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143 voix

Toulouse, un après-midi de Septembre.
Matisse Coubertin se glisse de justesse entre les portes du métro. Son entrée a attiré l’attention des passagers de la rame qui l’observent avec curiosité ; il n’aime pas ça. La température frôle les trente degrés dans le métro et sa course l’a fait transpirer : il sent des gouttes couler entre ses cuisses et son chandail lui colle au dos.
À gauche une vieille sourit. Elle retire son cabas du siège qui lui fait face et d’un signe l’invite à s’asseoir. Qu’est-ce qu’elle fait celle-là, pense-t-il. La réponse est pourtant si évidente : elle veut l’examiner, comprendre pourquoi il est autant vêtu alors qu’il fait si chaud, détailler les rougeurs qui dépassent de son col. Comme tous les autres. Seulement il ne la laissera pas faire. Il durcit son expression et d’une main, retrousse légèrement la manche de son tricot. La veille ne comprends pas : sous le tissu, la peau est verte, verte et zébrée de traits noirs. Elle ne sourit plus ; ses yeux passent rapidement du tatouage aux yeux de Matisse. Elle a peur tout à coup, et Matisse le sens. Il insiste un peu, serre plus fort les lèvres et d’un mouvement de tête lui ordonne de les baisser. Elle abdique ; son regard rejoint son cabas sur le plancher sale tandis que lui sourit rageusement. On ne se moque pas d'un crocodile.

***

Le métro le dépose place Jeanne d’Arc. Il traverse le boulevard de Strasbourg et s’enfonce rue Saint-bernard. Il aime la prendre, la rue Saint-bernard. C’est celle-là même qu’il empruntait quand il rentrait avec sa mère de l’école primaire rue Berny. Avant qu’elle ne meure. Avant qu’il ne devienne un crocodile. Il n'y a pas si longtemps que ça, il en aurait pleuré de passer dans cette rue. Aujourd’hui, à dix-neuf ans, il est un homme. Et tout le monde sait qu’un homme ça ne pleure pas.
La place Saint-Sernin grouille de monde, comme toujours entre midi et deux. Il passe entre les lycéens, évitant de regarder les grappes de corps lovés les uns contre les autres. Ceux-là sont prêts à tout pour ne pas voir le vide, pense-t-il.
À l’entrée du lycée on s’écarte pour le laisser passer. Il n’y est élève que depuis trois semaines, mais il traîne derrière lui une solide réputation. Il a fait trois lycées en trois ans, et l’année précédente il n’a échappé au juge pour enfant que grâce à l’intervention de la psychologue scolaire. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir essayé de se contenir, mais le type l’avait cherché. Un BTS qui s’était moqué des tâches de crème sur son jeans. On avait finalement décidé de lui faire sauter une classe. Soit disant que c’était l’ennui qui lui provoquait des réactions agressives.
Dans la salle il s'installe au dernier rang, collé contre la fenêtre. Une place de choix ; il se l'est appropriée le premier jour et depuis personne n'est venu la revendiquer. Les élèves entrent au compte goutte, dans un joyeux brouhaha. À son plus grand plaisir, la plupart l'ignorent. Il ne regarde pas les filles, leur peau dorée, leurs petits tee-shirt, les rires cristallins qu'elles lancent aux garçons. Tout dans cette salle porte la signature de ce trouble qui envahit leurs cœurs de dix-huit ans. Cette chaleur qui leur hurle de se donner vite, intensément et sans retenue, il la sent dans les regards, dans les taquineries, dans ce jeu où tous semblent trouver tant de plaisir et dont il sera toujours l'éternel exclu.
— Y'a quelqu'un là?
La fille lorgne la place à côté de lui, elle a déjà une main sur le dossier de la chaise. Il ne la regarde pas, ne tourne pas la tête. Doucement, il pose une main sur son sac posé sur la table. La fille attend, il ne dit rien.
Elle tarde à comprendre.
Elle finit par tourner les talons en lâchant un sifflement de mépris. Il s'en veut un peu ; cette fille, il l'a déjà observée. Elle passe son temps à regarder par la fenêtre, et il se trouve que de la place où il est on peut voir les gens entrer et sortir de l'église Saint-Sernin. Seulement voilà, s'il la laisse une fois, elle va y prendre goût, et le prochain cours il est bon pour se tasser de nouveau contre le mur. Sans compter que si près de lui, elle ne manquerait pas de remarquer sa peau. Il n'a pas envie de lui faire peur.
