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 Drame  Amitié

Dans le style de Matsumoto

Thierry Covolo

Thierry Covolo

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42 voix


Depuis la fenêtre de ma chambre, je vois la grande cour où les garçons se rassemblent aux premières heures de la journée.
Ils plaisantent, rient, chantent, se bousculent, en viennent parfois aux mains, se réconcilient vite, discutent à la façon des hommes ou imaginent les tours qu’ils joueront aux servantes. Leurs voix montent jusqu’à moi, faisant régner une ambiance de foire dans cet enclos bientôt soumis à la plus stricte discipline. Les professeurs leur accordent ces quelques minutes de répit avant de reprendre l’enseignement qui les laissera épuisés lorsque le soleil disparaîtra derrière la montagne.
Je les connais tous. À tous, j’ai donné un nom.
Au centre de la cour, il y a Premier Soleil, toujours le premier arrivé, comme déposé là par le premier rayon du soleil quand le jour se glisse hors de la nuit. Il se place au centre de la cour, que rien n’indique, que lui seul semble connaître. Tous paraissent ensuite se mouvoir autour de lui comme s’il était l’axe éternel autour duquel tourne le monde. Là, ce sont Loucheur et Boutonneux qui viennent ensemble, inséparables, comme si la disgrâce physique de l’un rassurait l’autre. Ils s’approchent du petit groupe des trois Moi-Je qui rivalisent d’exploits imaginaires pour s’impressionner et impressionner les autres, et se collent à eux pour gober leurs histoires. Petit Taureau traverse la cour d’un pas décidé, dans une diagonale parfaite, sans prêter attention aux autres, pour le plaisir de les voir s’écarter sur son passage, et trébucher parfois dans leur précipitation à le faire. Même Premier Soleil fait un pas de côté quand Petit Taureau atteint le centre de la cour. Le Prince, quant à lui, va lentement, fier et droit, un pas devant sa suite, qui piaille et se réjouit lorsque, d’un mot, il accorde son attention à l’un d’eux. Le Prince se dit le fils du puissant seigneur d’une province très éloignée de la capitale, où personne n’ira vérifier si son père est autre chose qu’un petit baron veillant sur trois poules et deux chèvres. Jamais Petit Taureau et le Prince ne se croisent, comme si tous deux jouaient une chorégraphie parfaitement réglée et maintes fois répétée. Dans l’angle ouest de la cour se tiennent les grands. Ils s’assoient au pied de l’arbre et regardent les plus jeunes s’agiter. Ils parlent entre eux à voix basse, font des dessins compliqués dans la terre battue avec des bâtons, répétant les plans de bataille appris la veille ou en imaginant de nouveaux. Parmi eux, Pluie de Printemps semble pouvoir rester immobile des heures tandis que ses yeux si noirs traquent le moindre mouvement autour de lui. Je devine ses muscles tendus sous la peau encore douce. Sa mâchoire carrée dit son caractère fort et sa résolution sans faille. Immanquablement, c’est à lui que je pense quand Buson écrit « Pluie de printemps – l’étang et la rivière se rejoignent ».
Je connais tous ces garçons engagés dans la voie du samouraï, même si Père m’interdit de leur parler.

Je m’appelle Matsumoto Kimiko, j’ai quatorze ans. Père dit que je suis son plus précieux trésor, bien qu’il ne semble vivre que pour l’école qu’il a fondée. Il n’y enseigne plus mais il la dirige encore aujourd’hui. L’école porte son nom. Ses disciples perpétuent son style. Cela fait dix ans que Père ne sort plus d’ici. On dit qu’à la cour le nom de Matsumoto est toujours respecté. On dit que l’empereur lui-même demande régulièrement des nouvelles de Père.

