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Crever sur un lit de barracudas

Iméar

Iméar

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J’étais en train de crever. À demi pâmé, je me vidais de mon sang au fond d’une caisse sombre puant la mort. Quel idiot ! Croire que j’aurais pu m’en tirer. Ma plus grande erreur avait été de m’éloigner du groupe, de faire cavalier seul, par cupidité. Ou plutôt par désir, à la manière d’un enfant colérique qui, malgré les avertissements, n’en fait toujours qu’à sa tête. Et dire que tout avait si bien commencé...
Un cyclone tropical avait bouleversé la torpeur de l’archipel, deux jours durant. La chaleur estivale était revenue en force dissiper cette parenthèse saisonnière. Une journée idéale pour une virée le long de la côte. D’ailleurs, lorsque nous quittâmes la digue portuaire en pierre volcanique et laissâmes derrière nous le môle, le panorama subaquatique était à couper le souffle.
Le soleil dardait ses rayons à travers l’eau turquoise, illuminant les fonds marins à perte de vue. Le sable blanc et les sédiments en suspension se teintaient de reflets dorés donnant un côté féerique à notre expédition. Tout le monde pouvait nous observer depuis le sommet de la jetée en bois avec les longues-vues à cinquante cent de la municipalité. Certains nous pointaient du doigt en criant et en gesticulant, d’autres tentaient de nous photographier au téléobjectif le long du couloir de bouée. Nous allions sans aucun doute nous retrouver dans un album souvenir ou sur les réseaux sociaux. Notre quart d’heure de gloire.
Il nous fallut un certain temps pour atteindre le large, contourner les falaises à l’ouest de l’île et rejoindre le récif corallien. Un havre de splendeur où les couleurs s’entremêlaient harmonieusement et éclataient comme mille feux au contact des faisceaux de l’astre, pareil à une fresque mauresque. Des bancs de petits poissons multicolores louvoyaient sur notre passage ; des hippocampes nous observaient depuis leur promontoire en faisant du surplace ; une raie passa juste en dessous de nous semblable à un tapis volant et une murène s’en retourna dans son trou.
C’est là que je l’ai aperçu.
Il était échoué en contrebas, sur une dénivellation sablonneuse, exposé dans un puits de lumière. J’en avais souvent entendu parler mais, en dépit de mes nombreuses sorties en mer, je ne l’avais jamais vu. Je restai littéralement bouche bée, jusqu’à en oublier totalement mon groupe et le laisser filer en direction de la crique ou nous avions prévu de déjeuner.
Malgré sa posture, le galion dégageait une certaine puissance. Cela devait provenir du château avant. Il surgissait du sable comme soulevé par une vague écumante. Le beaupré avait disparu, emporté par une déferlante. Toutefois, la figure de proue subsistait vaillamment. La coque était éventrée sur environ trois mètres, laissant à loisir les sédiments envahir la cale au fil des siècles et engloutir une partie du pont supérieur. Du château arrière, il ne restait presque rien. Lui aussi avait été submergé par le sable et ressemblait à une dune. Quant au gréement, il avait été emporté par les flots. Ne restait que le pied brisé du mât de misaine. La flore et la faune avaient envahi presque l’intégralité de la structure en bois. Algues, coraux, coquillages, éponges rivalisaient d’ingéniosité pour bâtir un refuge aquatique à l’architecture singulière.
Après l’émerveillement, vint la curiosité. Comment avait-il sombré ? Avait-il été attaqué par la flibuste ? S’était-il fendu sur les écueils lors d’une tempête ? Je voulais en savoir davantage. Et, secrètement, je rêvais de découvrir un trésor. Sans même regarder en arrière, je m’approchai de la figure de proue, à la fois timide et excité. Qu’était-ce donc que cette étrange créature que le sculpteur avait imaginée en ciselant le bois ? Les gastéropodes avaient tissé un linceul de coquille qui ne me permettait pas de l’identifier. Seul ses yeux avaient été épargnés. L’artiste était parvenu à lui donner un regard envoûtant que j’ai vainement tenté de percer. L’iris était bleu, la pupille d’un noir profond et la forme de l’œil semblable à celui d’une biche. Était-elle naïade ou sirène ? Pour moi, cela ne faisait aucun doute, il s’agissait d’une créature mythique.
Soudain, un bruit de moteur me tira de ma rêverie. Étrange. Il était encore loin. Et même bien loin des axes de navigation habituels. Pourtant, il dominait le calme et la plénitude de l’immensité océanique. Mes sens se mirent en alerte. Les contrebandiers étaient légion dans l’archipel. Mon instinct m’ordonnait de rebrousser chemin mais mon esprit était plus bravache. Il voulait poursuivre l’exploration de l’épave. J’avais un peu de temps devant moi. Autant en profiter pour se lancer dans une chasse au trésor.
Je longeai la coque sur tribord, passant à hauteur des sabords, pour entrer dans le ventre sombre du galion, envahi de silhouettes fantomatiques. On n’y voyait goutte. Ma curiosité en prit vite un coup et la crainte se substitua à mon appétence. L’aspect d’un tonneau ici, la forme d’une caisse là, le fût d’un canon... Rien de bien important. Pas l’ombre d’un coffre.
