3
min

Ça bricole en bord de Loire

Bernard Ringuet

Bernard Ringuet

360 lectures

224 voix

Il était une fois, au temps lointain d'avant la machine à vapeur, un homme, Gaston le Bienheureux qui avait deux passions dans la vie : musarder et admirer. Follement épris de liberté, il aimait tailler la route, marcher sur les chemins de Loire avec sa fidèle compagne, une belle et puissante percheronne, animal de trait et de grand attrait qui répondait au fier nom de La Douce. Il vouait plus grande dévotion encore à cette rivière majestueuse qu'il n'avait de cesse de parcourir dans les deux sens.

Son bonheur était de baguenauder sur les berges, toujours accompagné de sa musette remplie – il ne faut pas se laisser surprendre – de quelques bonnes bouteilles de vin du pays et de quoi casser la croûte si la faim venait à le surprendre. Il avait aussi, de quoi se fabriquer bien vite une ligne pour taquiner le goujon ou alors l’ablette en trouvant sur la berge un scion à sa convenance ou bien tendre une ligne de fond pour tirer une anguille à moins que ce ne fut une carpe, si l'envie d'une bonne sieste lui prenait !

Homme de peu d'inquiétude, amoureux de la nature et de tout ce qui y traîne alentour, il prenait la vie par le bon bout, celui qui ne vous fait jamais de tracas mais ne remplit guère le bas de laine. La Douce, la brave bête, se contentait des herbes sauvages des bords de levées, pour remplir sa grande carcasse. Son maître n'avait pas souvent le sou pour lui offrir un bon seau d'avoine ou bien d'orge et rares étaient les nuits qu'ils ne passaient pas à la belle étoile !

Heureusement, en ces temps de grande circulation sur la Loire, notre couple bienheureux trouva de quoi mettre du beurre ou des céréales dans leurs épinards. Lorsque survenait un jour sans vent de galerne, ce zéphyr puissant qui pousse les bateaux à contre-courant, les hommes d'alors mettaient la bricole autour du buste et tiraient leur misère et toute la cargaison. Les bords du fleuve étaient en ce temps-là dégagés de toute végétation pour laisser passer les haleurs et leur grande corde de chanvre.

Gaston, un jour qu'il avait plus faim que les autres fois pensa qu'il pourrait continuer à vivre de ses rêveries en compagnie de La Douce tout en tirant partie de la chose. Il proposa aux hommes exténués par le halage quelques heures de répit en attelant le chaland aux reins surpuissants de son cheval de trait. La bonne nouvelle se répand toujours comme une traînée de poudre, en peu de temps, il fut connu le long de la rivière et dès qu'ils le voyaient, les équipages remontaient à bord pour s'offrir quelques verres et un peu de repos tandis que La Douce et Gaston prenaient le relais.

Gaston tira profit de sa petite pratique. Il gagnait quelques sous, vivait au hasard de ses errances et ne rentrait chez lui que lorsque l'occasion finissait par se présenter. Il était devenu le hâleur de la Loire. La Douce assurait bien des convoyages qui sans elle eurent mis plus de temps encore. La remonte se faisait à son pas majestueux à près de cinq kilomètres à l'heure. La bête avait maintenant toute l'herbe qu'elle voulait et même du grain plus qu'elle n'en pouvait manger. Les mariniers s'étaient donné le mot, ils avaient toujours un sac de céréales sur leurs bateaux pour solliciter cette si reposante traction animale.

Bien vite, d'autres gars du pays découvrirent qu'il y avait là, une belle occasion de remplir sa bourse. De partout il y eût sur les rives des attelages qui attendaient le chaland. Bientôt sur les bateaux on réduisit l'équipage ! L'habitude fut prise de supprimer la bricole, ce harnais de forçat qui transformait les mariniers à pieds en galériens du quotidien. Des entrepreneurs virent le jour, tout le halage ne se fit bien plus qu'à la traction chevaline. Sur les berges il y avait désormais une longue ribambelle de crottes, des chapelets odorants qui jonchait tout le parcours !

Gaston et La Douce comprirent opinément que leur petit commerce artisanal avait attiré des plus gourmands, des mieux équipés et des bien plus travailleurs qu'eux. Ils ne s'en offusquèrent guère. Épicurien avant toute chose, le gars Gaston prenait ce qu'il trouvait et encore s'il n'avait rien à faire de mieux. Nonobstant ce que d'aucun aurait vécu comme une injustice, notre homme qui avait plus d'un tour dans son sac à malice, observant tous ces peineux et traîne-misère qui avaient pris sa place, eut une fois encore belle et grande idée !

Sa chère pouliche jamais plus ne peinerait sous une charge qui pouvait pour les plus grands navires aller jusqu'à quatre-vingt tonnes. Il lui prépara une petite remorque à sa façon qu'il conçut de manière astucieuse. La Douce continua d'aller sur les chemins de Loire mais dès que se présentait belle fiente chevaline, un système astucieux de leviers et de poulies faisait qu'immédiatement le bon fumier de cheval trouvait réceptacle plus convenable. Les marcheurs et les flâneurs y trouvèrent bien plus de confort eux-aussi !

