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C’est le genre de soirée où tu te pointes jamais seule. Plutôt avec une bonne copine pour ne pas avoir l’air trop conne.
C’est Alex qui m’y a traînée la première fois. D’habitude, on se fait un ciné le vendredi soir. Mais là, elle a insisté. « Viens, tu vas voir. On va rigoler ! En sept minutes, tu peux rencontrer plein de mecs. Tu discutes et après tu choises ! Et t’es même pas obligée de repartir avec un, si personne t’a fait flasher. Cool, non ? »
Encore heureux. Plutôt crever que de me coltiner un mec délavé, qu’a déjà servi plusieurs fois. Je sais, je suis difficile. Je veux du neuf, du pur coton. Du doux sur la peau, qui ne peluche pas si tu le laves.
Le speed-dating, ça s’appelle, son truc. Son rendez-vous pour célibataires déprimés. Elle m’avait demandé de mettre le paquet, question relooking. Fond de teint, rimmel, brushing. Tout y était, le jour du grand soir. De quoi en mettre plein la vue, même si le matin, en robe de chambre, t’as plutôt l’air d’un zombie.
Qu’est-ce que je fais d’habitude en sept minutes ?, je me suis demandé devant la glace de la salle de bain, en me préparant. Parce que là, c’est le temps qu’on te donne pour rencontrer un mec et plus si affinités.
Voyons... Pas cinq minutes, SEPT.
J’ai le temps de me faire un thé. J’ai le temps d’aller acheter le journal au tabac du coin et de revenir tranquille. J’ai le temps de faire la grosse commission. Mais j’ai pas assez de temps pour discuter boulot ou mecs avec Alex, ni faire crac-crac boum-boum sérieusement. Ou alors, c’est un lapin pas câlin, ce qui arrive assez souvent.
Arrivées à la soirée, on nous a donné une feuille avec la liste de tous nos prétendants et un numéro à coller sur nos fringues. Au concours des numéros malchanceux, je serais la première servie. Le gros lot sera pour Alex, j’en suis sûre, comme à chaque fois qu’on sort en boîte.
Docile, je me suis assise à une table. J’attends le numéro trois. Je compte : sept mecs à raison de sept minutes chacun, ça fait quarante neuf minutes en tout, plus les changements. Au total, plus d’une heure. Pour l’entretien d’embauche, aussi, on m’avait donné un numéro au guichet, sauf que j’avais pas été obligée de le coller sur moi. Si, peut-être sur ma bouche. J’aurais dû – en sept minutes, je n’ai pas eu le temps de lui dire grand-chose au type.
Ça y est. Un grand maigre s’approche de ma table. C’est pour ma pomme. Il attaque. Il parle, parle, parle. Et comment, et pourquoi, et d’où venez-vous, et où habitez-vous ? Et combien chaussez-vous ? Presque. Est-ce que je lui demande, moi, s’il habite au sixième avec sa mère et pourquoi il met des chaussettes de tennis alors que son pantalon est noir ?
Je coche la feuille. Pas difficile de choisir entre oui ou non souhaitez-vous le revoir.
Quand je relève la tête, le deuxième candidat est déjà devant moi. Chic, beau gosse, bien coiffé. Je fais tomber mon stylo pour voir ses godasses. Les chaussettes, c’est important chez un homme. Comme une maison où il faut regarder ce qui est caché. Les toilettes et le frigo. Lui, impeccable. Rien à dire. Du moins pour le bas. Il me fait la check-list des fonctions de sa bagnole. Espérons qu’il ne fasse pas la même chose avec sa femme.
Je coche. Je croise le regard d’Alex qui a l’air de s’éclater.
La conversation du numéro cinq me donne la nausée, un goût de gras dans la bouche. J’ai mal à l’estomac. Pas eu le temps de manger avant de venir. Dans mon assiette de séduction ce soir, que des plats en sauce. Envie de partir. Il me reluque comme un animal à la boucherie. Il n’a pas dû manger lui non plus. Il voudrait qu’on aille becqueter ensemble dans sa chambre. Au moins c’est clair. Pas de chichis sur canapé, directement le plat de résistance. Le reste, si on est fait pour vivre ensemble, on verra plus tard. Il a les doigts courts, boudinés, les lèvres adipeuses. Me fait la bise en partant. Y colle. J’ai envie de m’essuyer la joue. Je le fais pas.
Je coche.
Même au loto, j’ai jamais joué. Je me lève et dépose la feuille dans l’urne, près du bar. La fille qui a organisé la soirée me regarde avec ses gros yeux globuleux, me demande si ça va, pourquoi j’arrête. Je lui dis que je suis pas bien, que je n’ai pas mangé avant de venir. Elle me dit que je ne pourrais pas choisir quelqu’un parce que je ne suis pas allée au bout. Au bout de quoi, je demande.
Je m’installe au bar. Je sirote un verre. J’aime bien tourner la paille et entendre le gling gling des glaçons. Ils sont collés. Comme les deux là-bas au fond de la salle. J’ai plus qu’à attendre. Je m’en fous, j’ai tout mon temps. Mate, reluque. Mais les minets ne sont plus du premier choix. On sert les restes. Normal. Après trente ans, tous les mecs biens sont déjà en main.
Tiens, Alex me fait un signe. Elle est à son dernier. Vivement qu’on rentre. Le barman est pas mal. Brun, yeux bleus. Mais gourmette en or. Le détail qui tue. Je sais, on se marrie pas avec une gourmette, mais bon. Ma mère : « T’es trop difficile. Regarde ta sœur, mariée, deux enfants, comme elle est heureuse avec son militaire de mari. » C’est sûr. Elle n’a pas le temps de se lasser. Elle le voit un mois sur trois et sinon elle peut toujours faire des extras quand il est en mission. Je ne crois pas qu’elle s’en prive d’ailleurs. Elle a raison. De la nouveauté, toujours de la nouveauté.
Je redemande un verre au barman, histoire d’apprécier ses yeux de plus près. Il n’est pas très causant sauf avec la petite brunette du coin. Je devrais peut-être aller me faire liposucer les cuisses. Je reprends la fiche d’évaluation. Autant bien répondre pour qu’ils sélectionnent un peu mieux leurs candidats la prochaine fois.
Çuila, trop gros, çuila, trop frimeur, çuila, trop con, çuila, trop moche chaussettes blanches poils sur les mains (et les fesses ?), çuila, proéminences mammaires. Mais non, arrête. J’ai mal à la tête.
Je fais un signe à Alex pour lui dire que je ne me sens pas très bien. Pour elle, c’est concluant. Elle en tient deux pour occuper ses fins de semaine.
En partant, elle me dit : « T’as faim ? Tu veux qu’on passe au Mac Do ? On ira au drive, c’est plus rapide. »
Sept minutes, finalement, c’est beaucoup trop long.

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Miraje · il y a
L'embarras du non choix...
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Le destructor · il y a
sympa et réjouissant ! merci
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Qualsevol Nit · il y a
Je vote aussi, c'est drôle et impertinent, on en redemande! Bravo.
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Emilotte · il y a
frais et juste je vote
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Sabine Normand · il y a
Merci !
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Evadailleurs · il y a
Une découverte ! Entre Fourchette et sac à dos et Top ch...aussettes... Vote !
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Sofifee · il y a
" du doux sur la peau" , moi aussi j'en rêve . Vous m' avez fait voyager dans le pays du speed dating que je ne connaissais pas . Merci . Mon vote .
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