelques pas autour de la vieille bâtisse, sans découvrir le moindre signe de vie. Je rebroussai chemin et récupérai le vélo adossé au mur de la maison. Celui d’Emma avait disparu. Où était-elle ? Je commençai par retourner sur la petite plage où nous avions passé quelques heures la veille, mais ne voyant nulle trace d’Emma, je fis demi-tour afin de rejoindre le village. J’en fis rapidement le tour. Aucune présence de ma femme. Je décidai d’aller demander à l’unique boulangerie de l’île si Emma était passée se ravitailler chez eux, mais la vendeuse n’avait pas le souvenir de l’avoir croisée. J’en ressortis de plus en plus inquiet. Je traversai la petite place pour entrer dans l’épicerie où nous avions fait nos achats en arrivant. La même vendeuse que la veille était assise derrière la caisse. Je lui expliquai que ma compagne avait disparu et lui demandai si elle l’avait vu. Elle parut surprise. J’insistai, lui rappelant que nous étions passés dans son magasin pas plus tard que la veille. « Je me souviens de vous, mais pas de votre femme » me dit-elle d’un air légèrement ennuyée. « L’île n’est pas bien grande. Elle ne peut pas avoir disparu. Vous allez la retrouver. Peut-être que, ne vous voyant pas, elle vous cherche, vous aussi » ajouta-t-elle, le regard légèrement fuyant.

Emma était injoignable, ayant refusé de prendre son portable pour le week-end et mon angoisse allait grandissant. Ce n’était pas du style de ma femme de disparaître de la sorte. Je retournai à la maison, espérant l’y retrouver. Emma n’était toujours pas revenue. Je repartis en sens inverse. La peur qu’un malheur ne lui soit arrivé me fit accélérer. Je dépassai le village et arrivai au port. Emma aurait-elle quitté l’île ? Je partis à la quête aux informations. Aucun bateau n’avait encore quitté le port. Le prochain était prévu pour dans deux heures. Un peu rassuré, j’entrepris de longer le littoral. Les yeux plissés, je scrutai chaque détail. Après avoir fait deux fois le tour de l’île, je dus me rendre à l’évidence, Emma avait disparu.

Rien de tout cela n’était logique. Où avait-elle pu partir à une heure si matinale ? Et surtout pourquoi ? Aurait-elle pu être arrachée de la terre par une vague trop forte ? Le temps était pourtant clair et la mer d’un calme presque plat. Et si le drame avait eu lieu, où était passée sa bicyclette ? La bicyclette... Je décidai de me rendre à la location de vélos. Peut-être l’aurait-on croisé là-bas, même si la chose me semblait peu probable. Je dus patienter un peu, la personne s’occupant des locations étant déjà affairée avec une famille composée de deux jeunes enfants. Malgré mon inquiétude, je ne pus m’empêcher de sourire en entendant les cris d’émerveillement du petit garçon devant un tel choix de vélos. Il passait de l’un à l’autre sans savoir se décider. Le rouge, le jaune, non, le bleu. Lorsque ce fut enfin à mon tour, j’exposai la situation. Ma compagne avait disparu et son vélo avec. Le jeune homme m’expliqua que dans ce cas, j’allais perdre le montant de la caution. C’était le cadet de mes soucis. Je le coupai dans ses propos d’un air impatient. « Je cherche ma femme. La disparition de votre vélo m’importe peu. » L’homme se rembrunit un peu, en insistant sur le fait que si je ne lui rapportais pas ledit vélo, je ne pourrais récupérer mon chèque. Je le fixai l’œil noir. Je bouillonnai intérieurement, mais me retins de lever la voix.
— Avez-vous vu ma femme ? insistai-je.
— Je ne pense pas.
— Comment ça, vous ne pensez pas ? L’avez-vous vu, oui ou non ?
— Écoutez, monsieur, je ne suis pas là pour surveiller les gens, me répondit-il d’un ton ferme.
— Une jolie femme, m’entêtai-je, la petite trentaine, blonde, les cheveux jusqu’aux épaules, cela ne vous dit rien ?
— Non.
— Vous devez pourtant vous souvenir d’elle. Nous sommes passés hier. C’est calme en ce moment, les touristes ne se bousculent pas.
— Peut-être mais je ne me souviens pas de votre femme. J’ai le souvenir que vous étiez seul. Vous rendez votre vélo ?
— Pardon ? Je vous parle de ma femme pas de mon vélo !
Je n’avais pu m’empêcher de lever la voix devant l’idiotie de ce type.
— Vous comprenez ce que je vous dis ? poursuivai-je, la voix tremblante et plus rapide que de coutume. Si je vous montre une photo, vous allez forcément vous souvenir d’elle.
— Peut-être, me répondit mon interlocuteur en haussant légèrement les épaules.
Cet énergumène commençait prodigieusement à m’agacer. Il n’y mettait vraiment pas du sien. Je sortis fébrilement le téléphone de ma poche et me mis à la recherche des photos prisent la veille.
— Attendez, j’y suis presque. Les voilà.
Je fis défiler rapidement les photos de paysages pour arriver à celles où Emma posait, mais, chose incroyable, Emma n’apparaissait nulle part. Les photos étaient bien là mais à l’endroit où Emma aurait dû être, seule la nature était présente. C’était un truc de fou. Comment Emma avait pu disparaître des clichés ? J’arrivai finalement au selfie que nous avions pris. Je souriais sur la photo, le corps légèrement penché pour me coller à celui d’Emma. Mais, sur l’écran, nulle trace de ma femme.

