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Chocolats

Mathieu Kissa

Mathieu Kissa

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À la tombée de la nuit, un homme entre deux âges, plutôt petit, un brin rondouillard, engoncé dans un manteau informe boutonné jusqu’au cou, sortit du parking d’un centre commercial, à pieds. Il prit la direction opposée à celle de l’arrêt de bus, d’un pas décidé, le regard lointain, son visage poupin tendu par un effort de concentration. Au bout de son bras droit se balançait un petit sac en papier siglé d’une marque connue de chocolats belges, sa seule course. Marchant sur le trottoir étroit, il se dirigea vers un carrefour compliqué à traverser pour les – rares –, piétons.
La circulation était dense à cette heure de pointe. À gauche, une zone artisanale ; à droite, le boulevard périphérique ; en face, un espace vert côté droit et encore la zone artisanale côté gauche.
Pour réaliser son plan, il devait procéder comme il avait appris depuis son arrivée au Centre : identifier les difficultés, planifier son action et, le plus dur, se concentrer sur l’épreuve qui se présentait, sans penser aux suivantes.
Jusqu’ici tout avait bien fonctionné. Océane l’avait laissé à l’entrée de la galerie marchande en lui donnant rendez-vous un quart d’heure plus tard au même endroit. C’était la première fois qu’elle le laissait seul. Auparavant, avec Océane, il avait fait plusieurs fois le parcours à pieds, du Centre à la galerie marchande, ils avaient acheté du pain, un journal, pris un café... Un jour il saurait faire ses courses tout seul ; son séjour à l’Institut, sa dernière chance, avait donné des résultats bien meilleurs qu’escomptés.
Livré à lui-même, il avait su retrouver le chemin de la chocolaterie, sans se cogner aux gens ; il avait su demander à la vendeuse (dire bonjour avant), un assortiment sans alcool, pour quinze euros ; il n’avait pas quitté des yeux les doigts de la vendeuse, répétant à deux reprises « sans alcool ? » ; il avait réussi, comme le lui avait recommandé Océane, à vérifier la monnaie que lui rendait la vendeuse, puis il avait pensé à dire au revoir en prenant son sac en papier rigide.
Et là, au lieu de tourner à gauche, d’où il était arrivé, il avait pris à droite. C’était le début de son plan, c’était la première fois qu’il ne suivait pas les consignes, volontairement.
Au garde-à-vous au bord du trottoir, gêné par l’odeur des gaz d’échappement, un peu étourdi par le bruit de la circulation, il commençait à transpirer. Il devait surtout parvenir à se concentrer. Parcourant d’un regard circulaire le carrefour, il se rassura : il s’était présenté au bon passage protégé. Deux voies à traverser, avec un terre-plein bétonné au milieu, et c’était tout, après on était dans la bonne direction, sur le bon trottoir. N’empêche, il fallait arriver à le faire, ce premier pas sur la chaussée, juste au bon moment, entre deux voitures pressées... Ses mains étaient moites, et ça l’embêtait. Heureusement, à cette heure ça bouchonnait, et il s’aperçut qu’une dame, derrière son pare-brise, faisait des gestes de la main, lui ordonnant de passer. Il oublia de remercier d’un signe ou d’un sourire, et traversa jusqu’au terre-plein, sans courir. Là, re-garde-à-vous, re-mains moites, regarder dans l’autre direction, les autos étaient bloquées, ça commençait à klaxonner ; ne pas paniquer, il se lance, une voiture pile, il ne la voit même pas...
Maintenant il ne fallait plus traîner, Océane allait commencer à s’impatienter, bientôt elle irait voir à la chocolaterie, puis elle ferait lancer un appel dans les haut-parleurs de la galerie. Il fallait surtout ne pas penser à tout ça, arriver à ne penser qu’à la suite du plan. La route n’était plus très longue, il longeait la zone artisanale. Se rappeler de faire attention en passant devant les portails d’entrée des entreprises.
Rester concentré sur ce qu’il avait à faire pour l’instant, marcher le plus vite possible en ayant l’air naturel, n’était pas chose facile pour lui. Sa pensée vagabondait, rejoignant Océane, qui devait être inquiète, furieuse peut-être, et ça commençait à l’angoisser. Océane qui, la veille dans le bureau du directeur, le couvait encore de son doux et profond regard bienveillant, comme il n’en avait jamais connu auparavant. Le directeur lui avait annoncé qu’il pourrait passer à l’étape suivante du test en situation réelle. En un peu plus d’une année, il était devenu un garçon capable de vivre en autonomie (à quarante ans, il était temps, faillit-il répondre). Le directeur avait donc expliqué que, les répétitions s’étant bien passées, son éducatrice, Océane, l’accompagnerait comme d’habitude au centre commercial, mais le laisserait cette fois seul faire une course. À lui de choisir son achat, le magasin, de fixer un budget. Il avait jusqu’au lendemain matin pour y réfléchir.
Il était resté perplexe un instant, étourdi de joie, de fierté et d’inquiétude, regardant le directeur souriant et, à la dérobée, Océane, souriante. Il n’avait pas attendu que la nuit porte conseil. « Des chocolats, avait-il dit. Des chocolats pour offrir ». Ça lui était venu comme ça, une idée subite qui l’avait surpris lui-même. Les autres aussi étaient surpris, ils s’étaient regardés, ils devaient se demander pour offrir à qui ; « tu es sûr ? » avait demandé Océane. Oui.
Voilà pourquoi, le lendemain soir, il se retrouvait à l’entrée du Centre, face à son destin. Dans les heures à venir, soit il serait « admis » dans un autre institut et retournerait, il en était sûr, à son état antérieur de légume, soit il pourrait rester au Centre et finirait, il en était sûr aussi, d’accéder à l’état d’être humain adulte.
Il avait passé une partie de la nuit à mettre au point son plan. Il pensait avoir tout prévu, et le voilà planté devant le portail, s’essuyant le front de sa manche, frottant ses mains sur son manteau. Il avait bel et bien oublié de préparer son retour au Centre... S’il n’avait eu qu’à rentrer directement à sa chambre, pas de problème, l’éducateur de service de nuit n’était pas encore là à cette heure. Mais pour que toute cette aventure ait un sens, il fallait absolument entrer dans le bâtiment administratif, donc croiser du monde, répondre aux questions : « Tu es seul ? Où est Océane ? »
Se forcer à se dire que tant pis, on verra bien, franchir l’entrée du parc, marcher vers les bureaux, cela lui sembla la décision la plus angoissante de sa vie.
Maintenant il voulait en finir au plus vite. Il entra, croisa forcément le regard de Nadine, la secrétaire-hôtesse d’accueil qui, forcément, l’interpella :
— Bonsoir Sébastien, comment ça s’est passé ? Tu es seul ? Où est Océane ?
— Elle est dehors, au téléphone. Je vais l’attendre à son bureau.
Il fila bien vite. Il comprenait que tout le monde était au courant du test qu’il avait passé. C’était la première fois depuis le début de son séjour ici que la gentillesse et la sollicitude de tous lui pesaient. Sur quinze mètres de couloirs, il lui fallut croiser le directeur, un éduc', une autre secrétaire. À chaque fois : « Bonsoir Sébastien, comment ça s’est passé, tu es seul ? Où est Océane ? » Il réalisait que la réponse qu’il avait trouvée était foireuse : comment allait-il pouvoir refaire le chemin inverse sans encombre, dans quelques secondes ? L’aventure menaçait de tourner au désastre.
Il entra dans une pièce meublée de trois bureaux, autant d’armoires, quelques chaises. Enfin la chance daignait lui sourire, la pièce était vide, les deux collègues d’Océane étaient partis (oubliant, comme chaque soir, d’éteindre la lumière). De plus – et comment avait-il pu l’oublier ? –, la porte-fenêtre qui donnait sur la pelouse et le parc semblait lui tendre les bras. Il n’aurait pas à revenir sur ses pas. Il posa le sachet de chocolats sur le bureau le plus proche de la porte, contempla un instant la scène avec satisfaction, puis se dirigea vers l’autre issue sans perdre plus de temps.
Dans la fraîcheur de la nuit, il s’aperçut qu’il avait eu très chaud dans les bureaux. Il se permit un sourire : quoi qu’il arrive maintenant, il avait réussi.

