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Comme un poisson dans l'eau

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Cette fichue clef refuse de rentrer ! Pas possible. Le destin s'acharne sur moi comme on tabasse un mec pour un malheureux téléphone. Sauf que moi, je ne reçois pas de coups, je ne suis pas un homme – au sens masculin du terme – et mon téléphone, il est resté dans l'appartement...

Déjà ce matin, mon paquet de cigarettes est tombé dans le caniveau sur la route du boulot... Deux pauvres survivantes au crash se collaient serrées pour me faire tenir la matinée. Pas si grave, j'irai au bureau de tabac sur ma pause du midi.
De coups de téléphone en coups de téléphone, de retard en réunion, en pot de crayons renversé par terre, midi est arrivé. Un premier bourgeon qui annonce le début du printemps.
Mais rien n'est si simple – sauf le printemps, si l’on oublie le climat défoncé par le génie humain. Et, comme pour poursuivre cette fantastique journée sur le même tempo, alors que j’allais sortir déjeuner et faire le plein de clopes, un orage a éclaté. Des trombes d'eau se sont déversées dans les rues comme pour noyer le monde dans un immense bocal à poissons clowns. Tailleur, jupe étroite, chaussures à talon... Tenue réglementaire. Parfait pour parcourir des torrents urbains en courant !

Épaule contre épaule avec Natasha, collègue et amie en mission « versus wild », je me préparais à sortir. Armée d'un parapluie – abandonné là dans l'entrée par un client plus préoccupé par les affaires que ses affaires –, j'ai pris une grande inspiration, de l'élan et mon courage à deux mains pour m'élancer sous le déluge. Grondement de tonnerre et supérieur hiérarchique qui tapote mon épaule. Quel est le pire entre l’orage et la main d'un homme dont on croit haïr la réussite plus que notre propre échec dans la vie ?
— J'aurais besoin d'une relecture-correction du dossier Poisson...
— Oui, et alors ?
— Pour cet après-midi.
Ah... Il était là, le point final de sa phrase... Formidable ! Je n'avais pas fumé depuis plus de trois heures, j'avais faim comme une jeune femme qui n'a mangé qu’un triste reste de japonais à emporter depuis la veille au soir, et je devais, pour combler tout ça, affronter un orage...
Mais un crissement de pneu sur arrière-plan de klaxon a rompu le cours du temps et attiré notre attention à l'extérieur.
Là, dans un silence orageux, gisait sur le sol le corps inerte de Natasha, auprès duquel aurait dû se trouver le mien, si la main de Monsieur Réussite n'avait pas retenu mon épaule pour un « dossier Poisson », privateur de cigarettes et de sandwich avalé sur le pouce, au lance-pierre...

Figée.
Titre que représentait la scène à cet instant.

Monsieur Réussite a fini par sortir de sa léthargie et s’est jeté dehors, sous la pluie. En costume, à genoux dans l'eau au secours de Natasha. Et moi je suis restée là, plantée comme un radis. Mes jambes ont tremblé, un froid glacial a traversé tout mon corps... Après avoir appelé les secours – ruinant par la même son téléphone Apeul dernier cri à environ mille pièces de un euro –, il a entrepris de réanimer ma pauvre amie. Monsieur Réussite-Sauveur.
Les pompiers sont arrivés comme une caravelle en plein ruisseau pour sauver un chaton de la noyade. Une heure plus tard, je réchauffais mon âme transie d'un froid étrange par un café bouillant. Une cigarette dépannée par Monsieur Réussite-Sauveur-Sympa, mais toujours pas mangé. Au travers de la fumée de ma cigarette, il m'a averti qu'elle était à l'hôpital et qu'elle allait bien.

Le travail a repris son cours mais les tuiles ont continué de pleuvoir, sous forme de déluge dehors et de galères dans les bureaux. Impossible d'avancer le dossier Poisson, à cause d'une panne de courant, puis d'un collègue envahissant – ce gros lourd de Jacques Pétron –, puis d'une série de nausées, pot de crayon qui retombe, re-Jacques Pétron, panne informatique définitive pour la journée... Le chef a renvoyé tout le monde chez lui, sans que ça ne satisfasse réellement personne. Moral général dans les chaussettes mouillées. Au revoir et enchantée Monsieur Réussite-Sauveur-Sympa-Patient...
« Enchantée » : c’est ce que l’on devrait dire chaque fois que l’on s'aperçoit qu'une personne n'est pas réellement ce à quoi on l'avait préalablement inscrite, dans le classeur des « Idées reçues et jugements hâtifs ».

