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Les Métamorphoses - livre XIII

ARGUMENT. — I. Les armes d’Achille réclamées par Ajax et Ulysse; métamorphose d’Ajax en hyacinthe. - II. Mort de Polyxène; métamorphose d’Hécube en chienne. - III. De Memnon en Memnonides. - IV. Fuite d’Énée: métamorphose des filles d’Anius en colombes. - V. Mort de Galatée et d’Acis; métamorphose de Glaucus en dieu marin.

Les chefs étaient assis, et la foule se tenait debout autour d’eux. Le héros au bouclier recouvert de sept peaux, Ajax se lève, frémissant de colère ; il jette sur le rivage de Sigée, sur la flotte, un sombre regard, et, les mains levées vers le ciel : « Ô Jupiter, s’écrie-t-il, c’est à la vue des vaisseaux que le débat s’agite, et c’est Ulysse qui se compare à moi ! Mais il a fui lâchement devant les feux d’Hector, et moi je les ai bravés, je les ai repoussés loin de cette flotte ! Mieux vaut donc combattre avec de belles paroles que le fer en main ? pour moi, je parle comme Ulysse agit, peu et mal : ma force est dans mon bras, au milieu de la mêlée, et la sienne est dans sa langue. Je n’ai pas besoin, je pense, de vous rappeler ce que j’ai fait, vous l’avez vu ; c’est à Ulysse de vous raconter ses exploits, exploits sans témoins, et dont la nuit seule a le secret. Le prix que je demande est grand sans doute, mais un tel adversaire le ravale ; quelle gloire pour Ajax de l’obtenir, si beau qu’il soit, quand Ulysse a osé y prétendre ! Pour lui, la lutte elle-même est déjà un honneur ; et, après sa défaite, on dira qu’il avait Ajax pour rival.

Et d’ailleurs, si l’on pouvait mettre en question mon courage, j’aurais encore le droit de la naissance : moi, fils de Télamon, qui détruisit avec Hercule les murs de Troie, et osa pénétrer sur le vaisseau des Argonautes jusqu’aux rivages de Colchos ; moi, petit-fils d’Éaque, qui juge les ombres silencieuses dans les enfers, où Sisyphe gémit sous le poids de son rocher. Éaque est le fils de Jupiter ; Jupiter est ainsi le bisaïeul d’Ajax. ; mais je ne parlerais pas ici de cette série d’aïeux, si elle ne m’était commune avec Achille : mon père et le sien étaient frères ; c’est comme son héritier que je demande ses armes. De quel droit le digne descendant de Sisyphe, comme lui perfide et lâche, viendrait-il mêler aux noms des Éacides les noms d’une race étrangère ?

» Est-ce pour avoir pris les armes le premier, de mon propre mouvement, que l’on me refuserait les armes d’Achille ? Doit-on me préférer celui qui les a prises le dernier, qui a joué la démence pour se soustraire à nos périls ? Plus adroit encore, mais moins jaloux de sa sûreté, Palamède découvrit la fourberie du lâche, et le traîna tout tremblant au combat. Et maintenant il toucherait aux armes d’un héros, celui qui n’osait toucher une épée ! et je serais dédaigné, frustré dans mon droit, moi qui me suis le premier offert au danger ! Plût aux dieux que sa folie eût été réelle ou mieux jouée, qu’il ne fût jamais venu sous les murs de Troie, cet artisan de crimes ! Philoctète, nous ne t’aurions pas abandonné dans Lemnos : là, dit-on, caché dans un antre sauvage, tu émeus les rochers de tes plaintes ; tu appelles sur Ulysse le châtiment qu’il mérite ; et s’il y a des dieux, tu ne l’appelleras pas en vain. Quoi ! un des chefs de la Grèce, lié par les mêmes serments que nous, l’héritier des flèches d’Hercule, rongé par la maladie et par la faim, misérablement vêtu, et nourri du produit de sa chasse, fait en ce moment la guerre à des oiseaux avec les flèches qui doivent être fatales à Ilion ! mais il vit, parce qu’il est resté loin d’Ulysse. Malheureux Palamède, que ne t’avions-nous aussi abandonné ! Tu vivrais, ou du moins tu ne serais pas mort innocent et cru coupable ; ce lâche n’avait que trop bien gardé le souvenir de sa fourberie déjouée : il fit de Palamède un traître ; ce crime imaginaire, il le prouva ; et la preuve était l’or qu’il avait lui-même eu soin d’enfouir. Ainsi, par l’exil ou par la mort, il a soustrait à la Grèce deux de ses plus fermes appuis : voilà les combats d’Ulysse ; voilà comment il se fait craindre.

» Il peut être plus éloquent que Nestor lui-même ; mais ses belles paroles ne me feront jamais croire que ce n’est pas un crime d’avoir abandonné Nestor comme il l’a fait. Arrêté par la blessure de son cheval et par le poids des années, le vieillard implorait Ulysse, et le traître prit la fuite : si je mens, Diomède le sait. C’est lui qui retint de force, en le traitant de lâche, son ami éperdu, sourd à la voix qui le rappelait. Mais les dieux sont justes : à son tour le lâche est en péril ; comme il avait délaissé un ami, on pouvait le délaisser : il s’était condamné lui-même. Mais il nous appelait à grands cris : j’arrive, et je le vois étendu par terre, pâle de peur, éperdu, tremblant devant la mort : je lui fis un rempart de mon bouclier ; et, la gloire en est petite, je sauvai la vie d’un poltron. Tu veux lutter contre moi ; eh bien ! retournons à la même place, avec les Troyens autour de nous, avec ta blessure et ta lâcheté ; cache-toi derrière mon bouclier ; et là, ose encore me disputer le prix. Quand je l’eus tiré de la mêlée, sa blessure, qui ne lui avait pas laissé la force de rester debout en présence de l’ennemi, ne l’empêcha pas alors de courir. Hector s’élance, les dieux le suivent ; devant lui les braves eux-mêmes reculent comme Ulysse ; couvert de sang, enivré de carnage, la terreur l’environne : seul, j’attends de pied ferme, et, d’une pierre énorme que je lui lance, je l’étends sur la poussière. Seul, quand il vint demander un rival digne de lui, seul je soutins la lutte ; vous n’aviez pas vainement appelé mon nom : et rappelez-vous l’issue du combat ; Ajax n’est pas resté au-dessous d’Hector. Quand Jupiter lançait sur nos vaisseaux les Troyens, le fer et la flamme, où était-il, Ulysse, le beau parleur ? Comme moi, faisait-il un rempart de son corps aux mille vaisseaux, espoir de votre retour ? Pour tant de vaisseaux, je demande ces armes ; et certes tous leur ferez plus d’honneur qu’à moi-même : leur gloire est liée à celle d’Ajax ; elles ont besoin de lui, et il n’a pas besoin d’elles.