Le professeur de mathématique est installé depuis plusieurs minutes quand le silence se fait. Matisse aime ce moment, quand une voix adulte retentit, quand les mots et les formules s'inscrivent au tableau dans un léger nuage de craie. Le professeur rend les copies du contrôle qu'ils ont fait la semaine dernière. Il passe dans les rangs, égrenant les prénoms, cherchant du regard les doigts qui se lèvent. Stéphanie, douze, c'est un bon début. Walid, onze, tu as perdu des points sur les justifications. La copie de Matisse est la dernière. « Coubertin ? Qui est Coubertin ? » interroge l'homme. En trois semaines, il n'a pu mémoriser tous les noms. Matisse lève un doigt. Le professeur est surpris. Il a un moment d'hésitation, puis, souriant, lui tend sa feuille double : « Coubertin, vingt. » Matisse hoche la tête, sans pour autant lui rendre son sourire. Il comprend son hésitation : depuis le début de l'année il n'a pas sorti un stylo.
La classe bruisse des chuchotements des autres élèves qui le regardent en coin. Ils le savaient brutal ; ils le découvrent savant. L'année passant, ils ne l'aimeraient pas bien sûr, personne n'aime un crocodile. Mais ils le respecteraient. Et matisse sait très bien que dans cette existence, dans ce corps, être respecté est ce qu'il pourra espérer de mieux.
L’heure passe doucement, et Matisse est de bonne humeur. Il observe le dôme de l’église ; le soleil en a chauffé la flèche à blanc et l’édifice tout entier palpite dans un flou caniculaire. Il peut presque la voir la physique derrière tout ça ; la lumière solaire, si colorée qu’on la croît blanche, les rayons dardant les murs de la basilique, les murs qui se défendent comme ils peuvent et absorbent une partie des tons, les restes amputés des rayonnements moulinés par l’air chaud. Et sa rétine qui récupère un bouillonnement de couleurs. Il sent un frisson lui parcourir l’échine. Il sera si bon à ça, à réfléchir. Il pourrait peut-être même se faire des amis, un jour, des amis qui verront son intelligence, et qui l’admireront assez pour passer outre son aspect. Des flashes passent devant ses yeux. Un bar en clair-obscur, des lumières chaudes, quatre ou cinq personnes qui rient avec lui. Il secoue la tête nerveusement. À quoi bon se mentir, à quoi bon se convaincre que ça puisse aller mieux un jour. Il ne fera pas comme ces cons là, ceux qui se jettent des regards humides d’une extrémité à l’autre de la classe. Il ne passera pas sa vie à rêver et attendre quelque chose qui ne viendra évidemment pas.
Il se rend compte qu'il est en train de passer et repasser sa main sur la bretelle de son sac, et la retire brusquement. Il n’a plus besoin de faire ça. Finis les doudous, finis les pleurs. Cette vie il va la vivre comme le destin en a décidé : seul et brillamment.
La sonnerie retentit et les chaises raclent bruyamment sur le sol, mais le professeur les arrête d'une main :
— Attendez, commence-t-il. Je vous ai préparé un devoir maison, il est à rendre pour lundi prochain.
Un murmure de réprobation s'élève parmi les élèves, mais l'homme ne se laisse pas impressionner. Matisse l’aime bien, il est tout petit mais il n’a pas peur de descendre dans les allées comme il le fait en ce moment.
— Dans ce devoir, il y a vingt points sur ce que nous avons vu depuis le début de l’année, continue-t-il avec une moue de dédain, et si vous avez juste je vous mettrai le vingt que vous méritez. Sur la dernière page il y a cinq questions bonus. Ces questions portent sur quelque chose que nous n’avons pas vu ensemble, et que je ne vous expliquerai pas.
Matisse est sûr qu'il lui a jeté un coup d'œil. L’étau qui commençait à serrer le ventre de Matis s’est envolé, tout son corps est tendu vers le tas de feuilles.
— Ces questions sont sur cinq points, continue le petit homme avec un air espiègle. Si vous y répondez correctement, ce dont je doute fortement, vous aurez donc vingt-cinq sur vingt.
La classe s’impatiente, Matisse aussi. Qu’on lui donne ce devoir, et qu’on lui donne sans attendre.
— Une dernière chose avant que je vous libère, poursuit-il, impassible, ce devoir vous allez le faire en binôme.
