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76 voix


— Va-t’en dire au bon Dieu qu’il fasse beau demain...
Le gamin chantonne tandis que la coccinelle erre dans le creux de sa main. Pour l’empêcher d’atteindre le bout de ses doigts, d’où elle pourrait s’envoler, il place divers obstacles sur son chemin : brins d’herbe, pincées de terre, feuilles. Lorsque les élytres s’écartent, il pose délicatement son autre main en couvercle et attend. Puis, prudemment, il entrouvre la conque de ses paumes et observe le manège de l’insecte.
On dirait qu’il veut retarder l’accomplissement de son vœu : tant qu’elle ne s’est pas envolée, on peut encore y croire. Pour demain, peut-être.
Il faut dire que le temps est plutôt à l’orage depuis quinze jours : deux semaines de marmitages incessants, provenant des deux côtés. Côté boche, ça ne rate jamais : tous les jours à midi. Pas besoin de montre pour savoir l’heure. A croire qu’ils attendent le moment de la gamelle. Côté français, c’est encore pire : ça ne prévient jamais parce que les communications avec l’arrière fonctionnent mal. Résultat : ça peut tomber à n’importe quel moment et même parfois trop court pour atteindre les lignes d’en face, si bien que les obus de 75 leur arrivent directement dessus. Et le temps de faire corriger la hausse...
On est en février et depuis qu’il s’est porté volontaire, fin août, le gamin a eu le temps de déchanter, d’abord, quand il a constaté de visu que les balles allemandes n’étaient pas de si mauvaise qualité qu’on avait bien voulu le dire dans les journaux : ils étaient arrivés depuis deux jours, pleins d’enthousiasme, lorsqu’il a vu la tête de son copain éclater juste à côté de lui comme un melon tombé de l’étalage. C’était à Revigny, début septembre. Il en avait partout sur lui, du rouge mêlé d’un peu de matière blanchâtre, qui lui rappelait la sauce que sa mère ajoute toujours aux gratins de pomme de terre, pour que ça tienne au corps. Sauf que la tête de son copain, elle n’y tenait plus, au corps, justement. Et puis, tout doucement, quand tout s’est immobilisé, au fil des mois, il est devenu fou de peur. La première fois qu’on s’en est rendu vraiment compte, c’était il y a trois jours, quand le lieutenant a lancé un assaut. Tout le monde est parti en hurlant pour se convaincre qu’on avait du cœur au ventre. Tout le monde sauf lui. Le lieutenant avait beau s’époumoner dans son sifflet, le gamin ne bougeait pas. Mais le plus étonnant, c’est qu’il souriait. Quand l’officier a pointé son pistolet sur sa tempe pour lui ordonner d’y aller, il lui a pris l’autre main et l’a posée sur sa tête, comme ça, toujours en souriant. Alors l’autre a laissé tomber et il a rejoint l’assaut. Au retour, le médecin-major l’a examiné et n’a pas tardé à laisser tomber son diagnostic :
— Obusite. Et celui-là, je suis prêt à jurer qu’il ne simule pas !
Le pire, c’est que la route est, depuis une semaine, coupée vers l’arrière. Un pont qui a sauté. Impossible de le ramener à l’infirmerie. Dans cette zone vallonnée, la rivière se déverse en méandres. Le seul accès qui reste vers l’autre rive, où se trouvent les lignes arrière françaises, est situé loin derrière les lignes ennemies : il faudrait pouvoir atteindre ce deuxième pont, puis revenir sur ses pas en longeant le cours d’eau sur trois ou quatre kilomètres. L’état-major avait bien envisagé d’enfoncer le front par là, jusqu’au pont, justement, mais aucun matériel ne passe dans ces étroits sentiers de pêcheurs. Pas de relève possible non plus, pour l’instant. Les Boches le savent et c’est pourquoi ils tiennent la position avec autant d’acharnement.
Alors il reste là, tenu un peu à l’écart par les autres parce qu’il pue. Hier, il s’est chié dessus pendant le bombardement. De le voir là, chantonner avec sa coccinelle dans les mains, ça leur mine le moral, même s’ils font semblant de l’ignorer. Le dernier assaut a été terrible : au moins une cinquantaine de morts de part et d’autre. Certains sont si près que l’on peut distinguer leurs yeux grands ouverts, stupéfaits d’avoir été fauchés comme ça, en pleine course. Il y a aussi, quelque part entre les deux tranchées distantes d’environ cent cinquante mètres, un chien qui hurle depuis des heures, perdu dans la bataille et sûrement blessé. Impossible de voir exactement d’où ça vient. Il est sans doute au fond d’un trou. Ça doit leur vriller les nerfs aussi, aux Boches. On pourrait peut-être se mettre d’accord pour récupérer chacun ses morts et achever ce chien mais personne ne veut prendre d’initiative. Alors on attend : les gradés vont peut-être faire quelque chose. Personne n’y croit vraiment : en général, les ordres sont plutôt de tirer sur les brancardiers.