Voici maintenant qu’arrive l’Orphelin. Il attend le dernier moment pour se mêler aux autres, retardant autant que possible l’épreuve chaque jour renouvelée. Où qu’ils se trouvent, quoi qu’ils soient en train de faire, tous sentent quand l’Orphelin pénètre dans la cour et tous se tournent vers lui. L’Orphelin feint de les ignorer, mais je sens dans sa chair pénétrer les flèches aiguisées des moqueries des autres garçons. L’Orphelin a de grands cils, une peau blanche et des lèvres délicatement dessinées que j’envie. Ses gestes sont lents et précis, fluides, et en harmonie avec le monde autour de lui. J’ai l’impression d’être l’œuvre d’un peintre maladroit lorsque je le vois si gracieux. Contrairement aux autres élèves, l’Orphelin ne doit pas à sa lignée ou à la fortune de ses parents de recevoir l’enseignement de l’école Matsumoto. L’Orphelin est ici parce que Père l’a pris en pitié un matin dans les rues d’Edo, à l’époque où il sortait encore d’ici, quand Mère était encore en vie. Ce privilège le rend intouchable. Malheur à qui lèverait la main sur lui. On ne s’en moque que plus durement. On crache sur le sol qu’il foule. On l’appelle selon le nom des geishas les plus vulgaires. On fait courir mille histoires dégradantes sur son compte. Je veux croire que Pluie de Printemps reste à l’écart de ces bassesses indignes d’un samouraï.

Enfin, les maîtres viennent chercher les élèves.
Katsumori arrive le premier. C’est un vieux compagnon d’armes de Père, déjà âgé quand celui-ci était un jeune samouraï. Ce sont les plus jeunes, ceux qui ont entre onze et quatorze ans, qui partent avec lui. Il les emmène dans le grand pré derrière l’école où, à travers divers jeux, il va épuiser cette trop grande vitalité qui nuit à leur concentration. Il leur enseignera ensuite la morale puis ils manieront les armes. Katsumori n’a jamais pris femme. Il veille depuis toujours sur ma famille. Je l’appelle Vieil Oncle. Il me berçait de douces paroles le soir après la mort de Mère, tandis que Père était incapable de vaincre son chagrin.
Malheureusement pour l’Orphelin, il a quitté cette année le groupe des plus jeunes. Il doit supporter quelques minutes encore les railleries des autres. Petit Taureau entame une nouvelle danse qui lui fait dessiner des cercles menaçants autour de l’Orphelin tandis que les Moi-Je s’excitent avec des histoires sordides mettant l’Orphelin en scène dans des situations humiliantes.
Imamoto et Futugawa arrivent à leur tour. À quinze ans et plus, leurs élèves sont entrés dans l’âge adulte et terminent leur formation. À l’instant où les deux maîtres pénètrent dans la cour, le silence se fait. Imamoto et Futugawa se mettent chacun à un bout de la cour et tous s’alignent devant leur maître. L’Orphelin attend que ses camarades soient en place pour les rejoindre. Il se met à une extrémité du rang, maintient une distance de deux hommes avec son voisin. Les maîtres passent leurs élèves en revue. Lorsqu’il arrive à la hauteur de l’Orphelin, d’un coup de poing dans l’épaule, Futugawa le pousse sans ménagement à se rapprocher de Lune Grêlée. L’Orphelin grimace en silence. Personne ne rit. Tout le monde craint Futugawa.

Futugawa Sasori est le plus jeune des maîtres. Il avait sept ans quand Père l’a pris en charge. Il est le second fils du conseiller militaire Futugawa Koseki, un ami très proche de Père, un homme très puissant, le mécène de l’école.
Comme pour conjurer sa noble ascendance, Futugawa est toujours vêtu d’un kimono grossier. Il dit que le raffinement est une faiblesse, qu’il gangrène la volonté et éloigne l’homme des vraies valeurs. C’est un homme taciturne et sévère, prompt à se mettre en colère si on ne le respecte pas, ou s’il croit qu’il en est ainsi. Je suis certaine que, s’il n’était le fils du conseiller, Père ne lui accorderait pas autant de privilèges.
Beaucoup d’histoires circulent sur son compte. On dit qu’il sort souvent le soir pour se battre dans les bas quartiers et que Père ferme les yeux sur ses agissements. On dit qu’il a un jour tranché la main d’un élève trop lent à suivre ses instructions lors d’un entraînement. Ce n’est qu’une légende. Vieil Oncle me l’a dit pour me rassurer lorsque cette histoire est venue se glisser dans mes cauchemars. Vieil Oncle m’a également appris que Futugawa lui-même est l’auteur de cette histoire et qu’il s’assure qu’elle est connue de tous. Seul l’Orphelin semble insensible à la crainte que suscite Futugawa.
Futugawa affiche un profond dégoût envers lui, lui réservant les exercices les plus durs et le punissant à la moindre occasion. Pour autant, l’Orphelin encaisse les brimades et les insultes avec indifférence.
Peut-être sait-il que Futugawa est un lâche, le seul des samouraïs formés par Père à n’avoir jamais connu les champs de bataille, le seul dont la lame soit encore vierge.