Un voile passe devant les yeux de Matisse. Pas ça, tout mais pas ça. Son cerveau commence déjà à s’emballer, il ne pourra pas le faire, chez lui impossible, chez l’autre impossible, il voit déjà les regards sur les auréoles de ses tee-shirt manche longue, les yeux qui s’attardent sur sa peau, l’angoisse qui lui noue le ventre et les horribles pertes de conscience. Tout à coup une idée le frappe. Il essuie ses mains moites sur son treillis et compte. Les élèves ont déjà commencé à donner les couples de noms. Berton et Granier. Dix-sept, dix-huit. Zioua et Ruben. Trente et un, trente-deux. Selan et Lendrum. Trente-cinq, trente-six et lui qui font trente-sept. Trente-sept élèves. Il s'effondre sur son siège, en nage. Premier et impaire. Sauvé par les maths. Quel imbécile, paniquer comme ça. Trente-sept élèves dont lui, lui, le type le plus impopulaire de l’histoire, le type au sujet duquel on raconte les pires histoires. Il jubile.
— Bizet, Coubertin, annonce une voix claire.
La bouche de Matisse s’ouvre et se ferme dans le vide. C’est la fille de tout à l’heure, celle qui voulait lui prendre sa place. Il la fixe ; elle lui jette un regard indifférent et retourne à son sac à main. Matisse est presque debout ; le professeur est en train de noter leurs noms. Il faut qu’il dise quelque chose, qu’il se défende : elle a entendu ma note au contrôle tout à l’heure monsieur, elle s’en fout des maths monsieur, elle s’en fout de moi, c’est un parasite monsieur, un parasite ! Mais il ne peut pas : s’il dit ça maintenant, toute la classe va se retourner vers lui.

***

Faubourg Bonnefoy, la nuit tombée.
Dans un des bâtiments postaux livrés à l'abandon, une bougie vacille. Matisse est au troisième étage, une bombe de peinture à la main. Cette ruine, il en a fait son QG il y a un peu plus d'un an. C'est un ancien centre de tri de la poste, et son étage à lui correspond aux bureaux des cadres. Il sait qu'il lui reste un peu moins de six mois avant qu'on ne le démolisse, et c'est pour ça qu'il l'a choisi. Une galerie éphémère, pour un peintre invisible, le concept lui plaît. Quand les murs s'écrouleront, il ne restera rien des centaines de mètres de fresque qu'il a dessinés, et personne n'en saura rien.
Il n'a jamais peint dans la rue : l'exhibitionnisme, c'est pour les faibles. Une œuvre n'a de beauté, de sens, qu'à la condition qu'elle n'ait été déflorée par aucun œil. Dès lors que l'artiste travaille pour un publique, l'idée se fane en leçon, le beau en séduction et le génie en succès. Matisse travaille pour l'amour, pour l'amour du beau, pas pour être reconnu, surtout pas par ces misérables êtres agrippés les uns aux autres pour ne pas sombrer. Il n'a besoin de personne lui, qu'on donne des maths et de la peinture et il sera heureux. Au moins en paix. Quoi que ce soir il ne l'est même pas. La mesquinerie de la fille l'a travaillé toute l'après midi. Et même si ça le tue, il est bien obligé d'admettre qu'elle n'a rien à se reprocher : il est une machine en maths, pourquoi ne pas en profiter ? C'est juste qu'il se pensait brillant ; elle lui a rappelé qu'il est seulement brillant. Il se secoue la tête pour en chasser le gris. Être brillant, c'est tout ce qu'il y a. C'est tout ce qu'il a. Il jette la bombe dans un coin, empoigne son sac et dévale les marches deux par deux.
Quelques blocs plus loin, il pousse la porte d'un vieil immeuble. La cage d'escalier est spacieuse et l'ascenseur équipé d'un banc. Au cinquième, il introduit la clef dans une porte blindée, non sans avoir soulevé d'un bras le lourd battant. L'appartement est silencieux. Il se glisse sans un bruit le long du couloir obscur, jusqu'à la dernière porte. C'est une salle de bain, vaste comme un salon. Matisse se dirige droit vers la baignoire. Elle occupe tout un angle, avec son émaille crème, ses trois marches et ses robinets dorés. Le dermatologue lui a interdit les bains chauds ; il tourne le robinet au maximum.