Vers quatre heures de l’après-midi, pourtant, on entend des voix s’interpeller de chaque côté. Des drapeaux blancs s’agitent. On voit le lieutenant sortir prudemment, accompagné d’un homme. Un interprète, sans doute. De l’autre côté, un soldat, un gradé sûrement, se dirige vers eux. L’entretien est court et abrupt : les hommes sont raides, tendus, distants. Quelques mots brièvement échangés, saluts réglementaires et demi-tour. Au retour du lieutenant, la nouvelle se répand immédiatement : on a une heure, pas une minute de plus, pour s’occuper des morts et des éventuels blessés. On en profitera pour essayer de trouver le chien qui continue à gueuler. Tout le monde doit être rentré à cinq heures. Une trentaine d’hommes se portent immédiatement volontaires.
Le gamin les regarde sortir un à un et ramène ses mains contre son cœur, dans un geste protecteur. On dirait qu’il berce un nourrisson. Brusquement, peut-être parce qu’il espère le tirer de cette stupeur qui lui fout le cafard, un homme lui lance :
— Tu veux venir ? Lâche donc ta bestiole !
Il se lève et escalade maladroitement le parapet, en s’aidant de ses coudes. Une fois dehors, personne ne s’occupe de lui. Tous s’efforcent de faire au plus vite avant l’échéance fixée par la trêve. Il marche au hasard, droit devant lui, tout en posant de temps à autre des regards de pietà sur ses mains entrouvertes.
Peut-être est-ce le bruit qui l’a guidé. En tout cas, il parvient, seul, à un trou d’obus situé un peu à l’écart, à mi-chemin du no man’s land, au fond duquel il découvre un corps mutilé d’où s’échappe, par intermittence, une longue plainte qui monte dans les aigus et s’achève dans un souffle. C’est un petit chien du genre ratier. De son flanc s’échappe un long cordon nacré qui traîne en guirlande depuis le haut du trou, et au-delà. Il a dû fuir droit devant, complètement affolé, avant de tomber en répandant ses intestins qui jalonnent maintenant son trajet. Le gamin le contemple un moment, semble hésiter, puis se décide à descendre. Le chien gronde et tente de fuir mais son premier mouvement lui arrache un cri. Alors il se résigne et souffle puis reprend sa longue litanie d’agonisant. Doucement, le gamin s’installe à côté de lui, tout près. Aucun des deux ne bouge. Le temps s’égrène et l’on entend, en haut, des appels lancés dans les deux langues, des ordres brefs et des halètements d’efforts. L’animal pose son museau sur la cuisse du garçon et semble se calmer. Peu à peu, sa plainte se fait plus douce, puis cesse tout à fait. Il respire rapidement, par saccades et s’interrompt parfois, comme épuisé par ces derniers soubresauts de vie. Le jour décline doucement. Au dehors, un dernier appel :
— Moins dix ! Tout le monde rentre ! Personne n’a trouvé le clébard ?
Le petit chien respire calmement, maintenant. On dirait qu’il va mieux. Il entre dans cette phase ultime et trompeuse où la mort qui s’approche masquée fait croire aux naïfs que la vie recommence. Le gamin lui sourit et regarde ses mains toujours refermées. Il semble satisfait. Comme s’il avait, pour la première fois depuis longtemps, retrouvé le sentiment de son utilité. Il reste ainsi, sans bouger, bercé par ce souffle apaisé qui va s’amenuisant jusqu’à devenir presque imperceptible. Quelques spasmes, comme si l’animal voulait mâcher encore un peu d’air. Quand cela s’arrête enfin, il fait encore suffisamment clair pour distinguer le voile qui se déploie comme un linceul sur son œil grand ouvert, et qui ne regarde plus rien.
Côté français, on s’est aperçu de la disparition du gamin. On a placé deux guetteurs pour couvrir son retour, au cas où. La précaution semble inutile car tout est calme en face. On ne voit même pas dépasser un périscope. Soudain, l’un des deux hommes perçoit un mouvement à environ quatre-vingts mètres, sur la gauche. C’est lui, en train d’émerger de son trou. Aucune réaction du côté allemand. Personne ne semble l’avoir vu. À croire qu’ils sont partis après avoir récupéré leurs morts. Il ne prend pourtant aucune précaution : ils le voient se redresser, puis baisser la tête, les mains toujours en prière. On dirait un enfant de chœur en procession. Il semble hésiter sur le chemin à suivre, puis les guetteurs, stupéfaits, le voient partir du mauvais côté. Ils lui font de grands signes, n’osant pas l’appeler de peur de donner l’alerte. Bientôt il disparaît à leur vue car le terrain, à cet endroit, s’enfonce légèrement.
La dernière portion de la tranchée allemande est située dans une dépression qui la rend invisible côté français, ce qui en fait un piège mortel. Il suffit pour la garder d’un homme et d’une mitrailleuse, que les assaillants ne voient qu’au dernier moment. Le jour de la première attaque, ça a été une véritable boucherie. La mitrailleuse est entrée en action quand les Français n’étaient plus qu’à vingt mètres. Pas un seul n’est revenu de ce côté-là. Sa disposition en chicane l’isole un peu du reste mais permet d’éviter les tirs en enfilade. Elle atténue également les effets dévastateurs des bombardements. C’est par là que s’avance le gamin.