Je plantai là le loueur de vélos et repartis jusqu’à notre logement. Emma ne pouvait s’être ainsi volatilisée. L’anxiété m’étreignit la poitrine. Je me mis à fouiller dans la valise. Je n’y découvris aucun de ses vêtements. Fou d’angoisse, je me précipitai dans la salle de bain. Ses affaires de toilette avaient disparu, elles aussi. D’Emma, il ne restait pas une trace. Pourquoi m’aurait-elle fui ? Nous filions pourtant le parfait amour. Et si c’était le cas, pour quelle raison serait-elle partie de la sorte ? J’étais totalement abasourdie. Je ne savais plus comment réagir. Je m’assis un moment afin de réfléchir. Je finis par prendre la décision de rentrer chez nous, ne voyant pas ce que je pouvais faire de plus ici. Je quittai l’île sans un regard en arrière.

J’attrapai le bateau juste à temps et cinq heures plus tard j’arrivai chez nous, émotionnellement exténué. J’ouvris la porte, la gorge nouée. Je me dirigeai d’emblée vers la chambre à coucher et ouvris la penderie. Plus aucune tenue appartenant à Emma ne s’y trouvait. Ce fut le coup de massue. J’oscillai entre chagrin et rage. Je ne pensai pas Emma capable d’une telle lâcheté. Il fallait que j’en aie le cœur net. Je me précipitai vers le salon, me saisit du téléphone et composai le numéro de ses parents. Ce fut Sylviane, sa mère qui décrocha.
— Sylviane ? Bonjour, c’est Edgard. Emma est-elle chez vous ? demandai-je en m’efforçant de contenir ma colère.
— Ce doit être une erreur.
— Sylviane, c’est bien vous ?
— Oui, mais navrée, je ne connais pas d’Edgard.
— Enfin Sylviane, Edgard, votre beau-fils !
— Je ne comprends pas, vous devez faire erreur.
— C’est Emma qui vous a demandé de me répondre ça ? La situation devient totalement ridicule !
J’avais levé la voix malgré moi.
— Écoutez, monsieur, je ne connais ni d’Edgard, ni d’Emma. Cessez de m’importuner maintenant.
— Sylviane, ne me dites pas que vous ne vous souvenez pas de votre propre fille !
À l’autre bout du fil, un silence lourd s’installa. Puis, finalement, ma belle-mère conclut par ces mots :
— Vous vous trompez de personne. Je n’ai malheureusement jamais pu avoir d’enfant.
Et elle raccrocha.

Totalement sonné, je reposai machinalement le combiné sur son socle. Mon regard croisa alors un cadre en forme de cœur. A l’intérieur, une photo d’Emma et moi prise lors de notre derrière Saint-Valentin. J’étais penché au-dessus de la table, une rose à la main et j’embrassais amoureusement ma compagne. Seulement d’Emma aucune trace. Je n’embrassais plus que le néant.

Finaliste

385 VOIX

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Sourire
Sourire · il y a
Déjà lu, déjà aimé, je revote !
Je suis aussi en finale avec une nouvelle, le refuge, si le coeur vous en dit...

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Joelle Teillet
Joelle Teillet · il y a
Çà alors !
Il a perdu sa vie parallèle dans le fini terre ? ^^

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Fred
Fred · il y a
Belle intrigue avec ce mystère qui reste en suspension... a nous d'imaginer le reste. Si vous avez le temps, un coup d’œil à mon texte "Le chemin d'Heather" en lice pour le prix du court printemps 2018.
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Côpain Des Ânes
Côpain Des Ânes · il y a
J'ai lu, et voté pour 5 voix. C'est une superbe œuvre décrite dans tous les détails, avec les bons mots, et intéressante...
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Evadailleurs
Evadailleurs · il y a
J'ai relu, à nouveau aimé...
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Moniroje
Moniroje · il y a
Hi!! la fin nous fait relire le début!
mais enfin, où est-elle passé, Emma ???
Pour nous rassurer qu'il n'est point fou
ne vous reste plus qu'à écrire: "Disparu"

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Didier Caille
Didier Caille · il y a
Une belle intrigue bien menée :) et si le coeur vous ne dit je vous invite à découvrir mon univers http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-plumes-du-plaisir?all-comments=true&update_notif=1512411494#fos_comment_2269162, belle journée.
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Chtitebulle
Chtitebulle · il y a
Mes votes .....
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Emsie
Emsie · il y a
Quelle histoire ! Et tellement bien menée. Même si on devine l'absence, on est ferré très vite, impossible de s'arrêter. Bravo, + 5
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B86
B86 · il y a
fascinant c'est vivre le roman comme dans un film mes votes
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