Le plancher entre ma chambre et les appartements de Père est mince. À moins que l’on ne chuchote, j’entends distinctement le moindre mot qui s’y dit.
Futugawa est venu trouver Père après le coucher du soleil, alors que ses élèves étudient les récits édifiants de samouraïs légendaires.
— Sensei, je viens vous parler du jeune orphelin.
— Qu’as-tu à me dire sur Kiyoshi que tu ne m’aies déjà dit cent fois ?
— Rien de neuf, sensei, effectivement. Et c’est bien cette constance qui pose problème. Ses manières de fille troublent les garçons. J’ai du mal à les tenir tant ce qu’il est insulte leur virilité. Les plus sensibles en perdent le sommeil, l’appétit. Il les dégoûte. Il faut le renvoyer, sensei. Il n’a pas sa place ici.
— Il y a des années que Kiyoshi est avec nous. Jusqu’à l’année dernière, quand Katsumori s’en occupait, il n’y avait aucun problème. Peux-tu m’expliquer ce qui a changé en quelques mois qui explique un tel bouleversement ?
— Il a eu quinze ans, il est sorti de l’enfance pour entrer dans l’âge adulte, il se retrouve placé sous le regard des jeunes hommes et ils s’offensent de ses manières. Il ne sera jamais samouraï, sensei. Il est arrogant. Il refuse de se plier aux règles. Il s’oppose à moi, à sa façon sournoise. Je sais l’attachement que vous avez pour lui, mais il ne portera jamais dignement le sabre. Il n’honorera pas votre maison comme les autres samouraïs formés par cette école.
— Il suffit, Sasori. Kiyoshi ne partira pas. Tu es son maître, c’est à toi de trouver la solution. Cet échec est le tien, pas le sien. Contrairement aux autres, Kiyoshi a en lui quelque chose qui ne s’apprend pas. Il sera le plus grand d’entre nous. Je le sais, je le sens. Je suis Matsumoto Saiichi. J’ai tué plus de cent hommes à la guerre. J’ai combattu et je me suis entraîné aux côtés des plus grands. Plus de deux cents des plus valeureux guerriers qui aient jamais servi les shoguns ont été formés ici. Et moi, Matsumoto Saiichi, je dis que Kiyoshi sera le plus grand des samouraïs.
Il y a dans la voix de Père une colère que j’ai rarement sentie. J’entends ses pas marteler le plancher. Son souffle est bruyant. Il cherche à se calmer. Futugawa reste silencieux. Après quelques secondes, Père reprend.
— Élève ton enseignement, remets-toi en question. Crois-tu que j’étais un élève facile pour mon maître ? Crois-tu que Masamori était un maître renommé avant de me former ? Quand il a compris que son enseignement était inefficace avec moi, il s’est humblement remis en question. Il a cru en moi quand d’autres m’auraient rejeté. C’est ensemble que nous sommes devenus les meilleurs. Malgré toute l’amitié et le respect que j’ai pour ton père, Sasori, je t’ordonne d’enseigner à Kiyoshi. Ne me déçois pas !
— Bien, sensei. Je ferai selon vos ordres.
Je retiens ma respiration, m’interdis d’applaudir. J’entends le tissu du kimono de Futugawa se froisser tandis qu’il se glisse hors du bureau de Père.

