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Lorsque j'ai compris qu'il se passait quelque chose d'étrange, mon premier réflexe ne fut pas de chercher de l'aide à l'extérieur, mais bien de dissimuler rapidement la chose afin de réfléchir.
Comment révéler en effet que l'on possède un buisson ardent, « ardent », dans son jardin ?

Je n'ose l'avouer, mon tout premier réflexe fut de penser à ma femme. Ex-femme pour être tout à fait précis. En réalité, c'était son arbuste, il faisait partie de ces reliques encombrantes dont on peine à se débarrasser même après une rupture douloureuse et horripilante.
Pour lui, la question était encore plus compliquée que pour un vieux tapis ou un album photos, car il aurait fallu que je m'équipe d'une bêche et de courage pour le déterrer. Quoique sa présence fut encore une vraie souffrance (je le lui avais offert un an avant d'apprendre qu'elle me quittait pour une espèce de gorille décérébré), à l'époque j'avais d'autres chats à fouetter, le mien en l'occurrence. L'animal s'était imaginé faire une déprime depuis le départ de sa maîtresse et ne sortait plus de la maison. Or chacun sait ce qui se passe lorsqu'un chat ne sort plus d'une maison ! Il fait ses besoins sur les tapis, sur les lits et sur toutes les surfaces conviviales qu'il peut trouver. Occupé comme j'étais à nettoyer les dégâts et à courir après l'animal, j'avais donc laissé la plante en l'état, l'ignorant consciencieusement chaque soir et chaque matin, ce qui n'était pas facile, car elle était plantée juste à côté du perron.
Le soir de son embrasement incongru, néanmoins, je n'ai pas pu l'ignorer. Ma toute première pensée, idiote, vous en conviendrez, fut que ma femme était revenue et qu'elle avait, dans une délicate attention, mis une guirlande sur le pyracantha.
Je suis vite passé à l'option deux, qui était que l'arbre avait bel et bien pris feu, mais sans fumée, ni craquement, ni grésillement, ni odeur, ni chaleur, ni rien de ce qui faisait habituellement un brasier, et après avoir examiné la chose de plus près et sous toutes les coutures, j'ai dû reconnaître que ce feu avait une allure suspecte.

D'un jour à l'autre, je constatais toujours la même chose : mon pyracantha brûlait sans brûler ! Ma conclusion fut, après plusieurs seaux d'eau, après avoir osé m'approcher du brasier, après avoir même avancé une main inquiète au milieu des flammes sans dommage apparent, ma conclusion, donc, fut que cela n'était pas possible et qu'il me fallait une explication plus rationnelle. J'ai écarté pour un temps l'inexplicable et je me suis dit que c'était l'œuvre d'un farceur.
Mais même la farce, à l'heure du tout technologique, n'a pas résisté à l'épreuve de l'évidence dans le cas de mon buisson lorsque deux semaines après, non seulement il brûlait toujours, mais en plus, personne n'était venu sonner à ma porte, les yeux hilares ou la caméra au poing.

J'ai donc opté pour une dernière option qui était qu'un phénomène physique étrange avait pris possession de la plante et je me suis lancé dans une recherche effrénée de preuves scientifiques.
Mais... après moult détours sur Internet, plusieurs jours de nuits blanches, j'ai abdiqué. J'avais bien trouvé de nombreux articles sur la combustion spontanée, mais mon phénomène en était tout de même très éloigné, car ce qui brûle spontanément brûle quand même, et mon buisson se portait comme un charme plus d'un mois après s'être embrasé !
En outre, je pouvais toucher le buisson, lui donner des coups de pied, lui jeter de la terre, de l'eau, du sable... Il réagissait comme un buisson, c'est-à-dire sans grande protestation, mais avec une étonnante détermination à faire échouer toutes mes tentatives pour faire cesser le trouble.

Bêche en main, bottes aux pieds, j'ai ensuite tenté de l'éliminer ! Bien mal m'en a pris ! L'outil cédant sous mes coups furieux, je me suis retrouvé empalé sur l'arbuste au contact de la froideur du feu et surtout du tranchant de ses épines.

