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Les liaisons dangereuses - Lettre CXXV (II)

[...] Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois, une pureté de méthode qui vous fera plaisir ; et vous verrez que je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette guerre, que nous avons remarqué souvent être si semblable à l’autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J’ai forcé à combattre l’ennemi qui ne voulait que temporiser ; je me suis donné, par de savantes manœuvres, le choix du terrain et celui des dispositions ; j’ai su inspirer la sécurité à l’ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite ; j’ai su y faire succéder la terreur, avant d’en venir au combat ; je n’ai rien mis au hasard, que par la considération d’un grand avantage en cas de succès, et la certitude des ressources en cas de défaite ; enfin, je n’ai engagé l’action qu’avec une retraite assurée, par où je puisse couvrir & conserver tout ce que j’avais conquis précédemment. C’est, je crois, tout ce qu’on peut faire ; mais je crains, à présent, de m’être amolli comme Annibal dans les délices de Capoue. Voilà ce qui est arrivé depuis.
Je m’attendais bien qu’un si grand événement ne se passerait pas sans les larmes et le désespoir d’usage ; et je remarquais d’abord un peu plus de confusion et une sorte de recueillement ; mais j’attribuais l’un et l’autre à l’état de prude : aussi, sans m’occuper de ces légères différences, que je croyais purement locales, je suivais simplement la grande route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive d’ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu’une seule action ferait plus que tous les discours, que pourtant je ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance vraiment effrayante, moins encore par son excès que par la forme sous laquelle elle se montrait.
Figurez-vous une femme assise, d’une roideur immobile, et d’une figure invariable ; n’ayant l’air ni de penser, ni d’écouter, ni d’entendre ; dont les yeux fixes laissent échapper des larmes assez continues, mais qui coulent sans effort. Telle était Mme de Tourvel pendant mes discours ; mais si j’essayais de ramener son attention vers moi par une caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente apathie succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les convulsions, les sanglots, et quelques cris par intervalle, mais sans un mot articulé.
Ces crises revinrent plusieurs fois, et toujours plus fortes ; la dernière même fut si violente, que j’en fus entièrement découragé, et craignis un moment d’avoir remporté une victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs d’usage ; et dans le nombre se trouva celui-ci : « Et vous êtes dans le désespoir, parce que vous avez fait mon bonheur ? » À ce mot, l’adorable femme se tourna vers moi ; et sa figure, quoique encore un peu égarée, avait pourtant déjà repris son expression céleste. « Votre bonheur ? » me dit-elle. Vous devinez ma réponse. "Vous êtes donc heureux ? « Je redoublai les protestations. "Et heureux par moi !… » J’ajoutai les louanges et les tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s’assouplirent ; elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil ; et m’abandonnant une main que j’avais osé prendre : « Je sens, dit-elle, que cette idée me console et me soulage. »
Vous jugez qu’ainsi remis sur la voie, je ne la quittai plus ; c’était réellement la bonne, et peut-être la seule. Aussi, quand je voulus tenter un second succès, j’éprouvai d’abord quelque résistance, et ce qui s’était passé auparavant me rendait circonspect ; mais ayant appelé à mon secours cette même idée de mon bonheur, j’en ressentis bientôt les favorables effets : « Vous avez raison, me dit la tendre personne ; je ne puis plus supporter mon existence, qu’autant qu’elle servira à vous rendre heureux. Je m’y consacre tout entière : de ce moment je me donne à vous, et vous n’éprouverez de ma part ni refus, ni regrets. » Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime qu’elle me livra sa personne et ses charmes et qu’elle augmenta mon bonheur en le partageant. L’ivresse fut complète et réciproque ; et, pour la première fois, la mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un amour éternel ; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me quittait point, et j’ai eu besoin de me travailler pour m’en distraire.
Ah ! pourquoi n’êtes-vous pas ici, pour balancer au moins le mérite de l’action par celui de la récompense ? Mais je ne perdrai rien pour attendre, n’est-il pas vrai ? et j’espère pouvoir regarder comme convenu entre nous, l’heureux arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière lettre. Vous voyez que je m’exécute, et que, comme je vous l’ai promis, mes affaires seront assez avancées pour que je puisse vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc de renvoyer votre pesant Belleroche, et laissez-là le doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi. Mais que faites-vous donc tant à cette campagne, que vous ne me répondez seulement pas ? Savez-vous que je vous gronderais volontiers ? Mais le bonheur porte à l’indulgence. Et puis, je n’oublie pas qu’en me replaçant au nombre de vos soupirants, je dois me soumettre, de nouveau, à vos petites fantaisies. Souvenez-vous cependant que le nouvel amant ne veut rien perdre des anciens droits de l’ami.
Adieu, comme autrefois… Oui, adieu, Mon ange ! je t’envoie tous les baisers de l’amour.
P.-S. Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de prison, a été obligé de quitter son corps ? C’est aujourd’hui la nouvelle de tout Paris. En vérité, le voilà cruellement puni d’un tort qu’il n’a pas eu, et votre succès est complet !