Quelques jours plus tard, nous apprenons le départ de l’Orphelin.
C’est une servante qui a trouvé sa place dans le dortoir vidée de ses effets. Elle a immédiatement informé Père. Mandé par lui, Vieil Oncle l’informe qu’il manque un sabre à l’armurerie, celui que Père a offert à l’Orphelin, un sabre qui est dans ma famille depuis plusieurs générations. Les autres maîtres les rejoignent rapidement. Très affecté, Père reste silencieux.
— Il était trop fier, hasarde Futugawa. Il ne se conformait pas aux règles. Je vous avais prévenu.
— Ça ne lui ressemble pas, reprend Vieil Oncle. Je le connais bien. Il t’aimait comme un père, Saiichi. Il ne peut pas t’avoir fait ça.
— S’il voulait partir, il suffisait qu’il vienne m’en parler. Je ne l’aurais pas retenu. Je lui aurais donné des recommandations qui l’auraient fait engager n’importe où. Jusque dans la garde de l’empereur, s’il l’avait voulu. Je ne comprends pas…
— Les faits sont là, sensei. Il est parti. Et il vous a volé un sabre !
— Ce sabre était à lui, je le lui avais offert. Il ne l’a pas volé.
— Et pour toute reconnaissance, il part sans vous remercier pour votre générosité. Il n’y avait rien de bon à tirer de lui. Même son départ souille nos valeurs les plus nobles.
— Que va-t-il devenir, maintenant ? Un ronin, un mercenaire ? Il louera son sabre à des seigneurs rebelles, il rejoindra des bandes de voleurs… Retournez à vos élèves. Ne leur cachez pas la vérité. Mais dites-leur que le premier qui médira sur Kiyoshi sera bastonné dans la cour, devant tout le monde. De ma propre main. Dites-leur bien ça !

Il fallut plusieurs semaines à Père pour se remettre. Pas une seule fois il n’évoqua l’Orphelin après ce jour, mais son ombre était en permanence à ses côtés.
Futugawa demanda à Père de lui affecter Petit Taureau. Père s’en étonna, mais, comme Imamoto avait des difficultés avec lui, il accepta et lui transféra le plus rustre des élèves de l’école.
Petit Taureau compensait par une force peu commune et une endurance sans limite son manque de technique. Il se débrouillait particulièrement bien avec une lance et était le seul à parvenir à manipuler les grands sabres rustiques. Tout comme Imamoto avant lui, Futugawa limita les exercices entre Petit Taureau et les autres étudiants, se réservant les duels. Mais contrairement à Imamoto, il ne se contentait pas de quelques échanges rapides et superficiels.
Futugawa passait chaque jour un long moment à affronter Petit Taureau. Il ordonnait au jeune garçon de ne pas retenir ses coups, le frappant sèchement de son sabre de bambou lorsqu’il estimait qu’il s’exécutait trop mollement. Lassé de se faire sermonner, Petit Taureau appliqua les consignes à la lettre et Futugawa dut exercer tout son art pour résister aux assauts violents de l’infatigable garçon. Petit Taureau finissait toujours par trouver une faille lorsque la fatigue gagnait le maître et Futugawa récolta de nombreux coups qui endolorirent cruellement son corps. Futugawa encaissait, dents serrées, relançait le combat et finalement l’emportait grâce à sa technique.
Leurs affrontements devinrent vite l’attraction de l’école. Père lui-même descendait y assister. Un jour où nous les regardions combattre, je dis à Père :
— Futugawa est en train de dresser Petit Taureau. Il lui apprend que la technique l’emporte toujours sur la force.
Sans quitter des yeux les deux adversaires, Père me répondit :
— Tu te trompes, Kimiko. C’est lui-même que Sasori est en train de dompter. L’élève n’est rien d’autre qu’un instrument entre ses mains. Sasori comprend enfin mon enseignement.