Quand le vieux qui était de garde l’a vu s’approcher, il a d’abord épaulé par réflexe. Il était sur le point de tirer mais il a été intrigué par la silhouette frêle, amaigrie, perdue dans sa vareuse trop grande. Aucune menace n’émanait de cet enfant-soldat désarmé qui avait toujours les mains réunies l’une sur l’autre, comme s’il cherchait à cacher ou à protéger quelque chose. Le vieux a pensé à une grenade mais ça n’aurait pas tenu entre des mains sans se voir. Surtout aussi petites ! On aurait dit des mains d’enfant. Il l’a regardé s’avancer.
Halt, stehenbleiben, oder ich schieße! Halte, restez où vous êtes, ou je fais feu !
La sommation est restée sans effet. Le gosse ne voit même pas l’arme pointée sur lui. Cela se lit dans ses yeux qui lui mangent le visage. Le vieux jette un coup d’œil sur sa gauche : personne ne viendra avant l’heure de la soupe. Il abaisse son arme et le ton se fait plus doux, presque paternel.
Was machst du denn da? Der Waffenstillstand ist vorbei! Du wirst dich töten lassen! Geh zurück! Mais qu’est-ce que tu fais là ? La trêve est finie ! Tu vas te faire tuer ! Fais demi-tour !
Mais le gamin continue d’avancer. Il n’est plus qu’à quelques mètres. Le vieux est sorti, l’a agrippé par la manche et a levé sa lampe. Il sourit. On dirait qu’il regarde à travers lui. Alors le vieux comprend tout de suite.
Armes Kind! Der Krieg hat dich verrückt gemacht! Pauvre gosse ! La guerre t’a rendu fou !
Le gamin le regarde sans répondre. Le vieux lui prend doucement les mains et les ouvre en souriant.
Was hast du denn in den Händen? Ach, ein Marienkäfer! Du sollst ihn wegfliegen lassen, damit es morgen schönes Wetter ist... Verstehst du? Mais qu’est-ce que tu as dans les mains ? Ah ! Une coccinelle ! Il faut la laisser s’envoler, pour qu’il fasse beau demain... Tu comprends ?
La coccinelle grimpe au sommet de l’index, les élytres s’ouvrent et elle décolle. Ils la regardent tous les deux s’envoler dans le crépuscule. Le gamin baisse les yeux vers ses mains vides, comme s’il était enfin soulagé d’un poids. Le vieux le prend par les épaules et le secoue doucement. Puis il lui indique, au loin, le seul pont qui permet encore de franchir la rivière.
Siehst du die Brücke, dort? Du sollst dorthin gehen. Keine Soldaten. Die Franzosen sind auf der anderen Seite. Nach der Brücke, dreh nach links und geh weiter dem Fluß entlang. Verstanden? Tu vois le pont, là-bas ? C’est par là que tu dois aller. Il n’y a pas de soldats. Les Français sont sur l’autre rive. Après le pont, tourne à gauche et continue le long de la rivière. Compris ?
Il a fait les gestes qu’il fallait pour qu’il comprenne, puis il le pousse doucement pour l’encourager à avancer. Le gamin, docile, se dirige vers l’horizon où des nuages s’effilochent encore en rubans roses et bleus.
Il fera beau demain.