Le jour suivant, à la nuit tombante et fort de plusieurs sacs de sable que j'avais pris soin de stocker subrepticement à l'angle de la maison pour que le buisson (on ne sait jamais) n'en prenne pas connaissance, j'ai tenté de l'étouffer. C'est là que j'ai compris sa puissance, ou mon impuissance, les deux choses sont assez corrélées : le lendemain, il n'y avait plus aucune trace de sable, mon buisson était toujours ardent.
De rage, je décidai de le faire périr par le feu. Je me doutais bien qu'une tentative timide du bout du briquet n'aurait aucun effet. J'ai donc accumulé à son pied de quoi embraser n'importe quel arbre vert, même le plus coriace. Le feu a pris vite, mais quand le combustible a manqué, ses flammes ont triomphé des miennes : dessous, sans la moindre tâche de roussi, l'arbrisseau était intact !
À mon corps défendant, j'ai dû envisager à ce stade de la lutte que j'étais en train de devenir fou, et je peux vous assurer que ce n'est pas une constatation facile à assumer !

Épuisé moralement, j'ai tenté une autre tactique : l'ignorance dédaigneuse.
J'ai essayé de reprendre ma vie habituelle, non sans surveiller de très près l'évolution de l'objet de mes tourments. Ce fut aussi un échec ! D'une part, j'éprouvais un stress certain à quitter ma maison et d'autre part, je souffrais d'une relative difficulté à trouver le sommeil.
A priori, il ne semblait pas vouloir baisser d'intensité, ce qui me contrariait un peu, il faut le reconnaître, mais, à part ce petit détail, comme il avait un comportement assez placide, c'était presque supportable.

Mes élucubrations nocturnes me rapprochaient inexorablement de l'ultime option, celle de « l'ardence » vraie, du signe tangible d'une présence supérieure.
Plusieurs dieux cependant étaient potentiellement à l'origine de mon tourment, il s'agissait de ne pas se tromper. D'anciens souvenirs d'enfance, j'avais néanmoins retenu que le Dieu des juifs, celui des chrétiens, celui des protestants et celui des musulmans étaient probablement le même. J'ai décidé de laisser tomber les religions asiatiques comme le taoïsme, le bouddhisme ou l'hindouisme pour me consacrer à celui qui était reconnu par le plus grand nombre. Je n'ai pas souvent l'habitude de me rallier à une cause populaire, mais pour une fois, j'ai accepté de faire une entorse à la règle.
Comment s'adresse-t-on à Dieu lorsqu'on ne croit en rien ?
— Dieu ?
Pas de réponse.
— Seigneur ?
Non plus.
— Allah ?
(Avec l'accent pour qu'Il reconnaisse un des siens, il serait toujours temps de Lui expliquer par la suite qui j'étais.)
— JHVH ?
Pour ce dernier, j'ai eu quelques difficultés à le prononcer et mes efforts infructueux se sont soldés par une recherche circonstanciée sur Internet, qui m'a conduit à découvrir, avec horreur, qu'il était très malvenu de prononcer le nom de JHVH...
Cet ultime essai m'ayant valu quelques sueurs froides, j'ai renoncé à le nommer, supposant qu'il se reconnaîtrait bien.
Se posa alors la seconde question d'importance métaphysique : que dire ?

Au troisième jour d'une intense réflexion spirituelle et après quelques tentatives de communication, j'eus l'immense surprise de recevoir un SMS de ma femme : « Je dois passer prendre des affaires demain, dis-moi si c'est bon. »
La première stupeur surmontée et le message déchiffré (en fait, elle avait écrit : « doi paC prendr ds afR asap d2m1. Di moi si C ok »), j'ai repris mes esprits : Marie-Cécile serait ici demain !
Il était huit heures du soir, la maison était dans un état indescriptible et surtout, le buisson était toujours ardent !
« Seigneur ! Je suis dans la merde ! »
Cette interpellation spontanée n'avait pas pour objet de demander à Dieu comment j'allais gérer ce problème, évidemment, elle était plutôt de l'ordre du réflexe de survie, lorsque dans un moment d'intense désespoir, on se raccroche aux fondamentaux de notre construction personnelle.
Mais j'ai obtenu une réponse !
Au fin fond de moi, j'ai distinctement entendu : « Faut pas qu'elle vienne, invente un truc. »
J'ai été surpris.
Non pas tant qu'Il me réponde, mais plutôt qu'Il utilise un langage aussi familier !
J'ai été un peu déçu, mais comme je ne pouvais juger un être infaillible, j'ai fini par me résigner et me dire que si Dieu était capable de se mettre verbalement à notre portée, il était temps que je me mette aux SMS. J'ai tapé maladroitement sur mon portable (aidé d'Internet pour ne pas paraître trop « has been ») : « 2m1 pa poSibl, DsoL. »