Plusieurs mois ont passé. L’automne succède à un été particulièrement chaud. À plusieurs reprises, j’ai surpris Pluie de Printemps à regarder longuement vers ma fenêtre. Tandis que je l’interrogeais sur les élèves, Vieil Oncle m’a confié que Pluie de Printemps était un élève doué, d’une grande droiture morale et amateur éclairé de haïkus. Puis il s’est moqué de moi et m’a serrée dans ses bras tandis que je rougissais.
Ce soir, Père reçoit plusieurs de ses vieux amis. Il y a Futugawa Koseki, le puissant conseiller militaire du shogun, l’amiral Yoshikawa, Shoda qui échangé son sabre contre un pinceau de calligraphe, Oseki Tsuyoshi qui vit depuis de nombreuses années en ermite et ne descend de la montagne qu’une fois l’an pour visiter ses amis, et Vieil Oncle.
Je connais bien ces hommes. Ils ont tous combattu ensemble et se respectent en tant qu’hommes et guerriers. Ils se sont tous penchés sur mon berceau à ma naissance. Ils ont tous soutenu Père à la mort de Mère. La fraternité qui les unit est plus forte que les liens du sang.
Je peux reconnaître chacun à sa voix.
À la demande du conseiller Futugawa, Père a convié son fils à se joindre aux invités. Je grimace. Qu’il se mêle à l’assemblée des amis de Père me déplaît.
J’entends les hommes rire en buvant leur saké. Sur la table ont été placées les plus belles céramiques de la maison dans lesquelles les convives piochent les tranches de poisson cru, les grillades d’anguille et de poulet, et les légumes cuits. J’imagine qu’entre eux, ils abandonnent leurs belles manières pour manger comme lorsqu’ils se retrouvaient sous la tente pour fêter une victoire.
Comme chaque fois, Père et ses amis se remémorent leurs exploits passés, évoquent les épisodes héroïques qui ont fait d’eux les hommes qu’ils sont aujourd’hui. Moi, je les imagine jeunes, en armure, le sabre étincelant à la main, rivalisant de bravoure et d’adresse. Bien sûr, Père est le plus vaillant d’entre eux.
Profitant d’une pause dans leurs récits, Shoda dit soudain :
— Un de mes amis qui fréquente assidûment le quartier des plaisirs – non Yoshikawa, ne t’inquiète pas, il ne s’agit pas de toi, pas cette fois – m’a récemment raconté avoir fait une étrange découverte dans l’établissement de Madame Otsu.
— Ça ne risque pas d’être moi ! Même pour ma bourse replète, la maison de Madame Otsu est hors de prix, lance l’amiral Yoshikawa de sa voix grave et joviale.
— Cet ami, donc, a entendu dire que se trouvait là un jeune homme dont le délicat visage serait plus charmant que celui de la plus belle des femmes, dont le moindre geste serait une ode à la féminité.
— Il n’y a rien là d’étrange, Shoda. Le quartier des plaisirs regorge de ce genre de curiosités. À ce qu’on m’en a dit, s’empresse d’ajouter l’amiral Yoshikawa en riant.
— C’est exactement ce que j’ai répondu à mon ami. Mais attends, a-t-il ajouté, on en arrive à la partie remarquable de l’histoire.
— Il n’y a plus de saké ! s’écrie l’ermite Oseki. Je refuse d’en entendre davantage sans que mon bol soit rempli. On ne m’a pas sorti de ma grotte pour me faire mourir de soif !
— Oseki, lui répond Père, il serait grossier d’interrompre Shoda, même pour nous faire amener un supplément de saké. Patiente quelques minutes, le temps qu’il termine son histoire. Continue, Shoda, je t’en prie !
— Madame Otsu garde ce précieux joyau enfermé, à l’abri des regards curieux, et lorsqu’un client demande sa compagnie, elle le fait droguer afin de s’assurer de sa docilité. Intrigué, mon ami a voulu en savoir plus. À force de fréquenter les geishas de Madame Otsu et de leur laisser de généreux pourboires, celles-ci se laissent facilement aller à la confidence avec lui. Une des filles lui a confié que le jeune homme a été amené de force une nuit par un samouraï. Pour seul prix, il a demandé le privilège de pouvoir le visiter régulièrement.
— Ton histoire est sordide et scandaleuse, Shoda, grogne l’ermite. Ne pourrions-nous pas plutôt revenir à nos batailles et à nos femmes ? Et remplir nos bols ?
— Tu dis sordide ? Tu n’as encore rien entendu ! Lorsque le samouraï vient visiter le prisonnier, drogué comme il se doit, il demande une des filles de Madame Otsu et la besogne devant le jeune homme. En vain. Malgré l’aide de la fille, il ne parvient jamais à conclure. Alors il s’énerve, se met à pleurer comme un enfant et finit par cracher sur le pauvre garçon en l’insultant avant de partir, rouge de colère et de honte.
— Sait-on qui est cette ordure ? s’écrie Vieil Oncle. Si je l’attrape, je vous jure qu’il aura une bonne raison de rester sec entre les cuisses des femmes !
— Mais cela n’arrivera pas, intervient le conseiller Futugawa, car personne ne cherchera à savoir qui il est. Imagines-tu quel embarras serait le nôtre si nous découvrions qu’il est un de nos familiers ?
Chacun y va de son commentaire, s’apitoyant sur le sort du jeune homme, moquant les pratiques honteuses de ce samouraï, disant qu’il ferait mieux de se trouver un novice bien bâti et de le prendre comme on prend un jeune garçon s’il veut suivre la voie du shudo.
— Bah, grimace le conseiller Futugawa, je ne comprends pas que l’on puisse tenir pour respectable cette tradition qui veut qu’un maître partage sa couche avec un de ses novices. D’ici peu j’obtiendrai du shogun qu’il condamne ces pratiques. Les hommes vont avec les femmes. La nature est ainsi faite. La seule lame qu’un samouraï devrait pouvoir plonger dans le corps d’un homme est faite d’acier, pas de chair !
Satisfait de son bon mot, le conseiller Futugawa part d’un rire qui entraîne les autres après lui. Père fait amener du saké et tous trinquent de nouveau.
— Mes amis, buvons à l’excellent travail que fait ici notre ami Matsumoto, lance le conseiller. Le shogun cite souvent l’école Matsumoto en exemple et dit que ses samouraïs sont les plus courageux et les mieux formés. Tu nous fais honneur, Saiichi !
Tous acclament Père et le couvrent de louanges.
— Merci Koseki, merci. Je n’oublie pas que sans ton soutien et ta générosité mon école aurait du mal à vivre. Je sais ce que je te dois. Je suis ton serviteur reconnaissant.
— Je t’en prie, redresse-toi, Saiichi. C’est naturel. C’est ainsi que les choses sont entre amis. Tous ici nous sommes maintes fois secourus lors de nos nombreuses batailles, et, bien que nos sabres soient rangés à présent, rien ne change. Nous nous devons toujours un soutien indéfectible. Regarde, en faisant un homme de ma mauviette de fils, tu as fait plus que sauver ma vie !
Le jeune Futugawa s’étrangle à ces paroles. C’est la première fois depuis le début de la soirée, je crois, que j’entends sa voix.
— Allons Sasori, le coupe son père, tous ici te connaissent depuis ta naissance. Ils t’ont vu coiffant les poupées de ta sœur et te maquillant à la façon d’une geisha, tandis que ton aîné venait tirer des lapins à l’arc avec nous ! Je ne nierais pas que tu me faisais honte à l’époque, mais c’est le passé ! Maintenant tu es devenu un homme honorable, un samouraï, respectueux des valeurs de ton père ! C’est grâce à toi, Saiichi. J’avoue que lorsque je t’ai confié l’éducation de mon fils, je ne croyais pas que tu en tirerais quelque chose. Mais tu as fait bien mieux que ça. Tu es mon frère, Saiichi ! Nos familles sont liées. À jamais. Nos liens doivent rester forts. Le devenir toujours plus !