Pendant que la baignoire se remplit, il farfouille dans les tiroirs. Sa grand-mère a fait enlever le miroir quand il a été hospitalisé la première fois. Au dessus du lavabo, le mur en a gardé une ombre d'un blanc éclatant. Et c'est vrai que ça lui a fait du bien, pendant un temps. Sauf que les choses ont changées. Il ne fera plus les mêmes bêtises. Il sort du petit placard un objet rond, enveloppé dans un tapis de bain. C'est un miroir de femme ; ceux avec un côté grossissant. Il le dépose bien droit sur le lavabo et commence à se déshabiller. Son tricot et son treillis s'écrasent sur le sol, suivi de son caleçon. Il a la bouche sèche comme du papier buvard. Sur le petit miroir, de la buée commence à se former. Il se rapproche jusqu'à apercevoir son visage. Une large mâchoire, un nez rond, des yeux marron et des cheveux noirs, épais et coupés ras. Il retourne le miroir pour examiner son épiderme. Il a senti des démangeaisons au dessus de l'œil droit cette après-midi, mais la peau est nette, régulière. Il insiste un peu, tourne autour de la bouche. Il sait que la difficulté est plus bas. Il fait descendre le reflet le long de son cou. La peau est pâle, parsemée ça et là de poils noirs, mais belle, saine. Jusqu'à la frontière, là, juste où s'arrête le bronzage. Il observe la tâche. Elle s'étend de son sternum à son nombril et lui englobe tout le pectoral droit. Comme si d'un centimètre à l'autre sa peau s'était affolée et que les couches s'étaient empilées les unes au dessus des autres jusqu'à ne former qu'une croûte rougeâtre, épaisse et craquelée. Il respire lentement et tourne le miroir. De plus près il peut voir les crevasses s'ouvrir et se fermer au rythme de sa respiration, comme les lèvres d'une plaie. Elle vit, pense-t-il, elle vit sur moi, sur ma peau, et si je pouvais l'arracher, la décoller comme on décolle un pansement, j'en serais débarrassé. Mais il sait que ce n'est pas vrai. Psoriasis, avait diagnostiqué le dermatologue, avant d'ajouter : on n’en guérit jamais vraiment. Il avait douze ans. Depuis il a essayé deux fois de s'en débarrasser : la première en raclant la peau avec un rasoir, et la deuxième en appliquant sur les plaques un fer à repasser brulant. Ses bras en gardent les traces, longues traînées mauves de peau fripée comme du chiffon. Cette dernière tentative remonte à trois ans, depuis il est le crocodile. Et le crocodile ne pleurniche pas sur ses écailles, le crocodile personne ne l'aime mais personne ne l'emmerde. Il balaye le miroir d'une main et, doucement pour ne pas que sa peau ne se fissure, se glisse dans l'eau brulante.

***

Il s'est écoulé deux jours depuis le dernier cours de maths, et Matisse s'est rarement senti aussi déprimé. Les abords du lycée, pourtant chauffés par les rayons de l'après-midi, lui apparaissent comme au travers du brouillard ; l'angoisse lui scie les jambes. Il se rend jusqu'à la salle de mathématique dans un flou hollywoodien, à peine conscient des bruits autour de lui. Il donnerait n'importe quoi pour que cette journée finisse, immédiatement, qu'il retourne se coucher.
Le cours commence sans même qu'il ne s'en rende compte. Il repense à la veille, il a essayé de retourner faire sa fresque le soir, mais il n'a même pas réussi à sortir les bombes du sac. C'était comme si en quelques secondes, tout le vain, tout le futile de cette entreprise lui était soudain apparu. Il avait chancelé puis s'était enfui aussi vite qu'il avait pu. Certaines idées de merde ont la vie longue, il est bien placé pour le savoir.
Pst, pst.
Il faut bien une seconde au jeune homme pour comprendre qu'on est en train de l'interpeller. Le garçon à la table d'à côté essaie de capter son attention. Il lui jette un papier de bloc note plié en quatre que Matisse intercepte, l'air hébété. À qui cet imbécile peut-il bien vouloir faire passer ce mot ; il n'y a plus personne derrière lui. Il le retourne fébrilement : pas plus de nom derrière le papier. La rage qui monte lui brouille la vision. C'est une blague qu'on est en train de lui faire ; il va devoir se battre. Mais il n'a pas le temps d'aller au bout de son idée. La fille. La fille qui est responsable de l'enfer qu'il vit depuis deux jours, cette espèce de salope vient de se retourner. Pas grand-chose, elle le regarde et esquisse un sourire, puis c'est fini. Une demie seconde en tout. Il transpire à grosses gouttes.