Je décidai de remonter au niveau du bastingage et de me diriger vers le château arrière. Un cadre de porte cyclopéen me faisait de l’œil dans cette dune artificielle. Je m’en approchai prudemment. Un banc de carangues s’en échappa avec vivacité, me flanquant une trouille bleue. Je m’avançai avec précaution dans la pénombre. Mon cœur battait à tout rompre. Je rasai les murs d’un couloir, passage rendu étroit par le sable accumulé, entrecoupé de bougeoirs rouillés, et franchis une porte à doubles battants ouvertes sur ce qui devait être la cabine du capitaine. Une chambre relativement spacieuse dont les grandes vitres à petits carreaux laissaient passer un peu de lumière.
Incroyable ! Il n’y avait pas d’autres mots. La pièce avait gardé un semblant d’ordre. Une table à carte massive trônait au centre, entouré de chaises à hauts dossiers ; à bâbord un râtelier exposait des mousquets et des sabres d’abordage, protégé par une chaîne cadenassée ; une couchette se lovait discrètement dans une alcôve ; en face, un secrétaire faisait de même, exposant fièrement des rouleaux de parchemin. Des cartes ? Une lettre de marque ? Des décrets royaux ? Cela n’avait plus vraiment d’importance.
Le bruit d’un lourd objet tombant dans l’eau me fit sursauter. Était-ce dans mon imagination ? Était-ce réel ? Je restai un instant interdit, observant le silence revenu. Seul mon cœur cognait jusque dans mes tempes et m’empêchait de bien entendre. Un objet me frôla. Je sursautai en criant et me retournai vivement. Ce n’était qu’une tortue qui avait réussi, comme moi, à se faufiler dans le couloir.
C’est là que je découvris, derrière l’un des battants, deux squelettes affalés l’un sur l’autre, leurs os enchevêtrés au milieu de lambeaux d’habits. L’un d’eux portait un médaillon en or autour du cou et une chevalière au chaton armorié d’un blason. L’autre possédait des bagues serties de rubis et d’émeraudes aux deux mains. Toutefois, ce qui attira le plus mon attention, ce fut une cassette en bois noble, agrémentée d’une serrure en argent oxydé. Je n’en crus pas mes yeux. Il s’agissait sans doute de mon trésor.
Je m’en approchai lorsqu’une explosion de faible ampleur secoua l’épave. J’ai bien cru que tout allait s’effondrer. La tortue fut projetée contre ma tête dans un nuage de sédiments. Cette fois, il ne s’agissait pas de mon imagination. À moitié groggy, le regard brouillé, je vis deux hommes-grenouilles armés d’arbalète de chasse sous-marine avancer lentement dans la cabine, laissant échapper un nuage de bulle dans leur sillage. Ils avaient fait sauter l’une des fenêtres pour entrer. Vu leur corpulence, ils n’auraient pas pu passer par le couloir qui devenait pour moi la seule échappatoire. Ils avançaient dans ma direction, braquant de grosses lampes électriques et firent halte près des squelettes. Ils savaient. C’était des chasseurs d’épaves, mais des chasseurs plus désireux de se faire de l’argent que de présenter leur découverte au monde. Des pirates des temps modernes.
Comment allais-je m’en sortir ? Si j’étais vu, je serais tué. Profitant du voile de sédiment, je nageai en repassant par le couloir. Arrivé en vue de la sortie, je fis halte, scrutai l’extérieur. Les sédiments avaient troublé l’eau, mais la clarté revenait peu à peu. Je passai un œil timide pour voir si tout allait bien. Un choc puissant secoua le château arrière, soulevant un nouveau voile arachnéen. Je reculai dans ma cachette à la manière d’un bernard-l’hermite, mort de trouille. Pourtant, il fallait que j’en profite. Avec un peu de chance et de la rapidité, je passerais sans encombre. Je respirai un grand coup et m’élançai.
J’avais parcouru une dizaine de mètres lorsqu’un formidable coup me frappa sur le côté. Il fut suivi par une douleur fulgurante qui me fit me tordre dans tous les sens. Un goût métallique monta dans ma gorge et du sang se dilua dans l’eau.
Je venais de me faire harponner sans sommation par un troisième plongeur qui faisait le guet et patrouillait autour du galion. La douleur se répandit dans tout mon corps. Le harpon m’avait traversé de part en part. L’homme-grenouille me remorqua jusqu’à la surface, près d’un vieux rafiot. Penché au-dessus du bastingage rouillé, un quatrième homme aux muscles saillant et à la mine patibulaire souleva mes cinquante kilos sans effort, me retira le harpon sans ménagement avant de me balancer dans une caisse pleine de canettes de bière, de glace et de barracudas. Il ne me restait plus que quelques minutes à vivre. Adieu le trésor. Avant que le colosse ne referme le couvercle sur moi, j’eus le temps de reconnaître des membres de mon groupe. Nous allions finir en brochette, c’est sûr. Cet animal amphibien était le plus cruel des prédateurs. Mes parents m’avaient averti : « Ne t’approche pas de l’homme, il est encore plus dangereux que les requins. »