Lorsque tout le monde s’en va, Père retient le jeune Futugawa près de lui. Il reste silencieux pendant de longues secondes avant de prendre la parole. Je l’imagine à la fenêtre, tournant le dos à Futugawa, regardant la cour éclairée par la lune d’automne, y cherchant un souvenir, une ombre.
— As-tu idée de comment Kiyoshi, l’orphelin, a pu se retrouver là-bas, exploité comme un animal de plaisir ?
— Kiyoshi ? Vous croyez que c’est de lui dont il s’agit ? Je ne sais pas, sensei, tremble la voix de Futugawa, comment voulez-vous que je sache ?
— Tu crois que je ne suis pas conscient de ta responsabilité dans cette histoire ? Tu me crois aveugle à ce point ?
— Sensei, je…
— Tu n’aurais jamais dû l’acculer à partir. Par ta faute, sa route aura croisé celle d’un samouraï particulièrement méprisable que sa beauté aura ému, réveillant les démons les plus sombres qui puissent habiter le cœur d’un homme.
— Oui, sensei, c’est ce qui a dû arriver. Certainement. Veuillez me pardonner. Je regrette.
— Kiyoshi est perdu. Madame Otsu est trop puissante pour que l’on puisse faire quoi que ce soit. La moitié de la cour impériale et de l’entourage du shogun fréquente son établissement. Et l’autre tremble à la simple évocation de son nom. Il va nous falloir oublier Kiyoshi. Le chasser de nos pensées et ne plus jamais nous tourner vers son souvenir. Kiyoshi n’existe plus. Tu m’entends bien ?
— Oui, sensei.
Père ménage une nouvelle pause.
— Tu sais combien cette école est importante pour moi. Elle et moi sommes comme le corps et l’âme. C’est une lourde charge que de la diriger, une charge qui dépasse la stature d’un homme. Le maître d’une école telle que celle-ci est admiré, courtisé. Ses actes sont épiés, commentés. Il doit être un modèle de moralité. Un jour, plus très lointain, quelqu’un devra prendre ma place.
Je redoute la suite, mais je me contrains à écouter.
— Sasori, tu es le fils de mon ami Koseki. En plus d’être un des hommes les plus puissants de l’empire, il est mon frère. Il m’a confié ton éducation et je me suis efforcé de t’élever avec la même dureté et la même patience que si tu avais été mon fils. Je t’ai enseigné mon style, transmis la technique de mon maître et de toute la lignée de maîtres qui, depuis l’aube des temps, a forgé l’art du sabre. Je n’ai plus rien à t’apprendre. Tu commences même à développer ton propre style. Tu en train de devenir un bon maître à ton tour. Tu as beaucoup des qualités nécessaires pour diriger cette école. Il ne te reste plus qu’à devenir un homme. Il va te falloir une épouse et des enfants, pour te discipliner et t’apaiser, devenir respectable. Nos familles sont liées, Sasori. Tu as entendu ton père ? Nos liens sont déjà forts, mais il nous faut les renforcer encore.
Par la fenêtre ouverte de ma chambre entre une brise fraîche qui annonce l’hiver. Je frissonne.
Ce couchant d’automne, on dirait le Pays des Ombres.*