Malheureusement, Marie-Cécile n'a pas renoncé ; le soir, elle était devant ma porte.
Cela faisait un an qu'elle m'avait quitté et elle avait perdu au moins vingt kilos ! Elle était un peu grisâtre, elle avait le cheveu terne et l'aspect négligé. J'ai dû prendre un air hébété, car sans crier gare, elle a fondu en larmes.
À deux pas du pyracantha !
Je fus encore plus gauche avec elle que je ne l'avais été avec Dieu : il était temps que je reprenne une vie sociale normale et que je sorte de mon isolement. Pourtant j'hésitais. Si je la faisais entrer, elle verrait l'arbre en flammes et je serais obligé d'expliquer l'inexplicable. Pendant mes atermoiements, elle balbutia :
— Je suis désolée...
Désolée de m'avoir quitté ou désolée de fondre en larmes ? La psychologie féminine n'avait jamais été mon fort.
— Ils n'ont encore rien trouvé. Je n'arrive pas à croire qu'il m'ait quittée. Comme ça, sans aucune explication.
Je n'avais aucune idée de ce à quoi elle faisait allusion, mais une sourde colère montait en moi : elle m'avait quitté pour un gros porc qui l'avait quittée ? Quelle ironie ! Pour qu'elle disparaisse de ma vue, j'inventai un rendez-vous urgent en guise de vengeance, mais elle insista pour rester :
— Ça ne prendra pas longtemps. Je veux juste récupérer mes livres et le chat.
Incroyable ! Un an sans nouvelles et voilà qu'elle venait me reprendre cet animal orphelin dont je m'étais occupé avec mauvaise grâce !
— Le chat ! Je m'étais habitué à lui depuis un an...
Elle me dévisagea d'un air étrange en disant :
— Six mois ! Pas un an !
Je la regardai encore, elle était toute fragile sur ce bout d'asphalte, un peu comme un oiseau blessé. Elle avait vraiment une sale mine. Une sorte d'empathie bienveillante m'envahissait, faisant tomber la colère, lorsque soudain, l'Autre me dit : « Laisse-la entrer ! » Je faillis m'étrangler de stupeur, d'autant que Son intervention n'était vraiment pas nécessaire ! Je m'apprêtais sincèrement à lui ouvrir la porte. Je la laissai donc passer tout en faisant écran du mieux possible avec mon corps pour qu'elle ne regarde pas le buisson.
— Il est magnifique !
— Quoi ?
— Mon pyracantha ! Il est magnifique !
Je m'étranglai : elle l'avait vu ! J'étais perdu !
Elle me poussa un peu pour s'en approcher et je n'eus pas d'autre choix que de la laisser faire. Je sentis la sueur couler le long de mon dos.
— Tu l'as déplacé ?
Je la regardai, étonné : c'était tout ce qu'elle trouvait à dire ? Et pourtant l'arbuste était toujours ardent ! Plus que jamais ! La vision biblique m'était-elle réservée ?
— Déplacé ? Non.
— Mais si ! Il était contre le mur lorsque je l'ai planté et là, il est contre le perron. Remarque, il se porte bien.
— Eh bien... (Je n'allais quand même pas lui parler de l'intervention divine.) Oui, cela me revient, j'ai eu besoin de place derrière pour passer des tuyaux d'arrosage automatique...
— Ah bon ? Pour quoi faire ?
— Planter un rosier, mais... je n'ai pas eu le temps.
— Ça ne m'étonne pas ! Tu as toujours été le roi pour commencer quelque chose et ne pas le finir !
— Mais non !
— Mais si ! Les étagères dans la cave ?
— Ah oui, mais c'est parce que j'ai changé d'avis.
— Ah bon ? Et où as-tu mis les livres, alors ?
— Ils sont restés dans leurs caisses au grenier. Ils sont bien, là ! De toute façon, personne ne les lit.
— Et le placard de l'entrée ?
— Pareil, j'ai changé d'avis.
— Et où mets-tu ton manteau ?
— Sur le canapé.
— Et ceux de tes invités ?
— Pareil.
— Et les chaussures ?
— Dans le couloir.
— Ça doit être un beau bordel !
— Je t'avais prévenue !
Elle haussa les épaules d'un air mauvais. Toute mon empathie s'était envolée : elle était insupportable ! Comment avais-je pu souhaiter son retour ! Elle entra résolument dans notre ex-maison commune, mit ses livres dans une caisse en carton et le chat (pauvre bête) dans une caisse en plastique pendant que je la regardais piller notre passé avec un sentiment de nostalgie incontrôlable, teinté d'exaspération.
Juste avant de partir, elle se tourna vers moi et me dit :
— Excuse-moi de te demander ça, je sais que ça remue un peu le couteau dans la plaie, mais tu n'as pas de nouvelles de Stéphane, toi ?
Pour être tout à fait honnête, je ne me souvenais plus bien de Stéphane, je n'avais vu le bellâtre qu'une fois et dans des conditions assez douloureuses, mais je crus bon de faire comme si sa question était parfaitement naturelle :
— Moi ? Mais non, pourquoi en aurais-je ?
— Eh bien, peut-être qu'il n'ose plus me contacter et que... il pourrait avoir eu l'idée de passer par toi.
— Ah ? Non. En fait, je ne savais même pas qu'il t'avait quittée.
Au moment où je disais ces derniers mots, une douleur fulgurante me saisit les tripes. Quelque chose en moi s'était crispé de terreur, car j'aurais dû savoir qu'il l'avait quittée ! Je me suis plié en deux sous l'action de la crampe et dans le même temps, j'ai reçu une gifle magistrale de Marie-Cécile qui a hurlé :
— Espèce de salaud ! Tu le fais exprès ! Je t'ai appelé ! J'étais désespérée ! Quelle idiote j'ai été pour penser que venir ici serait d'une quelconque aide. Tu ne m'as pas aidée en novembre dernier, tout ce que tu as essayé de faire, c'est me récupérer ! Salaud !