673 VOIX

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B86
B86 · il y a
belle chute un récit haletant un plaisir à relire mes votes
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JHC
JHC · il y a
bis :)
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Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
Un très beau voyage avec cette aventure si dépaysante dans la tiédeur faussement rassurante des lagons. Une incursion dans le monde marin et une fin qui rappellent un peu mon ancienne nouvelle intitulée " l'autre rivage " mais j'apprécie d'autant plus celle-ci que, moi, je m'étais vite retrouvée à court de billes, ce qui n'est pas du tout le cas ici. + 5
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Noroît
Noroît · il y a
Mes 5 votes. Le meunier et le vent est en finale grâce à vous et je vous invite à le soutenir http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-meunier-et-le-vent-contes-des-deux-arbres-sur-la-colline
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Sourire
Sourire · il y a
Jolie chute pour un récit haletant, mon vote !
J'ai en lice un TTC, Même pas peur et une nouvelle, Ringarde...

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Sindie Barns
Sindie Barns · il y a
Extra! Mon vote + 4. :-)
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Pabauf
Pabauf · il y a
Je revote pour ce texte cruel et dépaysant.
Mon poème "La Marelle" est lui aussi en finale. Vous aviez eu la gentillesse de le soutenir en première instance. Si vous souhaitez confirmer ce choix c'est par ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-marelle-5

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Noellia Lawren
Noellia Lawren · il y a
mon "revote" avec autant de plaisir
je vous invite à soutenir mon poème en finale
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous et encore bravo

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Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
lu et approuvé, ( 4 signaures illisibles).
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Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Un argument de conte pour enfants , mais écrit avec un vocabulaire d'expert! J'ai voté!
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