» Comparons maintenant les hauts faits du roi d’Ithaque : qu’il nous parle de Rhésus, du lâche Dolon, d’Hélénus, enlevé avec la statue de Pallas : rien à la face du soleil, rien sans le secours de Diomède. Si jamais vous donnez les armes d’Achille à des titres si honteux, faites-en deux parts, et à Diomède la meilleure. Ulysse en a-t-il besoin ? C’est la nuit, et sans armes qu’il agit ; c’est par la ruse qu’il détruit un ennemi sans défense. Ce casque éblouissant ferait découvrir ses pièges et le trahirait dans les ténèbres où il se cache : son front plierait sous le faix ; la forte et lourde lance du héros ne peut convenir à des bras débiles, ni son vaste bouclier, sur lequel l’univers est représenté, à la main d’un poltron et d’un fourbe. Mais, malheureux, ces armes causeraient ta perte, et tu les demandes ! Si l’aveuglement des Grecs te les donnait, loin d’effrayer l’ennemi, elles ne seraient plus pour lui qu’un appât ; et dans une déroute, où tu sais vaincre tout le monde à la course, tu ne pourrais fuir assez vite en traînant cette lourde masse. Va, ton bouclier est encore neuf ; on ne l’a pas vu souvent dans la mêlée ; le mien, criblé de coups, percé à jour, a besoin d’un successeur. Mais à quoi bon tant de paroles ? Voyez-nous faire : jetez au milieu des Troyens les armes du héros ; c’est là qu’il faut aller les prendre ; elles seront à celui qui les rapportera ».

Ajax se tait, et ses dernières paroles sont suivies dans la foule d’une courte agitation. Mais Ulysse va répondre ; il est debout, les yeux modestement baissés vers la terre ; enfin il relève son regard vers les juges ; tout le monde prête l’oreille et attend ; il commence, et la grâce embellit son éloquente parole.

« Ô Grecs, si le ciel avait exaucé vos prières et les miennes, ce grand débat n’aurait pas lieu : tu vivrais, Achille, tu garderais tes armes et nous t’aurions encore avec nous ! Mais puisque les destins jaloux nous l’ont ravi (et il feignait d’essuyer une larme), le légitime héritier d’Achille n’est-il pas celui qui a donné Achille aux Grecs ? Ne faites pas à Ajax un mérite d’être d’un esprit aussi grossier qu’il le paraît ; ne me faites pas un tort du génie inventif qui vous a toujours été si utile ; ne me reprochez pas le talent que je puis avoir pour la parole, s’il me sert aujourd’hui, après vous avoir si souvent servi. Pourquoi chaque homme renoncerait-il à ses avantages ? Mais la naissance, les aïeux, tous ces avantages du hasard sont-ils vraiment les nôtres ? Ajax s’est vanté de descendre de Jupiter, mais Jupiter est aussi un de mes aïeux, et il l’est au même degré : Laërte est fils d’Arcésius, Arcésius l’est de Jupiter, et ces noms ne rappellent ni crime, ni exil. Par ma mère, le dieu de Cyllène ajoute encore à l’éclat de ma race : des deux côtés, le sang d’un dieu coule dans mes veines. Mais ce n’est pas pour un avantage de naissance, et parce que mon père n’a pas tué son frère, que je réclame les armes d’Achille ; voyez mes véritables titres, et jugez. Si Pélée et Télamon étaient frères, que ce ne soit pas un privilége pour Ajax ; ne faites pas de ces dépouilles le prix d’un degré de parenté, mais celui du mérite ; ou si vous regardez au droit du sang, il y a Pyrrhus, fils d’Achille, il y a Pélée, son père : Ajax n’a rien à demander ; portez ces armes à Phthie ou à Scyros. Et Teucer, lui aussi, n’est-il pas le cousin d’Achille ? Réclame-t-il cependant ? Ose-t-il espérer cet héritage ? Nos actions seules doivent peser dans la balance : les miennes sont trop nombreuses pour que je puisse aisément les embrasser toutes dans mon discours, mais l’ordre des faits me guidera.

Pour sauver son fils de la mort prématurée prédite par les destins, Téthys l’avait caché sous l’habillement d’une jeune fille, et la ruse avait trompé tout le monde, Ajax comme les autres. À des ornements de femme, je mêlai des armes qui devaient réveiller l’âme virile du héros ; et dès que je le vis mettre la main sur le bouclier et sur la lance : « Fils d’une déesse, m’écriai-je, Troie est encore debout, elle t’attend pour tomber ; suis-moi, viens renverser la superbe Ilion ». Et je m’emparai de lui, et je le forçai de vaincre. Ses exploits m’appartiennent : c’est moi qui ai renversé Télèphe, qui lui ai tendu la main, lorsqu’il était vaincu et suppliant ; c’est moi qui ai pris Thèbes, qui ai conquis les villes d’Apollon, Lesbos, Ténédos, et Chrysès, et Cylla, et Syros ; moi, dont la main a ébranlé dans leurs fondements et jeté par terre les tours de Lyrnesse. Et pour tout dire enfin, celui qui pouvait seul vous délivrer d’Hector, je vous l’ai donné ; grâce à moi, le terrible Hector a mordu la poussière. Pour les armes qui m’ont révélé Achille, je demande ces armes ; vivant, il me les devait ; je les réclame après sa mort. Rappelez-vous, quand l’injure d’un seul fut devenue celle de toute la Grèce, ces milliers de vaisseaux qui couvraient les rivages d’Aulis, et depuis longtemps retenus par les vents contraires ou par le calme : rappelez-vous l’impitoyable Diane demandant à Agamemnon pour se laisser fléchir le sang de sa fille innocente. Il refusait avec horreur, il maudissait les dieux, car le père vit toujours dans le roi : mais je sus manier l’âme trop aimante du père et la tourner vers l’intérêt de tous. Je le dis maintenant, et Agamemnon pardonnera cet aveu, je plaidais une cause bien difficile, et devant un juge bien partial : et pourtant je fis valoir les intérêts de la Grèce, l’honneur outragé d’un frère, l’éclat du rang suprême ; il céda, il paya sa gloire de son sang. Mais la mère, ces raisons ne pouvaient rien sur son cœur ; il fallait la tromper : qui fut chargé d’aller vers elle ? Ce n’était pas le fils de Télamon ; car la voile pendrait encore inutile à nos mâts. Quel ambassadeur audacieux porta vos plaintes dans Pergame ? Je vis l’assemblée des Troyens, je parus devant elle, elle était nombreuse et imposante : sans trouble, sans effroi, je plaidai la cause que la Grèce m’avait confiée ; j’accusai Pâris, je réclamai Hélène et ses trésors, je vis ébranlés Anténor et Priam. Mais Pâris ; mais ses frères, et tous les complices du rapt se contenaient à peine, et leurs mains demandaient du sang : tu l’as vu, Ménélas, et ce jour fut le premier où ton danger devint le nôtre.