Sur ces mots hallucinants, elle a claqué violemment le portillon du jardin et a disparu.
Je suis resté tout seul, vraiment seul cette fois, car le chat venait de se faire enlever par une mégère anorexique à moitié folle.
Mais ce qui m'inquiétait le plus, c'était de n'avoir aucun souvenir ni de la disparition de Stéphane, ni d'avoir refusé de l'aide à ma femme ! Ni d'ailleurs d'avoir essayé de la récupérer. C'était inquiétant.
Il n'y avait rien d'écrit sur mon agenda de la mi-octobre à la mi-décembre environ, or, je suis très peu maniaque sauf pour une chose : mon emploi du temps. J'écris tout, absolument tout sur mon agenda au point qu'il n'y a souvent plus une place libre sur la double page lorsque la semaine est écoulée. Et j'avais devant les yeux six semaines complètement vierges de toutes traces d'activité.
Black-out.
J'ai appelé ma mère, interrogé subrepticement mes collègues, mais rien de notable n'est sorti des conversations. Après plusieurs jours d'enquête infructueuse qui m'ont permis, entre autre, de renouer de furtifs contacts avec les commerçants du quartier, je me décidai à aller voir les voisins. Une certaine réticence m'avait retenu car, du temps où je convolais naïvement, ils avaient œuvré pour me dissimuler l'infidélité de Marie-Cécile et j'en gardais une rancœur insidieuse.
Par eux, j'ai appris que j'avais bien déplacé mon pyracantha fin novembre...
Et là encore, aucun souvenir.
Le mystère s'épaississait et je commençais à avoir des sueurs froides en passant devant l'arbuste dont l'intensité lumineuse ne baissait pas.
Cette maudite plante avait quelque chose à me dire, mais elle prenait son temps.