76 VOIX

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Lain
Lain · il y a
Et une petite larme qui coule le long de ma joue
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci pour ce commentaire ému...
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Lain
Lain · il y a
c'était vraiment sincère, les collègues m'ont regardé bizarre à la fin de la pause. le temps de sortir de l'histoire
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci encore : si vous avez 11 minutes devant vous, vous pouvez jeter un coup d’œil à Carton, en compétition pour le prix d'automne. http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/carton
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Arlo
Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Florane
Florane · il y a
J'ai beaucoup aimé
Quelle absurdité que ces guerres
Si vous avez un moment, j'ai écrit une nouvelle dans le même esprit
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/amitie-interdite

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Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Une histoire qui pourrait être un témoignage, encore plus poignant grâce aux détails techniques qui font visualiser la scène, un travail vraiment précis, documenté pour un résultat très humain. + 1
Je suis juste à côté en course et aussi dans la matinale.
Bravo vraiment pour cette chronique de guerre au goût de vécu.

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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci, Fred, je vais voir ça tout de suite.
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Olivier Vetter
Olivier Vetter · il y a
Même dans l'horreur, il reste un peu d'humanité et d'espoir +1
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci beaucoup !
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Joelle Troiano
Joelle Troiano · il y a
Magnifique histoire très émouvante; je vote;
si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire ma TTC "Contre courant" et "Allan à Marseille" pour la matinale;
au plaisir

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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci, je vais lire tout cela tout de suite.
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Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Très beau récit d'horreur et... de compassion. "Quelle connerie la guerre !"...
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire !
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Christine Śmiejkowski
Christine Śmiejkowski · il y a
Un +1 au creux de la folie derrière douleur et émotion - bravoSi vous en avez le temps évidemment et merci d'avance: ♥ 2 liens attention ♥
►►► Un récit : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/sans-domicile-fixe-1

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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
J'en viens : bravo et merci !
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Michel Dréan
Michel Dréan · il y a
Je n'avais pas encore lu votre texte Francis dans cette finale dont je fais aussi partie. Beau récit plein d'émotion qui dénonce avec force cette folie meurtrière qui ne s'arrête jamais. Mon vote !
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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci, Michel !
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Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Une histoire terrible qui ne peut qu'émouvoir.
Dans ce marasme meurtrier, la folie arrive comme salvatrice...
Il fera beau demain...
Oui, forcément...
Mon vote Francis

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Francis Boquel
Francis Boquel · il y a
Merci !
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