» C’est un long récit que celui de tous les services rendus dans le cours de cette longue guerre par ma prudence et par mon épée. Après les premières rencontres, l’ennemi se tint longtemps renfermé dans ses murailles ; la lice des combats était close : elle ne s’ouvrit qu’au bout de dix ans. Que faisais-tu cependant, toi qui ne sais que te battre ? À quoi pouvais-tu servir ? Moi, je dressais des embûches à l’ennemi, je fortifiais le camp, j’inspirais aux Grecs, dégoûtés d’une guerre aussi lente, la force d’attendre avec calme ; j’entretenais l’abondance, j’exerçais les soldats, j’étais partout où un besoin se faisait sentir. Un jour, par l’ordre de Jupiter, et abusé par un songe, le chef de la Grèce ordonne l’abandon de notre pénible entreprise : la volonté de Jupiter est son excuse. Mais Ajax sans doute ne nous permettra pas de fuir avant la ruine de Pergame, il fera tout pour combattre le départ : pourquoi n’arrête-t-il pas les fugitifs ? Pourquoi ne met-il pas l’épée à la main ? Décide-t-il par son exemple la multitude inconstante ? Ce n’était pas trop pour un homme toujours si fier en paroles. Quoi ! et lui aussi il fuit ! Oui, Ajax, je t’ai vu, et j’en rougis pour toi, je t’ai vu tourner le dos et déployer aux vents tes voiles déshonorées. « Que faites-vous, mes amis ? criai-je aux soldats ; quelle folie est la vôtre ? Troie va tomber, et vous voulez partir ? Ne rapporterez-vous d’une guerre de dix ans que la honte ? » La douleur me rendait éloquent, et ma voix eut la puissance de ramener les fugitifs. Agamemnon convoqua les chefs frappés de stupeur ; Ajax lui-même n’osait ouvrir la bouche ; Thersite l’avait osé, et mon bras avait châtié son insolence. Je parlai, je rendis aux Grecs la haine du nom troyen, et leur première valeur ; et si depuis, Ajax, tu as pu montrer parfois quelque courage, l’honneur m’en revient de droit, car tu fuyais, et je t’ai contraint de rester. Enfin, quel est, parmi les Grecs, ton partisan, ton compagnon d’armes ? Moi du moins, Diomède m’estime ; il m’associe à ses dangers, il ose tout avec Ulysse pour compagnon. C’est quelque chose d’avoir été choisi par Diomède, seul parmi des milliers de Grecs : le sort ne m’avait pas désigné pour le suivre ; je n’en bravais pas moins les pièges de la nuit et le fétide l’ennemi. Le Phrygien Dolon, qui osait, du côte des Troyens, tenter la même entreprise, périt de ma main, après avoir parlé, et trahi tous les projets des siens. Je n’avais plus rien à savoir, ma mission était remplie, et la récompense promise bien gagnée. C’était trop peu pour moi : je pénétrai sous les tentes de Rhésus, je l’égorgeai dans son camp, lui et une foule de ses soldats, et je revins, porté comme un triomphateur, sur le char dont j’avais voulu m’emparer. Et vous me refuseriez les armes de celui dont un Troyen avait demandé les chevaux pour prix de son expédition nocturne ? Et Ajax serait jugé plus digne de les posséder ? Rappellerai-je les Lyciens de Sarpédon, moissonnés par mon épée ? Céranon, fils d’Hippasus, Alastor, Chromion, Alcandre, Halius, Noémon, Prytanis, et Chersidamas, et Thoon, et Charope tombés sous mes coups ? Ennomon poussé à ma rencontre par la main de fer du destin, et tous ceux, moins connus, que mon bras a immolés sous les murs de Troie ? J’ai aussi mes blessures, et la place en est glorieuse. Sans vous fier à de vaines paroles, voyez ! (et il découvrait sa poitrine) là est un cœur éprouvé par un long dévouement à la Grèce. Mais Ajax, pendant dix ans de guerre, n’a pas versé pour vous une goutte de sang : son corps est sans blessure. Pourquoi vient-il se vanter d’avoir combattu pour le salut de nos vaisseaux ? 1l a combattu, j’en conviens ; ce n’est pas à moi de nier par jalousie les services des autres : maisqu’il ne confisque pas pour lui seul le bien de tous, et qu’il laisse à chacun de vous sa part de gloire. C’est Patrocle, sous l’armure redoutée d’Achille, qui a mis en fuite les Troyens : sans lui, la flamme eût dévoré la flotte avec ses défenseurs. À l’entendre, n’a-t-il pas seul osé lutter contre le Mars troyen ? Comme si Agamemnon, et six autres chefs, et moi-même, nous n’avions pas réclamé avant lui le péril dont un caprice du sort lui laissa l’honneur. Et quelle fut l’issue de ce combat, ô très vaillant Ajax ! Hector en est sorti sans une seule blessure.

» Malheureux ! que je souffre d’avoir à rappeler le jour on le rempart des Grecs, Achille, est tombé ! Malgré le danger, malgré ma douleur et mes larmes, je fus le premier à relever le corps du héros. Mes bras, oui, ces bras, ont porté le corps d’Achille, ainsi que ces armes que je veux porter encore aujourd’hui. J’ai des membres qui ne plieront pas sous le faix ; mon âme est faite pour sentir le prix d’un tel honneur. La déesse des mers aurait-elle sollicité en faveur de son fils le génie de Vulcain, pour voir le don céleste, l’œuvre d’un art divin, tomber entre les mains d’un soldat ignorant et brutal ? Saurait-il reconnaître, dans les figures ciselées du bouclier, l’océan et la terre, le vaste ciel et ses étoiles, les Pléiades, les Hyades, l’Ourse qui ne se couche jamais dans la mer, l’épée brillante d’Orion, et les nombreuses cités ? Il demande des armes dont il ne peut pénétrer le sens.