Contre toute attente, ce ne fut ni elle ni Dieu qui se chargea de ma délivrance, mais l'inspecteur Denis, un gros homme essoufflé à la moustache italienne et à l'œil inquisiteur. Il sonna à ma porte un samedi matin à l'aube. Il avait été chargé de l'affaire de la disparition de Stéphane Pilot et mon amnésie, que Marie-Cécile lui avait relatée, l'avait intrigué. Il me rendait donc une visite de courtoisie afin de mesurer l'ampleur du phénomène. Il prétendait m'avoir interrogé au début de l'affaire, mais cet être rubicond poivre et sel ne me disait rien du tout non plus.
Évidemment...
J'ai bien pensé inventer une histoire dans le seul but de me débarrasser de l'individu, mais c'était risqué. J'ai donc choisi de jouer franc jeu :
— Vous ne vous souvenez pas de nos conversations ?
— Non...
— C'étaient pourtant des instants difficiles... et curieux aussi. Votre femme vous quitte, son amant disparaît... Vous avez dû avoir quelques instants de... colère ?
— Mais non ! Pas du tout...
— Comment pouvez-vous être aussi affirmatif si vous ne vous en souvenez pas ?
— Je suis certain de ne pas avoir été en colère contre ma femme ! Même quand elle m'a quitté la première fois, je n'étais pas en colère. J'étais anéanti, mais pas furieux.
— Vous n'êtes pas un violent.
— Tout à fait, j'espère que Marie-Cécile vous l'a dit !
— Elle nous l'a dit, effectivement.
— Ah ! vous voyez !
— Et êtes-vous allé consulter un médecin pour cette... perte de mémoire ?
— Non. Pourquoi ? Je viens de m'en rendre compte, inspecteur. Avant la visite de Marie-Cécile, je n'avais pas conscience d'avoir oublié deux mois de ma vie. C'est complètement fou, cette histoire !
— Avez-vous une idée de ce qui aurait pu expliquer ce trou noir ?
— Non.
— Un traumatisme ?
— Non.
— Une émotion forte ?
— Non.
— Avez-vous tué Stéphane Pilot ?

À cet instant, j'ai cru que mon cœur allait s'arrêter de battre tellement l'insinuation était violente. Les mots se sont étranglés dans ma gorge et je n'ai même pas pu balbutier le début d'une protestation. Pourtant j'aurais dû savoir qu'un homme comme lui ne se déplaçait pas sans arrière-pensées ! J'étais sans doute le suspect idéal et il avait une affaire qui piétinait : je me sentais comme un lapin pris au collet, plus je tentais de me débattre plus l'étau impitoyable se resserrait contre moi.

Lorsque Denis fut enfin parti, j'avais les jambes flageolantes et l'esprit fiévreux. Il m'avait cuisiné sur mon emploi du temps dans ses moindres détails et comme je n'en avais toujours pas le plus infime souvenir, j'avais dû, de désespoir, répondre « je ne sais pas » une trentaine de fois.
Comme alibi, il y a mieux...

Effondré et en pleine confusion, je sentais la migraine monter lorsque pour la troisième fois, Il s'adressa à moi : « Il est sous le buisson. »
C'en était trop !
D'abord, ce feu inexplicable ! Ensuite, Marie-Cécile ! Pour finir par le gros Denis ! J'étais déjà assez accablé comme ça !
Je n'avais pas tué l'abruti, le parfait connard, ce dégénéré qui m'avait fait cocu pendant plus d'un an avant de me piquer définitivement ma femme ! De rage, je me ruai dans ma cave, je saisis une bêche et je me plantai devant l'abomination biblique, armé d'une détermination farouche. Effectivement, cette fois, ma fureur en vint à bout. Le pyracantha perdait de sa superbe au fur et à mesure que je me déchaînais. Au bout de quelques minutes déjà, il n'était plus si brillant, puis plus si jaune, puis plus du tout habité d'un quelconque feu.
Je m'approchais du but.
Je m'approchais de la vérité.
Et plus je m'en approchais, plus je me demandais s'il était vraiment raisonnable de donner à Denis aussi rapidement la solution de son énigme.
Le cœur battant, scrutant au fond du trou sombre le moindre signe d'une présence humaine, j'ai déraciné le pyracantha. Il faut bien avouer que plus le trou se creusait, plus mes forces et mes certitudes commençaient à me quitter : cette amnésie n'était-elle pas le signe que j'avais commis cet acte horrible ? Le moindre coup de bêche était terrifiant, j'appréhendais d'entendre le bruit du métal se répercuter dans un crâne ou un tibia...