Au même instant, une belle grande jeune femme à l’impressionnante chevelure rousse courait sur le parking du centre commercial tout en sortant son téléphone de sa poche. Son regard, habituellement doux et profond, ne reflétait plus que de la panique, mêlée d’un peu de désespoir. Elle atteignait la rue lorsque son correspondant répondit.
Le directeur mit quelques secondes à saisir les propos plutôt incohérents d’Océane :
— Mais où es-tu, Océane ? À Carrefour !? Mais qu’est-ce que tu fous encore là-bas ? Calme-toi, Océane... Mais qu’est-ce que tu racontes, je viens de le croiser, Sébastien, il est dans ton bureau ! Au fait, il m’a dit que tu étais rentrée avec lui, c’est quoi cette embrouille ?
... Deux secondes de silence, et Océane coupa la communication.
S’élançant au milieu des voitures à travers le croisement encombré à cette heure, ignorant les coups de klaxon et les appels de phares, Océane ne ressentait plus que fureur et incompréhension. Sébastien aurait eu de la peine à retrouver dans son regard la moindre trace de la bienveillance qu’il lui connaissait. Qu’est-ce qui lui était passé par la tête ? Elle avait interrogé la vendeuse de la boutique, il avait bien acheté des chocolats... Elle s’était ensuite adressée aux agents de sécurité, sans succès. Elle avait enfin demandé à l’accueil de lancer un appel, qui n’avait pas donné plus de résultats... Comment avait-il pu lui faire ce coup-là ? Elle pensait à lui, elle pensait à elle aussi, et s’inquiétait pour son stage. Car elle était encore stagiaire, Océane, et cet après-midi était aussi un test pour elle... Cette histoire risquait de marquer la fin de sa courte carrière d’éducatrice. Et en plus, adieu la soirée en amoureux prévue avec son compagnon !
Arrivée au Centre elle se rua dans le couloir, hors d’haleine, les cheveux en bataille, des flammes dans le regard, les poings serrés, la tête en avant. Un coup d’œil chez le directeur, il n’y était pas, elle fonça sur le bureau des éducs en hurlant : « Sébastien je te tue !!! ». Assis devant son bureau, ce n’était pas Sébastien, c’était le directeur, un peu pâle, souriant, l’air embarrassé aussi. Son regard allait de la jeune femme à une boîte de chocolats posée sur le bureau.
Essoufflée, interdite, elle se laissa tomber sur une chaise, seule face à l’immensité du mystère de... la vie ? l’amour ?... de ces chocolats...