» Quoi ! il me reproche d’avoir fui les fatigues de la guerre, d’avoir pris une part tardive à vos travaux, et il ne sent pas que ces paroles sont un outrage à la mémoire d’Achille ? Si la ruse est un crime, ce fut le crime d’Achille comme le mien ; si le retard est une honte, j’avais pris les armes avant lui. Une tendre mère, une épouse chérie nous retenaient : le premier mouvement a été pour elles, et le second pour la Grèce. Je n’ai pas à rougir d’une faute qui m’est commune avec un héros. Et d’ailleurs l’adresse d’Ulysse a surpris Achille : Ulysse l’a-t-il été par celle d’Ajax ? Sa bouche a vomi contre moi de grossières injures ; n’en soyez pas étonnés : ses outrages sont montés jusqu’à vous. Si Palamède est mort innocent, si son accusateur est un infâme, que dira-t-on de vous qui l’avez condamné ? Mais Palamède n’a pu repousser la preuve d’un attentat odieux et avéré : sa trahison n’était pas une chimère créée par une parole ; vous l’avez vue, vous l’avez touchée ; le prix du crime était sous vos yeux. Si Philoctète est resté à Lemnos, doit-on m’en accuser ? Défendez votre ouvrage ; car vous y avez consenti : mais c’est moi, je l’avoue, qui ai conseillé à Philoctète d’éviter les fatigues du voyage et de la guerre, de laisser à sescruelles douleurs le temps de se calmer par le repos. Il m’a cru et il vit : mon conseil partait du cœur, et il a eu d’heureux résultats : mais c’est assez de l’intention pour le justifier. Si la voix des devins réserve à Philoctète la ruine d’Ilion, ne m’envoyez pas auprès de lui : il vaut mieux que ce soit le fils de Télamon. Il saura par son éloquente parole fléchir un homme fou de colère et de douleur, ou par son adresse l’attirer hors de son antre ! Mais non : on verra le Simoïs reculer vers sa source, l’Ida élever une cime sans forêt, les Grecs porter secours aux Troyens, avant de voir le génie d’Ulysse rester muet dans vos besoins, et le stupide Ajax vous servir de son esprit. Les Grecs, Agamemnon, et moi surtout, tu nous abhorres, ô Philoctète ; tu me maudis sans cesse, tu dévoues ma tête aux furies ; dans le délire de la douleur, tu voudrais me tenir entre tes mains, tu as soif de mon sang. Eh bien ! tu me verras ; je braverai ta fureur, et tu seras à moi, et je te forcerai de me suivre, et, la fortune aidant, je saurai aussi bien m’emparer de tes flèches, que j’ai su enlever le devin, fils de Priam, découvrir la volonté des dieux et les destinées futures d’Ilion, ravir enfin, au milieu des ennemis, la statue vénérée de la Pallas phrygienne. Et Ajax viendra se comparer à moi ! Avec le Palladium, Troie ne peut tomber : où est l’intrépide Ajax ? Où est ce foudre de guerre avec ses grandes paroles ? Mais il a peur ; mais c’est Ulysse qui ose, dans l’ombre de la nuit, traverser les postes de l’ennemi ; au milieu de mille morts, franchir les murs de Troie ; pénétrer jusque dans la citadelle, arracher la déesse de son temple, l’enlever à travers les Troyens. Sans moi, le fils de Télamon aurait inutilement chargé son bras d’un épais bouclier. Cette nuit-là, j’ai été le vainqueur de Troie ; je l’ai vaincue en rendant possible sa défaite.

» Cesse de murmurer le nom de Diomède, et de le désigner du geste : oui, il a partagé ma gloire : mais, lorsque tu couvris nos vaisseaux de ton bouclier, tu n’étais pas seul non plus ; tu avais une armée avec toi, et moi je n’ai eu qu’un homme. Si Diomède lui-même ne savait que la bravoure doit le céder à la prudence, que la vigueur du bras n’est pas le meilleur droit à ces armes, il les aurait aussi demandées ; et avec lui, l’autre Ajax, moins emporté que toi, Eurypyle, Thoas, Idoménée, Mérion, né dans la même patrie, et le plus jeune des Atrides. Mais tous ces chefs, tes égaux en courage, ont cédé le prix à mon génie ; ton bras est utile dans la mêlée, ton esprit a besoin du nôtre : force aveugle à qui manque la pensée, c’est nous qui pensons pour toi : tu sais te battre, je sais choisir, avec Agamemnon, le moment du combat ; à toi la force brutale, à nous l’intelligence ; tu es au-dessous de moi comme le rameur au-dessous du pilote, comme le soldat au-dessous du général : chez moi, la tête vaut mieux que le bras ; toute ma force est là ! Vous, chefs de la Grèce, sachez récompenser votre vigilante sentinelle. Pour tant d’inquiétude et de soins, pour tant de services, ce prix lui est bien dû. Déjà vos travaux touchent à leur fin ; grâce à moi, les destins contraires sont écartés ; Troie n’est plus imprenable, elle est prise. Au nom de vos glorieuses espérances, des murs de Troie, qui vont tomber, des dieux que j’ai enlevés à l’ennemi ; au nom de ce que je ferais encore, s’il fallait braver un nouveau péril, donner une nouvelle preuve de prudence ou d’audace, et ravir à Troie un dernier appui du destin ; Grecs, ne soyez pas ingrats envers moi ; ou, si vous ne me décernez pas les armes, voici à qui elles reviennent ! » et il montrait la prophétique statue de Pallas.

Force toute puissante de l’éloquence ! les juges étaient vaincus, et l’orateur emporta les armes du héros. Celui qui, seul, avait tant de fois soutenu le choc d’Hector, et le fer et la flamme, et Jupiter lui-même, ne peut soutenir un affront ; la douleur abat cette âme indomptable ; il tire son épée, il la regarde : « Certes, dit-il, celle-ci est bien à moi : Ulysse la voudrait-il aussi ? allons, encore une fois sois-moi fidèle : va droit au cœur, non plus d’un Troyen, mais de ton maître : Ajax ne doit succomber que sous la main d’Ajax ». — Et il se plonge l’épée fatale dans la poitrine : ce fut sa première et sa dernière blessure. On ne pouvait arracher le fer de la plaie, mais le sang l’en fit sortir ; et de la terre rougie sortit la fleur à la couleur de pourpre, deja née du sang d’Hyacinthe. Alors on vit un double sens aux lettres gravées dans le calice ; c’est le nom du héros, c’est le cri plaintif de l’enfant.