Le papier est couvert d'une écriture serrée. 17h au CDI ? J'ai commencé le DM. Marie. Un instant, il visualise la scène. Lui et elle, seul dans un petit coin de la bibliothèque. Lui qui parle, elle qui mâchouille son stylo en écoutant ses explications ; la mèche de cheveux bruns qu'elle ne cesserait de passer et repasser derrière son oreille. Il se ressaisit à temps. Elle ne veut qu'une chose, avoir vingt à son putain de DM, pour aller en classe prépa et intégrer une école de vétérinaire. Comme toutes les connes de son âge. Et elle l'a bien baisé parce qu'elle va l'avoir son vingt. Vingt-cinq même. Mais elle ne lui fera pas subir l'humiliation d'une prétendue attention. Il a tout prévu.
Il passe le restant de l'heure à l'observer, remuant obsessionnellement de sombres desseins de vengeance. Elle est belle, la garce. Des longues jambes musclées et bronzées, des cheveux châtain qu'elle a mise en chignon autour d'un crayon à papier. Elle fait adulte, en tout cas plus vieille que son âge. Et elle a l'air gentille. Une fille qui à 18 ans a tout, semble bien partie pour en avoir encore plus, et qui malgré ça essaie quand même de profiter d'un pauvre type comme lui. Garce.
Les deux dernières minutes semblent des heures. Il vérifie frénétiquement sa montre qui glisse sur sa peau tatouée. Enfin la sonnerie retentit. En quelques pas il est au niveau de Marie. Elle est en train de ranger sa trousse et tourne la tête vers lui, mais il ne s'arrête pas. Il glisse les copies doubles qu’il a préparées sur le bureau de Marie en espérant qu'elles ne tombent pas. Puis d'un trait, la porte de la classe, le couloir et la cour. Enfin la rue, il respire mieux. Il ne s'arrête pas. Il va marcher, marcher directement jusqu'à son atelier, là, enfin débarrassé de toute cette laideur, il va peindre, projeter le beau sur un mur de parpaings défoncés et s'oublier, oublier cette vie qui ne l'aime pas.

***

Et si c’était plus qu’une simple histoire de DM ? Matisse se concentre sur le dégradé qu’il est en train d’appliquer sur le mur. Si elle te voulait ? La difficulté d’un dégradé sur grand format c’est qu’on n’a pas l’ensemble du dessin sous les yeux. Il secoue énergiquement la tête. Bien sur que non elle ne te veut pas. Il fait quelques pas en arrière pour estimer le résultat. Tu n’as aucun trait, aucun esprit que la société ait reconnus comme désirables. Et imagines ce qui se passerait si tu lui plaisais ! Le dégradé est infect, non seulement irrégulier, mais asymétrique. Tu crois qu’une fille comme elle va se contenter de tes dessins et ton humour ? Elle te veut tout nu Matisse, tout nu comme un Homme. Il secoue la tête nerveusement. Si seulement il pouvait arrêter de réfléchir deux secondes. Rien que deux secondes. Trois jours que les mêmes phrases tournent en boucle dans sa tête, presque mots pour mots. Pour en arriver toujours à la même conclusion : s’il y avait – axiome des plus ridicules – la plus petite chance au monde que cette fille s’intéresse effectivement à lui, ce serait la catastrophe. Un cadeau de Noël qu’on jetterait au feu après l’avoir agité devant un gosse. Un coup comme ça il ne s’en remettrait pas. Le silence se fait dans sa tête, et il éclate de rire sauvagement. Faut-il que l’être humain soit désespéré pour avoir inventé l’espoir. Il est seul, désespérément seul, et sa stratégie pour le rester marche parfaitement. Et il peint comme peu de gens sont capables de le faire. C’aurait pu être pire.
Il sort prudemment dans la rue. Il est tard, mais le quartier est animé. Il aime cet endroit. Les rues ne ressemblent à nulle part ailleurs : les squats succèdent aux ateliers participatifs et il y a toujours du monde pour fumer une cigarette sous un porche. Et puis pas esthètes pour un sous : des dreadeux, des clochards, des filles avec des ponchos et des piercing aux sourcils.
— Eh.
Il tourne la tête. C’est Marie. Elle est en train de le rattraper à grandes enjambées, sourire aux lèvres. Le sang se tire à toute vitesse du visage du jeune homme. Il l’ignore et accélère.
— Eh, répète-t-elle. Je sais ce que tu penses, je ne me suis pas mis avec toi pour la note.
Il a les oreilles qui sifflent et des vagues de chaleurs s'écrasent contre son crâne. La fille se rapproche, il l'entend trottiner. Pourquoi ne le laisse-t-elle pas tranquille ? Pourquoi ne le laisse-t-elle pas être ce qu'il doit être ?
