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Bataille de silences

Marie Rey

Marie Rey

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81 voix

Boîte de réception
Nouveau message, 17 septembre :
« Si je n’écris pas, il n’écrit pas non plus. Je ne lui manque pas. »

Les mots sont tombés dans ma boîte aux lettres électronique, froids, fâchés. Elle m’écrit mais ne s’adresse pas directement à moi pour mieux asseoir le reproche par un « il » impersonnel. Et pourtant, j’ai compté les minutes de silence devenues des heures, des jours et puis des nuits. Voilà exactement trente-sept jours, soit huit cent quatre-vingt-huit heures, cinquante-trois mille deux cent quatre-vingts secondes qu’elle n’a pas écrit. Son dernier mail disait qu’elle était souffrante et me fera signe dès qu’elle ira mieux. Elle m’en veut à présent alors que j’ai compté chaque matin qui s’est ouvert sur une messagerie désespérément muette. Suspendu au signal sonore qui m’annonce l’arrivée d’un message sur cette adresse mail créée à son usage exclusif, je reçois mes patients, soulage comme je peux la misère physique et morale de l’humanité souffrante dit-elle, jalouse du temps que je consacre à mes patients. Ce qu’elle ignore, c’est que mes pensées reviennent sans arrêt vers son silence qui tient mon cœur dans un étau. Pourquoi n’écrit-elle pas ? Ne sait-elle pas combien me manquent ses mots, ses anecdotes, les instants de sa vie qu’elle me fait partager ? Son rire qui fait vibrer chaque mot ou ses larmes qu’elle tente de cacher au travers d’un vocabulaire qui devient brusquement court, retenu, mesuré comme un chagrin que l’on tente de nier.
J’aime la lire. Je pénètre ainsi son intimité mieux qu’au cours d’une étreinte car si le corps peut s’abandonner, l’âme se dénude au travers de l’écriture, elle découvre cette part d’inaccessible et d’inexploré de soi. Elle m’écrit et ce faisant, se donne à moi comme à personne. Pas même à lui sans doute, et bien que je rêve de la serrer contre moi, de connaître enfin la douceur de sa peau, d’en découvrir le goût et la texture par des baisers renouvelés, une autre jouissance que celle du corps me secoue violemment au contact de ses mots. Sait-elle de quelle cruauté elle fait preuve lorsqu’elle se tait ? Je n’ai d’elle que ces minutes pendant lesquelles ses mains tracent sur le clavier un chemin vers moi. L’athée en moi se surprend quelquefois, face à mon écran vide, à formuler une prière vers une divinité quelconque pour qu’elle mette fin au supplice de mon attente.
Et quand ils arrivent enfin, ces mots tant attendus, espérés, ces missives que l’on peut ouvrir, lire et effacer du même geste, je jubile. Ce son particulier auquel j’ai associé l’arrivée de ses messages parvient d’abord à mon cœur dont les battements s’accélèrent puis à mon oreille. Quelque chose en mon for intérieur se défroisse, s’apaise : elle a écrit. Elle m’a écrit. Un clic déroule sa prose et d’emblée se dégage une couleur de ses mots. Bleu comme l’océan, dansant comme les vagues quand elle est heureuse. Je me laisse emporter, submerger et suis recouvert des ondes de son bonheur. Je me noie avec délice dans sa bonne humeur, du vocabulaire cocasse dont elle abuse pour peindre son univers dont je suis si éloigné. Ou noir comme sa souffrance face aux instants trop durs qui assombrissent sa vie et réduisent ma boîte aux lettres au silence pour une période indéfinie.
Combien de messages a-t-elle écrit que je n’ai pu conserver ? Aveux, confidences, récits de ses voyages, rien, je n’ai rien gardé. Trop risqué. Mesure de prudence. Sans même nous être concertés, nous préservons nos vies privées : nous sommes tous deux mariés. D’avoir retrouvé intact notre amour d’autrefois au bout de vingt années ne nous donne pas le droit de détruire la vie de ceux que nous aimons. Car il est indéniable que j’aime mon épouse et qu’elle aime son mari. Un amour n’en exclut pas un autre mais la culpabilité judéo-chrétienne nous fait croire le contraire. La fidélité conjugale exigée par notre éducation et par la société – de moins en moins de nos jours il est vrai –, nous fait oublier combien il est important de demeurer fidèle à soi-même, à ses rêves, ses désirs.
Elle m’aime, je le sais. D’un amour de jeunesse qui n’a jamais été confronté à l’usure du temps ni passé au filtre sévère des années de vie commune. Mais elle s’est refusée à moi avec une constance dépourvue de sens aux yeux de quiconque sauf aux siens. Parce que j’étais engagé, dit-elle, lorsqu’elle m’a connu. Elle voulait tout. Que je la choisisse, que je l’épouse, que je sois le père de ses enfants. Quand elle m’a vu, l’évidence s’est imposée : j’étais l’homme de sa vie. Mais comment croire une jeune fille de dix-huit ans quand on a sur elle une marge de dix années pendant lesquelles on a déjà avancé dans la vie, commencé sa vie professionnelle bâtie sur sept ans d’études ? Quand on vit avec une compagne rencontrée sur les bancs de la fac ? Les études coûtent cher, on a décidé de vivre ensemble et convenu d’un mode de fonctionnement : l’un – l’une en l’occurrence –, travaille et finance les études, l’autre étudie. Dans sept ans, la vie sera plus facile. Le cabinet médical sera ouvert, on gagnera de l’argent et elle restera à la maison pour s’occuper des enfants à venir. Et quand arrive une jolie jeune femme dans la fleur de l’âge qui tombe amoureuse de vous, la tentation est sans mesure de tout laisser, de renier sa parole, prendre le cadeau de cet amour qui s’offre, en profiter et le vivre pleinement. Mais il y a un monde entre s’offrir une aventure sans lendemain et ne pas avoir d’éthique. J’aimais ma femme et mon enfant à naître et avais à cœur d’honorer mes engagements. Et je suis bien certain d’une chose : cette jeune femme entière n’aurait pas respecté le traître en moi, l’homme dépourvu de sens moral qui abandonne sa femme enceinte. Passionnée mais réaliste, elle disait que rien ne peut se construire sur des ruines, surtout provoquées par soi-même.