Ulysse, vainqueur, était parti pour l’île du trop fameux Thuas et d’Hypsipyle, pour cette terre autrefois souillée du meurtre de tous les hommes qui l’habitaient. Son voyage est heureux, et bientôt il ramène aux Grecs Philoctète avec les flèches d’Hercule. La présence du fils de Péan termine enfin cette guerre de dix années : Troie tombe, et Priam avec elle. La malheureuse Hécube, après avoir tout perdu, perd encore la forme humaine ; et, sous un ciel étranger, l’air frémit de ses horribles aboiements. Ilion est en feu ; l’incendie éclaire de ses lueurs les rivages qui resserrent l’Hellespont captif ; le vieux Priam arrose des dernières gouttes de son sang l’autel de Jupiter ; la prêtresse d’Apollon, traînée par les cheveux, lève inutilement ses mains vers le ciel. Le vainqueur arrache des temples embrasés les femmes tremblantes ; pauvres captives, elles embrassent pour la dernière fois les images des dieux de la patrie. Astyanax est précipité du haut de ces remparts, d’où sa mère lui avait montré si souvent Hector, combattant pour son fils et pour le royaume de ses pères.

Mais Borée invite la flotte au départ : la voile, agitée par un souffle favorable, bat en frémissant contre le mât ; le pilote ordonne de la livrer au vent : « Troie, adieu ! s’écrient les captives ; il faut partir ! » Et elles baisent le sol de la patrie avant de quitter leurs toits fumants. Ô douleur ! elle monte la dernière sur le vaisseau de l’exil, l’épouse de Priam ; on l’a trouvée au milieu des sépultures de ses enfants ; elle embrassait leurs tombeaux, elle couvrait leurs restes de baisers. La main brutale des soldats d’Ulysse la traîne au rivage ; mais elle a ravi à la terre son dépôt : elle emporte avec elle, dans son sein, les cendres de son Hector. Sur la tombe vide, pour offrande des morts, elle ne peut laisser que ses larmes et quelques-uns de ses cheveux blancs.

En face des champs où fut Troie, est une terre jadis habitée par les Thraces ; là régnait l’opulent Polymestor. C’était à lui que Priam avait confié son plus jeune fils, Polydore, pour le sauver des hasards de la guerre ; sage précaution, s’il ne lui eût confié d’immenses trésors, terrible appât pour le crime, image irritante dans une âme cupide. Dès que la fortune de Troie a succombé, le roi parjure et assassin égorge son pupille ; et, comme si le crime pouvait disparaître avec la victime, du haut d’un rocher il précipite le corps sanglant dans la mer. Sur les rivages de la Thrace, les Grecs attendaient une mer plus calme et des vents amis. Tout à coup, de la terre entr’ouverte surgit l’ombre gigantesque d’Achille, terrible et menaçant comme au jour de sa colère, lorsqu’il voulait tuer Agamemnon : « Grecs, partirez-vous en m’oubliant ? s’écrie-t-il ; le souvenir de ma valeur est-il mort avec moi ? Écoutez : une offrande digne de moi n’a pas encore honoré ma tombe ; les mânes d’Achille demandent le sang de Polyxène ». Il dit ; et, pour apaiser l’ombre irritée, on arrache à sa mère l’enfant qui déjà, presque seul, la réchauffait encore de ses caresses. Forte dans son malheur, au-dessus de la femme par le courage, la victime est amenée sur la tombe avide de sang. Elle est devant l’autel ; le fer du sacrifice est prêt ; elle voit Néoptolème, debout, armé du glaive, les yeux fixés sur les siens :

« Allons ! dit-elle, puisque tu as besoin d’un sang généreux, prends-le : rien ne t’arrête ; frappe au sein ou à la gorge (et elle découvrait et sa gorge et son sein) ! Il fallait vivre esclave ; j’aime mieux mourir pour apaiser un dieu. Ah ! si seulement on avait caché mon sort à ma mère ! Ma mère ! ton image est là, je la vois ; elle trouble dans mon cœur les joies de la mort. Hélas ! tu as plus à gémir de vivre que de me voir mourir. Et vous, Grecs, n’approchez pas ! que je descende libre aux enfers. Croyez-moi, ne souillez-pas la vierge du contact de vos mains : un sang d’esclave serait moins agréable à celui dont ma mort doit apaiser les mânes. Si les derniers vœux d’une voix qui va s’éteindre peuvent vous toucher, c’est la fille de Priam, et non une captive, qui vous le demande : rendez mon corps à ma mère ; rendez-le sans rançon, car elle n’a plus que ses larmes pour payer le triste droit d’ensevelir sa fille ; elle pouvait naguère le payer avec de l’or ».

Les larmes coulent de tous les yeux ; la victime seule n’en verse pas ; et Pyrrhus ne frappe qu’à regret, et en pleurant, le sein qu’elle lui présente. Elle reçoit le coup sans pâlir ; ses genoux fléchissent, son corps s’affaisse sur lui-même, et, en tombant, elle cherche encore à voiler sa beauté : dernière pensée de la pudeur. Les Troyennes l’emportent dans leurs bras ; elles comptent avec douleur combien d’enfants de Priam elles ont déjà pleurés, combien de sang une seule famille a déjà perdu ; elles gémissent sur toi, ô Polyxène ; sur toi aussi, naguère épouse et mère sur le trône, image de la florissante Asie, maintenant rebut du butin, et dont Ulysse ne voudrait pas, si tu n’avais donné le jour à Hector : Hector procure à peine un maître à sa mère. Hécube entoure de ses bras le corps où habitait une âme si forte ; après avoir donné tant de larmes à sa patrie, à ses enfants, à son époux, elle en trouve encore pour sa fille ; elle arrose la blessure de ses pleurs, elle presse de ses lèvres les lèvres décolorées, elle meurtrit son sein tant de fois meurtri ; elle essuie la plaie de ses cheveux blancs, et son désespoir éclate en mille plaintes.