Elle est presque à son niveau, et lui voit sa vie défiler devant ses yeux : les images chaudes brillantes de l'enfance, parfum de sa mère et pulls en laine épaisse de son père, leur dernière étreinte tous les trois avant que la voiture de papa ne démarre.
Un quelconque salon où il attend maman qui est partie enterrer papa.
Et puis sa mère de jour en jour plus pâle, plus faible, sa mère et son éternel sourire qui survit sous ces yeux qui se fanent, l'enterrement, le deuxième, les gens qui défilent et lui caressent les cheveux, les premières plaques rouges arrachées par les ongles, les suivantes sous le fil d'un rasoir, les autres enfants qui se moquent, les psys, les médicaments, les crèmes. Encore l'hôpital. Encore l'hôpital.
Jusqu'au jour où sa grand-mère lui prend la tête entre ses mains. Tu n'es plus un enfant Matisse. Tu es un homme, un homme ça ne pleure pas, un homme ça se bat jusqu'au jour où ça meurt. Depuis les plaques elles ne le grattent plus ; il a appris à les regarder. Ses plaques. Ses écailles. Et là où il n'en avait pas, il les a dessinées. Elles ont fait une barrière, une armure entre lui et ce monde qui ne l'aime pas. Et puis un matin il est devenu le crocodile. Celui que personne n'aime mais que personne n'emmerde. Et ce n'est que comme ça qu'il arrivera à vivre.
Il s'arrête brusquement. Marie est surprise et lui adresse un sourire timide.
— Comment tu m'as trouvé ? Crache-t-il.
Elle hésite, se balance d'un pied sur l'autre. Matisse regarde son cou, les cheveux qui se sont encore échappés de son chignon. Il détourne les yeux.
— Je te connais, lâche-t-elle finalement en regardant le sol. Ma fenêtre donne sur le hangar et je te vois peindre depuis l'année dernière.
Les yeux de Matisse sont glacés. Il les darde dans les siens et articule mécaniquement :
— Est-ce tu as vu ce que j'ai peint.
— Non, s'empresse-t-elle de répondre. Non pas du tout, je ne sais même pas comment tu y rentres. Mais ce soir je t'ai vu sortir, et je voulais m'expliquer pour cette histoire de DM. Je sais que tu me prends pour une salope, mais je te jure que je ne me suis pas mis avec toi pour la note.
Elle trifouille nerveusement dans son sac et en retire une copie double un peu froissée qu'elle lui tend.
— Regarde, j'avais même commencé à le faire, j'avais noté des questions à te poser...
Matisse ne ressent plus rien. Il ignore la copie qu'elle lui tend et reste silencieux un long moment.
— Ne me suis plus jamais, commence-t-il d'une voix à peine audible. Rends le devoir la semaine prochaine, et ne m'adresse plus jamais la parole. Si jamais tu le fais, je t'ignorerais. Si tu recommences, je te ferais du mal.
Elle réagit bizarrement. Au lieu d'être gentiment effrayée, voilà qu'elle prend un air agacé. Matisse durcit encore son expression. Il serre les lèvres jusqu'à ne ce qu'elles ne fassent plus qu'une ligne blanche. Mais elle ne baisse pas les yeux.
— Tu sais quoi, commence-t-elle.
Il ne la laisse pas continuer. D'un coup sec, il tourne les talons et s'éloigne d'un pas vif.
— Toi qui croit tout comprendre, tout savoir, il y a quelque chose d'important qui t'es passé sous le nez, continue-t-elle dans son dos.
Il accélère, il n'a pas envie d'entendre ce qui va suivre, il est le crocodile, il est le crocodile.
— Tu es beau, hurle-t-elle, tu es beau Matisse Coubertin.
Matisse disparaît, aspiré par une ruelle sombre. Et les gens qui discutaient sous les porches, ceux qui fumaient en promenant leur chien, même les petites vieilles à leur fenêtre tous se retournent vers Marie qui a les joues rouges et le souffle court d'avoir crié. Faut-il être bête, pensent-ils, faut-il être bête pour laisser une fille comme ça.

***

Matisse regarde sa fresque, l’œil vide. Il pense qu’il y a des sales moments dans l’existence. Il s’y connaît en sales moments, il peut même dire qu’il est expert dans ce domaine. Mais la souffrance qu’il vient de découvrir, celle-là il ne la connaît pas. Elle est dans son ventre, grondante, se contractant et se dilatant, elle lui prend ses pensées, joue avec, les fait s’assassiner les unes les autres.