Elle était belle, de cette beauté qui s’ignore, se cherche dans les miroirs et les regards. Égarée au sein d’une nombreuse fratrie, elle était convaincue n’avoir aucun atout pour exister parmi ses sœurs plus belles à ses yeux, nettement moins aux miens. Je l’ai donc connue toute petite bien qu’elle refuse de le reconnaître aujourd’hui encore, le corps encore neuf de caresses et de baisers, le cœur rempli de rêves et d’espoirs. Elle a fait ses armes sur moi, testant son taux de séduction à l’aide de jeux qui me rendaient fou. Ses longues jambes la plaçaient au sommet d’une fragilité qui me donnait le vertige. Tels ces arbres longilignes, les filaos, qui bordent les rivages de son île, elle paraissait bien plantée dans la vie mais tellement facile à briser que, d’une certaine façon, elle me faisait peur.
A la faveur d’une proposition professionnelle qui l’a propulsée à Paris, elle s’est envolée pour fuir un père violent et une insularité devenue insupportable. Et s’est éclipsée de ma vie. Deux décennies de silence pendant lesquelles je l’ai imaginée mariée, femme active, mère dévouée. Lui ai-je manqué pendant ces années-là, si longues, si vides en dépit d’une vie personnelle et professionnelle bien remplie ? Un espoir secret ne m’a jamais quitté : un jour, elle me reviendra. Si j’ai réellement été l’amour de sa vie, elle me retrouvera. Un homme ne change pas de nom même s’il se marie. Et un cabinet médical figure dans les pages jaunes, facile à retrouver. Je n’ai rien de plus qu’avant à lui offrir mais je l’attends, installé désormais sur le même territoire mais hélas, géographiquement opposé.
Et un matin, dans la douceur du printemps qui revient, le téléphone sonne et une voix : la sienne. Reconnaissable entre toutes. La vie fait un bond de vingt années en arrière, à moins que ce ne soit le passé qui saute à pieds joints dans le présent. Et très vite, les nouvelles technologies, les outils à mentir que sont les boîtes mail et les téléphones portables facilitent nos retrouvailles. Nous nous installons dans une liaison électronique intense à ses heures, en pointillés quelquefois, fantôme et capricieuse selon ses états d’âme. Qui sait ce qu’aurait permis la proximité géographique ? Mais les huit cents kilomètres qui nous séparent n’autorisent que des échanges de mails et quelques appels téléphoniques, sur un temps dérobé aux nôtres. Nos échanges sont irréguliers, rythmés par les évènements heureux ou malheureux de sa vie, dépendants de sa pure et entière volonté. Alors je prends chaque mot qui me parvient comme un cadeau. Ses silences sont parfois plus parlants que ses écrits mais me passer des derniers est une torture. Et lorsque résigné, je me tais, tapis à l’abri de mon ordinateur, à l’affût d’un signe de sa part, elle assimile mon attitude à une guerre d’usure, à celui – moi – qui craquerait le premier.
Mais ce n’est pas une bataille de silences, c’est un déchirement. Comment dire autrement l’absence, le vide qui brusquement n’est plus virtuel mais bien réel : la boîte mail est vide. Le manque se démultiplie, la frustration s’accroît jusqu’à devenir insupportable. Jusqu’à en hurler.
Et pourtant, elle aime l’accord parfait de nos esprits pendant nos échanges, nos pensées qui s’imbriquent les unes dans les autres lorsque nos messages tombent simultanément, porteurs des presque mêmes mots, du même délire. Cette intimité intellectuelle comble sa soif de relation fusionnelle et virtuelle. Cette complicité épistolaire exceptionnelle, unique, prend sa source au cœur de ces années passées à se côtoyer, se frôler, se provoquer sans jamais aller au-delà. J’ai respecté ses choix, même lorsqu’ils se sont révélés douloureux pour moi et, au fil du temps, j’ai pris ce qu’elle voulait bien m’offrir : ses mots. Ce faisant, elle m’a initié au plaisir de lire, d’écrire. De ces échanges presque sans traces, il subsiste le bonheur fugace des mots. Elle écrit pour moi et seulement à moi et je me délecte de cette exclusivité en parfait égoïste. Puisque c’est la seule chose qu’elle veuille bien me donner d’elle, laissez-moi en jouir sans partage. Car le désir d’elle m’obsède toujours, me harcèle. Même après vingt ans. Surtout après vingt ans. Certaines histoires ne sont-elles faites que pour être écrites ? Telle est la nôtre, si tant est que nous puissions utiliser ce possessif qui l’est si peu...
Que restera-t-il de ce nous qui n’a jamais vraiment existé autrement que par une messagerie électronique ces dernières années ? Nous avons écrit nos sentiments, nos souvenirs, ses larmes, mes regrets et les siens, notre vie, surtout la sienne. Je me suis assez peu confié, je l’avoue, trop avide de la lire, de partager ainsi un peu de sa vie. Le tout aussitôt effacé d’un clic pour n’en laisser aucune trace compromettante. Mémoire et nouvelles technologies me trahissent pareillement et me privent du bonheur de me souvenir de ses écrits. Est-il donc si loin le temps des lettres d’amour écrites sur un papier de qualité, support complice et moins éphémère, choisi avec art pour l’être aimé ? Lettres, enveloppes, souvenirs et sentiments liés par un joli ruban, tous intacts au fond d’une boîte qu’il suffit d’ouvrir pour faire revivre la magie : l’être aimé a couché ses aveux en un lit de déclarations sur des pages vierges. Une main tenant une plume a glissé le long d’une feuille dans une douce complicité, un tête-à-tête envoûtant. La pulpe des doigts en a exploré la matière avant que les mots ne viennent s’y insérer, s’y répandre, attendus, espérés, suscitant le plaisir, alimentant la joie.
Si elle m’avait écrit ainsi, j’aurais conservé ses lettres. Certes, le risque est élevé pour les illégitimes que nous sommes. Mais le passionné de papier que je suis – toilé, vergé ou vélin, uni ou imprimé –, du contact si particulier qui s’établit avec la paume de la main, du plaisir sensuel procuré par un livre ancien dont les pages odorantes racontent une autre histoire que celle qui y est rédigée, aurait eu un bonheur sans pareil à recevoir ses lettres. Sa main s’y serait posée, y imprimant des traces infimes de sa peau et de son parfum, invisibles à l’œil nu, imperceptibles au commun des mortels mais ouverts à ma sensibilité, réservés à ma faim d’elle. Au cœur de ses silences, sa voix résonnerait sans fin.