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* Haïku de Matsuo Bashō

42 VOIX

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Loïca
Loïca · il y a
WAOU c'est juste trop trop bien!! bravo j'aime vraiment beaucoup!
n'hésite pas à passer voir mon fan art si tu veux http://short-edition.com/oeuvre/strips/une-lettre-de-sirius merci d'avance :)
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Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Merci, ça fait plaisir de voir que presqu'un an après sa publication ce texte trouve encore des lecteurs qui l'aiment le disent.
Je suis passé voir Harry, bravo !
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Loïca
Loïca · il y a
je vous remercie :) j'aime bcp votre travail
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Tom Tixry
Tom Tixry · il y a
Je vous félicite sincèrement pour votre présence dans SHORT 9. Bravo, et bonne continuation ! Je fus époustouflé.
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Miraje
Miraje · il y a
UN GRAND BRAVO à Toi et au choix du jury.
Heureux d'avoir été le premier à apprécier ce texte !!.
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Shawness Youngshkine
Shawness Youngshkine · il y a
Un souffle qui emporte ailleurs et qui pourrait durer bien des chapitres. Un récit qui va de soi. Le charme oriental original qui opère. Bonne chance :-) vote. Au plaisir d'avoir ton ressenti sur mes Matinale et TTC A+
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Gilles Borrel
Gilles Borrel · il y a
Dès les premières lignes j'ai été séduit par votre style dense et limpide à la fois. Le récit se développe naturellement et nous emporte au cœur cette société japonaise que nous avons du mal à pénétrer. Bravo
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Lila
Lila · il y a
Un nouveau vote pour cette excellente histoire :)
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Sacha Giltanan
Sacha Giltanan · il y a
Très belle histoire bien "typée".
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Malice
Malice · il y a
J'aime beaucoup ! Je vote
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Jacqueline Hardy-Jamil
Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
Une langue qui reflète les valeurs de la société décrite, des personnages et une histoire qui restent en mémoire bien longtemps après en avoir lu le dernier mot, une histoire qu'on ne se lasse pas de relire encore... tout cela mérite bien un vote!
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Lila
Lila · il y a
Moi qui adore les histoires de samouraï, je n'ai pas été déçue. Belle plume, fluide et sensible, pour une histoire captivante de bout en bout. Je vote, bien sûr :)
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