« Arrêtez-moi cet homme ! »
Je me retournai, hagard : Denis était là, dans l'embrasure du portillon. Il me surveillait depuis quatre mois. Depuis que ma femme éplorée avait officiellement signalé la disparition de Stéphane Pilot. L'homme s'était volatilisé au milieu du mois de novembre. Il avait quitté un soir son travail au centre de Paris et plus personne ne l'avait revu. Aucune activité bancaire, aucun déplacement, aucun coup de fil.
Le mari cocu fait toujours un parfait suspect, surtout s'il prétend être amnésique.

Les pelleteuses ont remplacé ma bêche, mon jardin est un champ de ruines, mais envers et contre tous, y compris envers et contre Dieu (si j'en crois mes hallucinations), Denis n'a rien trouvé sous le pyracantha.
J'en conclus que Dieu peut également se foutre de nous et qu'Il est donc plus farceur que l'on pourrait le croire.
Rien dans la maison non plus.
Après plusieurs jours de garde à vue, ils ont fini par me relâcher, mais je sais qu'ils me surveillent.

Au moins, comme ça, il ne peut rien m'arriver : c'est bien le seul avantage à avoir un flic aux fesses.

Je me demande combien de temps il va tenir, parce qu'en ce qui me concerne, je n'ai plus aucun souvenir de ce que j'ai fait du corps.

Mais j'ai confiance, il aura du mal à le trouver : je suis un méticuleux.

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Arlo
Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Claude Moorea
Claude Moorea · il y a
Une excellente et originale nouvelle qu'on lit en retenant son souffle. Bravo !
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Vincent Lamandé
Vincent Lamandé · il y a
Bonjour.
J’ai bien apprécié votre nouvelle.
La qualité littéraire est indéniable.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles avec une thématique policière déterminée, entièrement écrit par des nouvellistes féminines. Peut-être qu’un concours sera organisé en conséquence, ce n’est pas encore déterminé. J’aspire à convaincre une locomotive du genre pour gagner en crédibilité commerciale. Pour cela, je recherche des auteures avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, et si vous voulez en savoir plus, faites-m'en part, j'en serai ravi.
Vincent.
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Hélène Juillié
Hélène Juillié · il y a
Et merci pour votre commentaire !
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Hélène Juillié
Hélène Juillié · il y a
Bonjour et désolée par mon silence, j'ai un peu laissé short édition sur le côté du chemin depuis quelques temps, car j'ai eu le plaisir de publier deux nouvelles dans des ouvrages collectifs, ce qui m'a pris un peu de temps. Je serai ravie de participer à cette aventure si elle est toujours d'actualité.
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Jacqueline Hardy-Jamil
Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
ah les souvenirs refoulés...
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Rodolphe Ragain
Rodolphe Ragain · il y a
Un très belle oeuvre ;)
Bravo à vous :)
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YoungLady1
YoungLady1 · il y a
J'adore ! C'est super bien écrit, et l'histoire est cool :) bravo
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Hélène Juillié
Hélène Juillié · il y a
Merci à tous ! Et nous voilà (déjà) en 2014 pour de nouvelles aventures littéraires !
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Maud
Maud · il y a
Bravo pour cette excellente histoire, avec une belle et surprenante fin !
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Søkswen
Søkswen · il y a
Bravo ! Ravi pour toi. "Dieu peut également se foutre de nous et qu'il est donc plus farceur qu'on pourrait le croire", c'est un message pour les fêtes ?
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Marie Lauzeral
Marie Lauzeral · il y a
J'ai commencé à lire en faisant une interprétation sexuelle de ce buisson ardent, et ça se tenait fort bien... sauf que le narrateur n'est pas une narratrice! C'est très bon en tout cas Hélène et je ne suis pas étonnée par cette sélection
Bonnes fêtes et à bientôt ici ou là!
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