En compét

81 VOIX

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Marie Rey
Marie Rey · il y a
Bonjour à tous et merci pour vos commentaires et encouragements qui me vont droit au cœur. Comme tous ceux qui parcourent et alimentent ce site, j'aime les mots et écrire est un bonheur. Vraiment heureuse de faire partie de la Communauté de Short Edition !
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Untrucbadour
Untrucbadour · il y a
Mes votes, avec une grande considération car vous aidez le débutant par la richesse des textes. Les miens ( A l'ère du passage à l'acte) restent humoristiques pour cette raison. la question pour moi est maintenant de changer de style ou pas... Bravo
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Solenn Emmvrique
Solenn Emmvrique · il y a
Très beau texte, bravo! :)
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Zia Odet
Zia Odet · il y a
Très joli texte, touchant. Bravo ! Comme vous, je suis nouvelle ici et je découvre peu à peu le fonctionnement. C'est un site très riche en lectures de qualité.
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Arlo
Arlo · il y a
Très belle résurgence d'un premier amour, de ceux que l'on oublie jamais à travers les mots attendus et échangés sur la toile. Les réminiscences judeo chrétiennes sont bien présentes. Très réussi. Les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie. Bonne journée à vous.
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Marie Rey
Marie Rey · il y a
Bonjour,
Merci beaucoup pour votre appréciation et tous mes vœux pour votre finale !

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Noellia Lawren
Noellia Lawren · il y a
comme j'aime votre texte, un seul mot " SUBLIME" surtout continuez d'écrire, bravo mon vote +5 avec grand plaisir !!!
je vous souhaite une finale pour votre texte,
je vous invite à soutenir mon poème en finale, un amour désespéré
bien à vous et bravo encore

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Jusyfa
Jusyfa · il y a
très belle construction, très belle écriture, vous avez bien fait de vous lancer : bravo ! mes 4 voix. Pour répondre individuellement, il suffit que vous cliquiez sur "répondre" en dessous du texte que vous recevez. Pour lire une oeuvre de la personne qui vient de vous écrire, cliquez sur son pseudo au dessus du texte. J'espère vous avoir aidé et vous propose de tenter l'expérience en me répondant et en me lisant. à bientôt et bon W.E
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Yaakry
Yaakry · il y a
l'Amour et les mots parfait ! merci +5

j'ai un poème en finale si vous avez 5 minutes merci
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1

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