Dans sa chambre, allongé sur son lit, Sébastien contemple le plafond. Il éprouve un sentiment inconnu, étrange, de plénitude et de calme. Pourtant les idées se bousculent dans sa tête et ça, d’habitude, ça le stresse.
Il est fier de lui, d’avoir mené à bien son plan, et n’a plus d’inquiétudes. Quoi qu’il arrive maintenant, il se le répète, ce sera bien. La suite des événements ne dépend pas de lui.
La nuit dernière, en rêvant à la grande journée qui s’annonçait, il a vite réalisé que s’il rapportait sagement les chocolats à Océane, il n’oserait jamais lui dire en face, les yeux dans les yeux, que c’est à elle, elle seule qu’il les offrait, ces chocolats. Une fois rentrés au Centre, elle les aurait posés sur une table de la salle commune avec un petit papier « offerts par Sébastien », et tout le monde se serait servi. Alors il n’avait rien trouvé d’autre pour lui montrer de quoi il était capable pour elle, grâce à elle. Il ne regrette rien, sinon de lui avoir fait cette mauvaise blague... Comprendra-t-elle, lui pardonnera-t-elle ?
Pendant des mois, elle s’est montrée bonne et patiente avec lui, elle l’a quelquefois aussi grondé, houspillé, quand il le fallait. C’est pour elle qu’il a fait tous ces efforts pour progresser. Toujours il a eu confiance en elle. Ça doit être comme ça, une maman ! Ce n’est que maintenant qu’il prend conscience de l’absurdité de son geste : un attardé de quarante ans n’épouse pas sa belle éducatrice de vingt-cinq ans...
Et Sébastien, le cœur lourd de quarante ans de solitude, souriant malgré tout, dit adieu à ses rêves d’enfant, et entre enfin dans sa vie d’adulte.

166 VOIX

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Emsie
Emsie · il y a
Une histoire émouvante et bien menée.
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Miraje
Miraje · il y a
Des chocolats bienvenus, fourrés à la tendresse ...
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Chtitebulle
Chtitebulle · il y a
j'ai tout simplement adoré !
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Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Une magnifique histoire sur l'attachement que peut ressentir un patient par rapport à son éducateur. La fin est bien pensée. Merci pour le partage !
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Roxane73
Roxane73 · il y a
Une histoire émouvante, riche en rebondissements et rondement menée. Comme Violette, je me suis laissée surprendre par la chute. Celle que vous avez choisie est, non pas dramatique, mais d'une bienveillante sagesse. Une lecture très agréable !
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Violette
Violette · il y a
Une histoire bien menée, surprenante du début à la fin les rebondissements n'étant jamais ceux que j'imaginais !
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Julie
Julie · il y a
J'ai voté avec plaisir pour votre texte, n'hésitez pas a regarder le mien qui n'est dans aucun concours juste par curiosité merci d'avance http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/the-end-8
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Kenavo
Kenavo · il y a
Chocolat ET noisettes ! Je vote pour vous. Pouvez-vous allez voir mon ''plongeon dans la mer'' concours automne haÏkus'''
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Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Tous mes votes pour votre nouvelle extrêmement bien réussi où différence et tolérance s'associent bien. Je vous invite à découvrir mes trois haïkus dont Matou sans papiers ethttp://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
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Océane De Matos
Océane De Matos · il y a
Wahou!
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