Bien évidemment, une journée de ce genre n'en reste jamais là. Pas à seulement 16h33. Le métro, paradis déjà reluisant de bonheur en temps normal, puait le chien mouillé en plus de l'urine. C'est trop d'eau pour un simple éventail de parfums. Comme le métro tardait, j'ai voulu m'asseoir une seconde. Et au moment de déposer ma jupe sur les chaises-bancs du métro, un pickpocket pris la main dans le sac est passé si proche de moi en prenant la fuite qu'il m'est rentré dedans avec la violence d'un buffle. Evidemment – et comme je le comprends –, l'homme qui lui courait après pour récupérer son fuckin' téléphone m'a beuglé dessus : reproches de n'avoir rien fait, insultes misogynes et obscènes. Ça fait beaucoup de bovins pour un seul quai de métro.

Enfin rentrée chez moi, changée, séchée, croquettes servies à Croquette... Mer...credi ! Je n'avais pas racheté de cigarettes !
Sans trop savoir où mon cœur parvenait encore à pomper du sang froid, je me suis rhabillée, prête à affronter de nouveau l'orage. Manque de chance, une fois au bas de l'immeuble, dont l'ascenseur ne fonctionne pas aujourd'hui, je me suis aperçue que mon porte-monnaie était resté sur la table basse du salon.
Zen !
Je suis remontée, et me voilà à essayer tant bien que mal de faire rentrer cette p...acotille de clef dans la p...ernicieuse serrure ! Maintenant j'enrage ! Le monde s'acharne ! Marre ! Marre !
Je tambourine comme une folle contre la porte ! Je tremble. J'ai chaud. J'arrive à peine à bouger avec ce stupide ciré de pluie qui me donne encore plus chaud. La clef refuse d'entrer.
Soudain, un cliquetis de serrure résonne bruyamment dans le couloir, et la porte s'ouvre... Dans l'encadrement de la porte apparaît une silhouette qui me serre le cœur. Une vieille femme promène une bonbonne d'oxygène derrière elle. Un tuyau sort de ses narines et sa respiration est plus ronflante qu'un train à vapeur qui démarre.

Bouleversée, choquée, et désolée, je m'excuse en bredouillant que j'ai dû me tromper de porte... Et d’étage même !

Je me sens nulle. Minable.

Je rampe jusqu’à l’étage supérieur, défaite. Je choisis cette fois la bonne porte, et là, la clef rentre sans résistance pour ouvrir mon chez moi. Je suis fatiguée. Vide. Triste. Je me jette sur le canapé. Je me sens seule et j'en veux à la terre entière. Mais à mesure que je me pose la question de tous ces sentiments qui me submergent façon tsunamis à répétition, je réalise que mon aversion pour le monde se retourne contre moi. Culpabilité... Natasha sur son lit d'hôpital, l'image de cette vieille femme rongée par la maladie...

Il aura été le dernier de ma vie, ce paquet de cigarettes qui s'est jeté dans le caniveau, comme un poisson dans l'eau...

108 VOIX

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Noroît
Noroît · il y a
Vesman
Vesman · il y a
" Une chose en amène une autre " dit le proverbe. Aussi, VESMAN a-t-il choisi de commencer sa journée par ne rien faire, sauf de vous lire...
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Milo
Milo · il y a
Quel rythme ! Quelle journée ! Bravo, belle écriture !
Puis-je vous inviter à faire un tour sur ma "plage"?
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-plage-17

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Pat
Pat · il y a
Mes voix pour une bonne résolution.
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Bruno Teyrac
Bruno Teyrac · il y a
Drôle, vif, bien mené, plein d'humour, ce récit m'a fait passer un très bon moment de lecture ! Tous mes votes, avec plaisir. Bravo et bonne chance.
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Lafée
Lafée · il y a
Elle ne se serait pas levée du pied gauche par hasard ? J'ai bien aimé alors, j'ai voté !
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Cookie
Cookie · il y a
Il y a des jours comme ça où l'on ferait mieux de rester couché.
J'aime.

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Merlin28
Merlin28 · il y a
Ce devait être un lundi....
Pierre flegme grand ducal est en finale et a besoin de votre soutien

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Doudou PiCétout
Doudou PiCétout · il y a
#Pierrot
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Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
et bien, c'est de loin la meilleure de toutes les excuses du monde pour arrêter de fumer et on se réjouit si cet enchaînement de situations rocambolesques a pu contribuer à la décision de cette héroïne mais plus il lui arrive de choses, plus on l'aime ! Voici mes voix pour ce très bon moment de lecture !
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