« Ô ma fille ! ma fille ! ma dernière douleur, te voilà donc morte ! voilà ta blessure ; c’est ma blessure aussi. Et toi encore, avec tous ceux que j’ai aimés, tu es tombée dans le sang. Je te croyais, comme femme, à l’abri de l’épée, et tu as péri par l’épée. Tes frères et toi, c’est le fléau d’Ilion, le meurtrier des miens, c’est Achille qui vous a tous perdus. Ah ! quand il fut tombé sous la flèche de Pâris, conduite par Apollon, maintenant, me disais-je, Achille n’est plus à craindre ; et aujourd’hui je devais le craindre encore ! Sa cendre même poursuit cette triste race, et, jusque dans la tombe, sa haine s’est fait sentir. Mon sein n’a été fécond que pour Achille. Troie n’est plus, un coup terrible a fini le malheur public, s’il est fini toutefois. Troie survit pour moi seule, et mon malheur grandit tous les jours : naguère au comble de la puissance, fière de mon époux, de tant d’enfants, de gendres, de brus, maintenant aans l’exil, pauvre, traînée loin des tombeaux des miens, future esclave de Pénélope ! Et quand je remplirai ma tâche : « Voyez, dira-t-elle aux femmes d’Ithaque, en me montrant du doigt, c’est la mère du fameux Hector, c’est l’épouse de Priam ». Après tant de deuils, ô ma fille, seule consolation d’une mère désolée, tu meurs sur la tombe d’un ennemi ; c’est pour un ennemi, pour apaiser ses mânes, que je t’ai enfantée ! D’où me vient cette âme de fer qui me fait vivre encore ? Que tardé-je ? À quoi me réserves-tu, vieillesse de malheur ! Pourquoi, dieux barbares, sinon pour des larmes nouvelles, prolongez-vous ma vie déjà si longue ? Qui aurait cru que l’on pût trouver Priam heureux après la ruine de Troie ? Oui, heureux par sa mort ; car il ne t’a pas vu égorger, ô ma fille ! et il a quitté la vie en même temps que le trône. Mais au moins, fille de roi, tu seras dotée de nobles funérailles, et ton corps reposera dans le tombeau de tes ancêtres ! Non, c’est encore trop pour la maison de Priam ! Pour honneurs funèbres, tu auras les larmes de ta mère, et une poignée de sable sur un rivage étranger. J’ai tout perdu, tout, excepté celui pour qui je puis vivre encore un moment, Polydore, mon enfant bien-aimé, autrefois le plus jeune de mes fils, et le seul aujourd’hui. Il est ici, confié au roi des Thraces. Mais hâtons— nous de laver ces cruelles blessures, ce visage souillé de sang ».

Elle dit, et, d’un pas tremblant, elle s’approche du rivage : « Une urne ! Troyennes, donnez-moi une urne ! » s’écriait l’infortunée, en s’arrachant les cheveux. Elle voulait puiser dans la mer. Soudain elle aperçoit sur le sable le cadavre de Polydore, rejeté par la vague, et ses larges blessures. Les Troyennes poussent un cri d’horreur ; mais Hécube est restée sans voix ; muette de douleur, elle gémit dans son âme, elle dévore les larmes qui l’étouffent ; elle est là comme une pierre, immobile et glacée ; les yeux, tantôt fixés sur la terre, tantôt levés au ciel avec menaces ; puis elle veut voir le visage de son enfant, elle veut voir ses blessures, ses blessures surtout ; sa colère s’amasse et gronde, son imagination s’enflamme : elle se vengera, elle le veut en reine. Son âme a vu le châtiment, et elle est toute à cette image : semblable à la lionne à qui l’on vient d’enlever son lionceau, et qui suit à la trace son ennemi sans le voir, Hécube, désespérée, furieuse, faible de corps, mais forte de cœur, va trouver l’assassin et lui demande un entretien ; elle veut lui montrer un trésor qu’elle destine à son fils. Le crédule Polymestor, attiré par l’espoir d’un nouveau butin, la suit dans un lieu retiré, et, avec une douceur perfide : « Hâtez-vous, Hécube, lui dit-il ; songez à votre fils ; cet or et celui que j’ai déjà reçu, tout lui sera fidèlement remis, j’en prends les dieux à témoin ! » À ce nouveau parjure, la mère furieuse répond par un regard de mort. Les Troyennes le saisissent, Hécube se jette sur sa proie ; avec la force de la colère, elle enfonce ses doigts dans les yeux du traître, elle en arrache les prunelles ; elle y plonge la main tout entière ; et, souillée d’un sang odieux, elle fouille et refouille le creux des orbites. Les Thraces, irrités de cet affreux traitement fait à leur chef, tombent sur Hécube à coups de traits et de pierres. Ô surprise ! elle se retourne, elle court après la pierre qu’on lui lance, et la mord en grondant ; elle ouvre la bouche pour parler, et elle aboie. On montre encore le lieu dont le nom rappelle ce prodige ; et, longtemps poursuivie par le souvenir de ses maux, on l’entendit pousser des hurlements plaintifs dans les plaines de la Thrace. Troyens et Grecs plaignirent son triste sort ; tous les dieux furent émus, et Junon elle-même avoua qu’Hécube n’avait pas mérité tant de douleurs.

L’Aurore avait favorisé les armes des Troyens ; mais il n’y a plus de place dans son âme pour les malheurs d’Ilion et d’Hécube ; un malheur qui la touche de plus près, le douloureux souvenir du fils qu’elle a perdu, déchire le cour de la déesse : elle a vu, dans les plaines de Troie, Memnon périr sous la lance d’Achille ; et, à cette vue, les vives couleurs qui rougissent le ciel du matin ont pâli, l’horizon s’est couvert de noirs nuages. Memnon reposait sur le bûcher fatal ; à cet affreux spectacle, la mère éperdue, hors d’elle-même, les cheveux épars, court se jeter aux pieds de Jupiter, et, d’une voix éplorée : « Je suis la dernière des déesses de l’Olympe, j’ai peu de temples dans l’univers ; déesse cependant, tu me vois à tes genoux. Je ne veux ni temples, ni sacrifices, ni encens, ni autels ; je ne suis qu’une femme, et pourtant, s’il est vrai que ma lumière naissante sert à borner l’empire de la nuit, tous ces honneurs sont mérités ; mais l’Aurore a d’autres pensées, d’autres soins que de réclamer les honneurs qui lui sont dus. J’ai perdu mon fils ; c’est pour lui que je viens. Après avoir en vain combattu avec courage pour Priam, il est tombé, à la fleur de son âge, sous les coups du terrible Achille. Tu l’as voulu, ô souverain des dieux ! Mais du moins, je t’en conjure, daigne, par quelque marque d’honneur, consoler son ombre et le cœur brisé de sa mère ». Jupiter exauce sa prière : le bûcher enflammé de Memnon s’écroule, et vomit de noirs tourbillons de fumée : pareille à ces vapeurs émanées des fleuves, et que le soleil ne peut percer de ses rayons, la cendre qui voltige s’agglomère, prend un corps, une figure ; le feu lui prête la chaleur et la vie ; légère, elle a des ailes ; c’est encore une masseinforme, bientôt c’est un oiseau qui s’envole avec mille frères qui doivent au même prodige leurs ailes bruyantes. Trois fois ils tournent autour du bûcher, trois fois ils poussent ensemble le même cri ; puis on les voit se partager en deux bandes, s’attaquer avec rage, se déchirer et de l’ongle et du bec, s’épuiser en furieux efforts ; ils tombent en offrande sur la cendre dont ils sont nés, et ils n’oublient pas qu’ils ont reçu la vie d’un héros. Leur nom est le sien, et, tous les ans, les memnonides, renaissent pour combattre et mourir sur le tombeau de Memnon. Ainsi, quand tout le monde gémit sur Hécube, l’Aurore ne songe qu’à sa douleur ; elle pleure encore aujourd’hui, et ses larmes pieuses sont la rosée du matin.

