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poésie 86LECTURES

Le coupable-innocent

Je suis libre !... Et le jour m’inonde de son air...
j’ai quitté de lieux noirs, l’humidité d’enfer,
Où je me débattais seul avec ma pensée,
Qui sur moi s’élançait accablante, embrasée !
Je suis libre !... Et les fleurs, parfumant le Soleil,
Me font doux l’odorat, après un lourd sommeil,
Les oiseaux voltigeant chantant leur mélodie
Et du Cœur lorsqu’il aime,et de l’Âme qui prie !
Je parle allant partout, caressant le bonheur,
Et rien ne me répond que la voix du malheur...
Car je me sais coupable, et sur ma conscience
S’étend le voile épais d’une horrible souffrance...
Car j’ai commis un crime, et, la preuve manquant,
Je suis réputé pur ainsi qu’un innocent.
Mais la punition de la Faute sur terre,
Et qu’inflige la loi, n’est pas la plus amère.
Il faut sentir le fiel qu’apporte l’examen
De soi-même, flétri par un brûlant venin...
Il faut passer des nuits, regardant sa victime
Échevelée et pâle, et sanglante, et sublime
De supplications, de douleur... à genoux...
Et puis se rappeler qu’on frappait de grands coups,
Sans pitié, comme un tigre assouvissant sa rage,
Avec tout le sangfroid de ce lâche courage
De l’Assassin maudit !... – Et l’on comprend alors
La glace et les sueurs de l’Esprit et du Corps...
On comprend les frissons, l’angoisse, la torture
Qui s’aiguisent en nous pour creuser la figure...
Y marquer à jamais l’empreinte du Damné
Oui s’est au feu d’enfer lui-même condamné.
En protestant toujours qu’il n’était point coupable,
Il s’est fait pour chaque heure une vie exécrable ;
Car, d’abord, les vrais murs d’une affreuse prison
Sont construits de remords, le plus subtil poison ;
Et, pour en souffrir moins, on doit subir sa peine,
Que le Criminel rive avec force sa chaîne,
Quelque douceur est là !... Ne songe-t-il donc pas
Au bruit lugubre et sûr de ce prompt coutelas
Qui sépare peut-être une pensée avide
De sagesse et de bien, – et la roule livide
Aux pieds de qui l’aimait ?... Voir Innocent, Bourreau
L’un à l’autre accolés comme fer et fourreau,
Se peut-il que le Ciel, d’indulgente justice,
Sous charge de la croix d’un semblable supplice !...
Oh ! c’est vrai : je suis libre et de jour et de nuit ;
Mais si l’Homme a parlé, mon Dieu ne m’a rien dit. »