Gaston avait inventé le cheval-crotte, l'idée mit bien du temps à faire d'autres chemins. Ce n'est que bien plus tard, en ce siècle qui précéda l'actuel, que dans nos villes, des plagiaires de Gaston reprirent opportunément son brevet non déposé pour d'autres déjections. Ceci est pratique courante, les grandes inventions restent souvent secrètes et nos vrais génies demeurent dans l'ombre quand de plus opportunistes font fortune à leur place. L'argent on le sait n'ayant pas d'odeur...

Mais revenons à l'ami Gaston Il récoltait du bon fumier de cheval, le meilleur qui soit et le vendait aux maraîchers du coin. C'est ainsi que grâce à ce petit commerce, les terres de notre Val devinrent bien vite riches et grasses. Souvent les esprits malins prétendent qu'elles le doivent à nos limons de Loire. Que nenni, il me faut, une fois encore, rétablir la vérité vraie en pays de menterie. C'est du bon fumier des chevaux halant nos bateaux de bois qui engraissa toutes nos belles terres du Val.

Gaston et La Douce coulèrent ainsi des jours heureux sans trop se tuer à la tâche. Cette histoire, et c'est injuste, ne resta pas dans les annales, on se demande bien pourquoi !

Pérégrinement vôtre.

224 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
C'est plutôt un ttc ( catégorie bleue ) mais ce voyage dans le temps prolonge sainement l'agréable week-end du patrimoine tout juste écoulé. Un vocabulaire qui fait voyager par les chemins de halage. Je pense que cette histoire restera dans les...anales.
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Sylvie

C'est du HT exonéré de Sacem

·
Snowman
Snowman · il y a
A refreshing gulp, of a ballad, indeed
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Snowman
il y a confusion linguistique

·
Snowman
Snowman · il y a
une gorgée rafraîchissante et généreuse d'une ballade en effet
·
Snowman
Snowman · il y a
apologies for late response, and thanks for your work.
·
Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un grand bravo pour cette histoire tendre aux traits d'humour qui le Val bien !
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Fred

Merci
Venez me rejoindre au Festival de Loire d'Orléans

·
Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Bernard
Ce serait avec plaisir que j'y assisterais mais je suis trop loin d'Orléans.
Ville que je connais bien. J'y ai vécu 7 ans.
Mais informez-nous donc sur cette manifestation je vous en prie.

·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Fred

Retrouvez mes aventures sur chroniques-ovales.com

·
Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Ah joli ! Avec "ovales" je pensais que cela pouvait faire allusion au rugby mais le jeu de mot "au val" est savoureux, quant à la devise en latin "je suis ligérien et rien de ce qui est ligérien ne m'est étranger" elle est géniale comme adaptation !
Est-ce vous sur la photo ? Vous êtes très photogénique et la photo est réussie ! Suite de ma visite du site plus tard...

·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Fred

Oui c'est moi
et j'ai commencé par le Rugby

·
Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Bravo ! Culture sud-ouest ?
Et n'oubliez pas : ne pas vous laisser déstabiliser par les reproches acides.
Je crois que je vais répondre à cette dame. Je vais encore me faire une amie, je le sens...

·
Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
je ne sais si ce conte est vrai mais il est très agréable
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Louise

C'est un Conte

·
Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
Il est vraiment très beau
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Merci Louise
·
Francis Hop
Francis Hop · il y a
Que c'est bon de revenir aux sources.
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Francis
C'est ma manière d'aller à contre courant

·
Jean Dallier
Jean Dallier · il y a
Mignon tout plein !
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Jean

Avec des fautes hélas

·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Jean

Hélas je me retire de l'endroit

·
JACB
JACB · il y a
La bricole que portaient aussi femmes et enfants pour quelques sous! C'est un très joli texte Bernard où se coule l'atmosphère ligérienne. +5 avec grand plaisir.
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
JACB

Je ne veux plus rester dans un endroit où l'on insulte les auteurs

·
Yasmina
Yasmina · il y a
Mais que s'est- il passé ?
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Yasmina

Une attaque indigne

·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Sindle

Je quitte ce site après une attaque scandaleuse

·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Sindie

Hélas une attaque vile et basse me pousse à renoncer à ce site

Voyez ça avec lise

·
Flash
Flash · il y a
Bravo .
·
Marie Claire Suarez
Marie Claire Suarez · il y a
Cette plongée dans le passé nostalgique et odorant est édifiante. Le temps passe et notre cadre de vie se transforme au gré de la modernité.
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Marie Claire

Édifions une société nouvelle sans l'odeur malsaine du capitalisme

·
Marie Claire Suarez
Marie Claire Suarez · il y a
Ça serait fantastique.
·
Bernard Ringuet
Bernard Ringuet · il y a
Maire Claire

Un rêve

·