Cependant l’avenir de Troie n’a pas été détruit avec ses murailles : le fils de Vénus emporte sur ses épaules les dieux d’Ilion et son vieux père, saint et pieux fardeau, seules richesses qu’il ait voulu sauver avec son Ascagne. C’est d’Antandre qu’il part et va chercher au-delà des mers un lieu d’exil. Il fuit le rivage impie de la Thrace, et cette terre abreuvée du sang de Polydore ; le vent et les flots favorables le conduisent à Délos, la ville d’Apollon. Anius, roi des hommes, et prêtre de Phébus, le reçoit ; il le conduit au temple, puis à sa demeure ; il lui montre la ville, les autels consacrés, les deux arbres que tenait embrassés Latone, dans les douleurs de l’enfantement. Après avoir versé l’encens et le vin dans la flamme du sacrifice, et brûlé, selon le rite, les entrailles de la victime, ils reviennent au palais, où, couchés sur de riches tapis, ils jouissent des présents de Bacchus et de Cérès. Alors, le vieil Anchise, s’adressant à Anius : « Prêtre sacré d’Apollon, lui dit-il, me trompé-je, ou n’avais-tu pas, lors de mon premier voyage dans cette île, un fils et quatre filles, si mes souvenirs ne me trompent pas ? Anius secoue sa tête ornée de bandelettes aussi blanches que la neige, et répond, d’une voix triste : « Tu ne te trompes pas, noble vieillard : tu m’as vu au milieu de cinq enfants ; et aujourd’hui, ô inconstance des choses humaines ! tu me vois, pour ainsi dire, seul : car mon fils absent est-il pour moi un appui ? Il possède Andros, à laquelle il a donné son nom ; il a quitté son père pour aller y régner. Apollon lui a donné le pouvoir de deviner l’avenir ; mais ses sœurs avaient reçu de Bacchus un autre don bien au-dessus des vœux et de la croyance humaine : sous leurs mains tout se changeait en blé, en huile ou en vin ; c’était une source inépuisable de richesses. Le destructeur de Troie, Agamemnon, apprit ce prodige (nous aussi nous devions souffrir de l’orage qui a éclaté sur vous) : les armes à la main, il arrache mes filles des bras de leur père ; il veut les forcer de nourrir, par leur puissance mystérieuse, le camp des Grecs. Elles s’échappent, et vont chercher un asile, les unes dans l’Eubée, les autres auprès de leur frère, à Andros. Mais une armée se présente : il fallait les livrer ou combattre ; et le frère épouvanté livra ses sœurs ! Pardonnez-lui, car il n’avait pour défendre Andros ni Énée ni Hector, qui vous ont permis de résister pendant dix ans. Déjà l’on préparait les liens des captives ; elles lèvent vers le ciel leurs mains encore libres : « Ô Bacchus, sauve-nous ! » s’écrient-elles ; et l’auteur du don fatal les sauva, si l’on peut dire qu’en les perdant par un prodige ce dieu les a sauvées. Comment elles ont pu perdre la forme humaine, je ne l’ai jamais su, et je ne pourrais vous le dire aujourd’hui ; mon malheur seul m’est connu. Elles prirent des ailes, et on vit à leur place de blanches colombes, l’oiseau chéri de Vénus ».

C’est ainsi que les convives occupaient le temps du festin. Le repas terminé, chacun va se livrer au sommeil. Les Troyens se lèvent avec le jour, et vont consulter l’oracle d’Apollon. « Allez retrouver, leur dit-il, la mère antique de votre race et les rivages de vos pères ! » Anius les accompagne au départ, et leur fait des présents : il donne à Anchise un sceptre, à Iule une chlamyde et un carquois, à Énée une coupe, que lui avait jadis envoyée son hôte, Thersès le Thébain. C’était une œuvre du célèbre Alcon de Myla, dont le ciseau avait tracé sur la coupe une longue histoire. On voyait une ville ; sept portes bien distinctes la faisaient assez reconnaître. Sous les murs de la ville, des pompes funèbres, des tombeaux, des feux, des bûchers, des femmes, les cheveux épars et la poitrine découverte, annoncent une grande calamité : on dirait voir les nymphes gémir auprès des sources desséchées ; l’arbre sans feuillage étend ses branches mortes et nues, les chèvres cherchent en vain à brouter parmi les rochers arides. Voici, au milieu de Thèbes, les filles d’Orion ; l’une, avec l’intrépidité d’un cœur viril, présente la gorge au fer ; l’autre a déjà reçu le coup fatal, et meurt courageusement pour son pays. Leur pompe funèbre traverse la ville, et le bûcher s’élève sur la place la plus fréquentée. De la cendre des jeunes filles, dont les dieux veulent conserver la race, on voit sortir deux jeunes héros ; la voix publique leur donne le nom de Coronides ; et ils rendent les derniers devoirs à la cendre qui leur a donné la vie. Le bord d’airain de cette coupe merveilleuse était entouré d’une acanthe d’or. Les Troyens, à leur tour, font à Anius des présents non moins riches : ils donnent au prêtre d’Apollon un vase où se garde l’encens, une coupe d’or et un diadème étincelant de pierreries.