Sa fresque ondule avec les petites bougies. Il est revenu dans le bâtiment abandonné. Pour la dernière fois. Ce soir, il détruit tout. Il détruit tout et après il ne sait pas. Il arrivera peut-être à dormir un peu, il ne voit pas plus loin. Il a envie de pleurer.
Il commence par la première salle, celle du portrait de sa mère. Le rouleau de peinture goutte, et rapidement son tee-shirt est gluant. Peu importe. Il fait disparaître les cheveux, c’est le plus facile ; les yeux et le front ridé ensuite. Il ne l’avait pas peinte jeune ; il l’avait peinte comme il s’était imaginé qu’elle aurait été si elle avait pu vieillir. Avec cette aura et cette beauté rayonnante de petite vieille. Mais c’est loupé. Tout ce qu’il a fait est loupé.
Le deuxième bureau est celui des fractales. Un visage, dans un visage, dans un visage, jusqu’au dernier qui n’est pas plus gros que le pouce. Il continue son entreprise de destruction, avec plus d’énergie encore.
Alors qu’il est en train de tremper le rouleau, un bruit retentit dans le couloir. Il sait très bien qui c'est ; elle arrive au bon moment. Elle va voir ce qu’elle lui a fait, ce qu’elle a détruit. Et lui la regardera, elle, une dernière foi, avant de disparaître. Il sait qu’il se fait du mal, que ce sera encore pire après, mais il n’a pas pu s’en empêcher.
Quand il se retourne, elle est dans l’encadrement de la porte. Dans l’obscurité ses yeux bruns semblent presque noirs. Elle est belle, il pense, et il refoule les larmes qui montent.
— Tu n’es pas venu en cours hier, commence-t-elle.
Elle a vu les peintures, et tout en parlant elle longe doucement le mur.
— Tu as eu vingt cinq en maths. Matthieu est venu me demander quel genre de mec tu es.
Elle s’est arrêtée au centre de la pièce et observe les dessins autour de la porte. C’est une farandole d’enfants multicolores.
— Je lui ai dit que je ne savais pas, continue-t-elle. Et que je me suis mise avec toi pour le découvrir.
Matisse écoute comme rarement il a écouté quelqu’un. Elle est face à lui, à quelques mètres. Elle porte une chemise en jeans trop grande et un mini short brun. Sans le quitter des yeux, elle commence à déboutonner sa chemise. Il sent la boule dans son ventre grossir et d'un geste, lui fait signe d'arrêter.
— Tu as de la chance, poursuit-elle en l'ignorant. Ce que tu aimes, personne ne pourra te l'enlever.
Elle a fini de déboutonner la chemise. Celle-ci tombe au sol presque sans bruit, et la fille apparaît nue, immobile, animée seulement par les vacillations de la bougie. Il n'a jamais rien vu d'aussi beau. Ces petits seins pales ; comme si les frêles épaules, l'arrondi du ventre et les flèches des côtes n'étaient là que pour guider l'œil vers cette perfection de douceur, ces arrondis concentriques et successifs ; forme parfaite sur forme parfaite sur forme parfaite...
— Va-t'en, réussi-t-il à articuler.
— Il y a d'autres choses à aimer, continue-t-elle en l'ignorant. Et ces choses là elles ont quelque chose que les mathématiques et l'art n'ont pas. Tu sais ce que c'est Matisse?
Matisse ne sait pas, mais Matisse lutte. Il lutte de toutes ses forces contre la sensation qui est en train de monter en lui ; cette vague de chaleur qui a commencé dans le bas du ventre et est en train de lui inonder toute la cage thoracique.
— Va-t'en, crie-t-il cette fois de toutes ces forces. Va-t'en !
Mais Marie ignore ses cris, Marie avance vers lui avec une infinie douceur, et elle lève ses mains au niveau des siennes.
— Les autres choses elles vont t'aimer Matisse. Est-ce que tu sais ce que c'est que d'être aimé ?
La gifle est partie sans qu'il s'en rende compte, retentissante. Marie est au sol, la main sur sa joue enflée mais Matisse ne peut plus s'arrêter. La rage est là, puissante, celle-là même qui lui a valu tant de problèmes, celle qu'il redoute tant d'habitude mais qui a à cet instant l'odeur si rassurante du connu.
— Qui pourrait m'aimer, hein qui hurle-t-il en déchirant son tee-shirt.
Les plaques sont là, épaisses, dorées par la lumière des petites bougies ; Matisse les tend vers Léa et il se sent sale, laid humilié, et il la hait, et il l'aime, et il crie de plus en plus fort pour ne pas s'entendre penser.
