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poésie 35LECTURES

Prix de Rome

À Félix Bouchor.
Le prix de Rome de peinture n’a pas été décerné cette année. Insuffisance.


Les candidats – pour une fois –
Au prix de Rome, de peinture,
Avaient un sujet, que je crois
Qu’ils pouvaient traiter – sans torture ;

Moins délibérément « pompier »
Que ceux imposés chaque année
À leur verve, par Maître Pied ;
Enfin... telle était sa donnée :

Dans un paysage charmant,
Imaginez le vieux Silène
Ivre-mort, naturellement,
Cuvant son vin, à panse pleine ;

Cependant que la nymphe Églé
S’amuse fort de cet ivrogne,
Et de raisin pourpre et doré
Lui barbouille, en riant, la trogne.

Ajoutez aussi deux bergers
Qui complètent la scène à faire,
Et maintiennent, les enragés,
Les jambes et bras du gros père.

La scène est plaisante, et surtout
D’interprétation facile.
« C’est une idylle dans le goût
De Théocrite et de Virgile. »

Sans attendre de nos rapins
Des chefs-d’œuvre, l’on pouvait croire
Que de ce sujet plein d’entrain
Ils se tireraient, à leur gloire ?...

Eh bien, non. Pour ces jeunes gens
C’étaient là des hiéroglyphes.
Leurs devoirs furent affligeants,
Grâce aux leçons de leurs pontifes.

Pas un concurrent, sur les dix,
N’évita les poncives règles :
Ceux de la Villa Médicis,
Du coup, vont se croire des aigles.

Il faut voir cet orang-outang
Qu’ils ont fait du brave Silène,
Et ces bergers déconcertants,
Et cette nymphe en porcelaine !

C’est à supposer que jamais
Ils n’ont rencontré ce Silène,
Ni de nymphes dans les forêts,
Alors que la France en est pleine !

Que dis-je ?... Il semblerait encor
Qu’ils n’ont jamais vu davantage
Le moindre raisin pourpre et or,
Ni musé dans un paysage...