— Regarde ça, hurle-t-il, regarde ce qu'on m'a fait, hurle-t-il en lui mettant son épaule sous le nez.
Et elle regarde, effectivement, elle regarde la cicatrice qui part de l'épaule jusqu'au creux du bras. Puis elle le regarde lui, son visage rougi par l'effort, puis elle regarde la plaque. Et elle l'embrasse. La plaque. Un baiser qui tombe comme une plume sur la peau craquelée. Matisse ouvre la bouche, mais il sent qu'il n'a plus de force. La boule de chaleur est en train de reprendre le dessus, elle le liquéfie de l'intérieur. Un deuxième baiser sur la clavicule, et il tombe sur le cul. Arrête, arrête, a-t-il envie de murmurer, mais son cœur vient de fondre. Et tandis qu'elle lui dépose un troisième baiser sous l'oreille, c'est comme si son cœur, son cœur si dur, son cœur qui ne devait plus jamais aimer, venait de passer à travers ses yeux. Et il pleure ; des grosses larmes de crocodile.

143 VOIX

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Iza Amat · il y a
Puis je avoir ton avis balta
short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-sentiers-de-ma-vie
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Balta
Balta · il y a
Salut Iza, j'arrive un peu tards (plus d'ordi), mais ton oeuvre n'est plus en ligne... Est-ce que ça veut dire que tu l'as présentée à un des concours (auquel cas tant mieux, je pourrais voter, en plus de commenter ;)
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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
une belle chute tout en douceur qui donne de l'espoir, être crocodile n'est peut-être pas si grave, tant qu'il y a de l'amour..
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Balta
Balta · il y a
Bonjour Elena ! C'est une honte de répondre aussi tard, mais merci mille fois pour votre commentaire !
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Vivian Roof
Vivian Roof · il y a
Belle découverte et belle lecture ! Mes votes avec grand plaisir !
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Balta
Balta · il y a
Salut Vivian, merci beaucoup ! je vais de ce pas faire un tour sur vos propres productions ;)
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Vivian Roof
Vivian Roof · il y a
Vous verrez, il y a un peu de tout. J'aime bien changer de style... Vous me direz...
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Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Ma voix en raison de mon amour pour Toulouse et...des graffeurs, allez faire un tour par chez moi pour lire "La Bombe"
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Balta
Balta · il y a
Si vous aimez Toulouse, et les graffeurs, nous nous croiserons certainement à Arnaud B ;)
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Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Oui, j'ai vu tout de suite que vous connaissiez ce monde...
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Juju
Juju · il y a
maths CDI lycée, chacun peut s'y retrouver.
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Balta
Balta · il y a
Bonjour Juju, désolé de répondre aussi tard ! Merci pour votre commentaire, et aussi pour votre histoire de chaussures qui m'a, effectivement, bien fait sourire (+5;)
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Chantane
Chantane · il y a
beaucoup d'émotion, histoire attachante , belle plume , mon vote +5
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Balta
Balta · il y a
Chantane merci, pour les compliments et les suffrages!
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Iza Amat
Iza Amat · il y a
J'ai souffert avec toi le croco. J'apprécie ton rècit.
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Balta
Balta · il y a
Salut Iza, merci, et vive les Maries ;)
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Laurent Hunziker
Laurent Hunziker · il y a
Superbe écriture! Bravo...
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Balta
Balta · il y a
Bonjour Laurent, et merci!
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Laurent Hunziker
Laurent Hunziker · il y a
J'ai écrit une nouvelle, un peu étrange, dans un parc, autour d'un banc... Si vous avez quelques minutes, vous pouvez aller vous y asseoir ici: http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/mon-banc-1 ;-)
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Bennaceur Limouri
Bennaceur Limouri · il y a
A l'amour rien ne résiste. Par lui, on peut devenir "Passe-coeur" et avoir le don d'apprivoiser, de dompter, de charmer, de styler les âmes les plus réticentes, les plus réservées, les plus barricadées.
C'est ce que l'adolescente est arrivée à faire avec Matisse qui ne s'aimait pas et refusait l'amour des autres.
Votre récit est captivant et mérite tous mes votes. +5
je m’abonne et vous invite à lire et soutenir (s’il le mérite) le sourire de mon haiku en compétition :« L'orage s'enrage"
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage
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Balta
Balta · il y a
Merci, vraiment, et votre orage mérite tous les suffrages... qu'il a eu!
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