Anchise croit se rappeler que les Troyens tirent leur origine de Teucer : de Délos, ils font voile pour la Crète, mais ils en sont bientôt chassés par un terrible fléau ; ils quittent l’île aux cent villes, pour aller chercher les bords de l’Ausonie. Une tempête éclate, et les pousse sur les rivages perfides des Strophades, où la hideuse Aello les glace d’horreur. Bientôt Dulichium, Ithaque, Samé, Nérite, royaume du perfide Ulysse, fuient derrière eux. Ils aperçoivent Ambracie, disputée jadis par les dieux ; le rocher auquel le juge du débat, métamorphosé en pierre, a donné sa forme ; le promontoire où s’élève aujourd’hui le temple de l’Apollon d’Actium ; Dodone et ses rochers parlants ; et le golfe de Chaonie, où Jupiter sauva des flammes les enfants du roi des Molosses, en leur donnant des ailes. Ils gagnent l’île fortunée des Phéaciens, où mûrissent tant de fruits délicieux : ils visitent l’Épire, Buthrote, où régnait le divin Hélénus, et qui leur présente une faible image de Troie. De là, éclairés sur l’avenir par la science infaillible du fils de Priam, ils abordent aux champs de la Sicile ; cette île pousse trois caps dans la mer : celui de Pachynos, vers l’Auster orageux ; celui de Lilybée, du côté où soufflent les doux zéphyrs ; et celui de Pélore vers Borée et vers l’Ourse, qui ne se plonge jamais dans l’Océan. C’est là que les Troyens s’arrêtent : la rame et le vent favorable les font entrer dans le port de Zancle.

Scylla sur la rive droite du détroit, l’infatigable Charybde sur la rive gauche, sont la terreur des matelots : l’une ravit, dévore et revomit les vaisseaux, l’autre, dont une meute aboyante forme la noire ceinture, a le visage d’une jeune fille : et elle fut jadis une jeune fille, si tout n’est pas fiction dans les récits des poètes. Une foule de prétendants briguaient sa main ; mais elle rejetait leurs vœux, et, chérie des nymphes de la mer, elle allait leur conter ses refus et le désespoir de ses amants. Un jour Galatée, pendant que Scylla lui nouait et dénouait ses beaux cheveux, lui dit avec un long soupir : « Que tu es heureuse, ô Scylla ! tu n’as pas de sauvages amants ; tu peux impunément refuser leurs vœux ; et moi, fille de Nérée et de la belle Doris, avec mes cinquante sœurs pour appui, je n’ai pu échapper qu’à force de pleurs à l’amour d’un Cyclope ». Les larmes étouffent sa voix ; Scylla les essuie de sa blanche main, et console doucement la déesse :

« Parle-moi, ô compagne chérie, lui dit-elle : ne crains pas de dire à ton amie la cause de ta douleur ». Galatée lui répond : « Acis était le fils de Faune et de la nymphe Symæthis : il faisait le bonheur de son père, de sa mère, et le mien surtout, car je l’aimais : il était beau, il avait seize ans, et un léger duvet dessinait les doux contours de ses joues. Je l’aimais, et le Cyclope me poursuivait de son amour. Si tu me demandes quelle était dans mon âme la passion la plus vive, de ma haine pour le Cyclope, ou de ma tendresse pour Acis, je crois qu’elles étaient égales. Ô Vénus, que ta puissance est grande ! Ce géant farouche, l’horreur des forêts, que nul n’avait pu voir impunément, le contempteur de l’Olympe et des dieux, sent ce que c’est que l’amour : épris de ma beauté, il brûle, il oublie son antre et ses troupeaux. Il songe à sa figure ; il veut plaire : il peigne avec un râteau sa rude chevelure, il coupe avec une faux sa barbe hérissée ; il se mire dans les eaux, il compose ses traits farouches.Ce n’est plus ce géant féroce, toujours altéré de sang et affamé de meurtre : les vaisseaux abordent au rivage et le quittent sans péril. Cependant Télémus, porté sur les côtes de la Sicile, Télémus fils d’Eurymidès, que les signes de l’avenir n’avaient jamais trompé, va trouver sur l’Etna le terrible Polyphème : « L’œil unique que tu as au milieu du front, Ulysse te le ravira, lui dit-il. — Tu mens, méchant devin, un autre l’a déjà ravi », répond le géant, avec un éclat de rire, et en se moquant de l’infaillible menace de l’augure. Tantôt il parcourait, de ses pas gigantesques, le rivage qui s’affaissait sous son poids, tantôt il allait, épuisé de fatigue, se cacher dans son antre. Vois-tu ce cap élevé qui s’allonge au loin sur les flots, et que la mer baigne de deux côtés ? C’est là qu’un jour le Cyclope vint s’asseoir au milieu de ses brebis, qui le suivaient d’elles-mêmes. Après avoir posé à ses pieds le pin qui lui servait de bâton, et dont on aurait pu faire un mat, il prit une flûte formée de cent roseaux, et les mers, les montagnes frémirent des sifflements horribles qu’il en tira. Caché sous les flancs d’un rocher, je reposais sur le sein de mon Acis ; et de loin, mon oreille recueillait ces paroles, qui sont restées gravées dans ma mémoire : » Ô Galatée, tu es plus blanche qu’un beau lys, plus fraîche que les fleurs de la prairie, plus élancée que l’aune, plus brillante que le cristal, plus folâtre qu’un jeune chevreau, plus polie que le coquillage lentement usé par la vague, plus agréable que les rayons du soleil en hiver, et que l’ombre en été ; plus exquise que les fruits les plus exquis, plus noble que le haut platane, plus transparente que la glace, plus suave qu’un raisin mûr, plus douce que la crème et que le duvet du cigne, et, si tu ne fuyais pas toujours, plus belle qu’un frais jardin. Mais en même temps, ô Galatée, tu es plus sauvage que la génisse indomptée, plus dure que le chêne chargé d’ans, plus trompeuse que l’onde, que la branche de saule et le rameau flexible de la vigne, qui se dérobent sous la main, plus impassible que ces rochers, plus impétueuse que le torrent, plus fière que le paon dont on loue le plumage, plus irritante que la flamme, plus âpre que les ronces, plus farouche que l’ourse devenue mère, plus sourde que les profondeurs de l’Océan, plus cruelle que le serpent foulé par le pied du voyageur ; et, ce qui fait surtout ma douleur, plus agile que le cerf devant la meute aboyante, plus légère que l’aile du zéphyr. Ah ! si tu me connaissais, tu te repentirais d’avoir fui ; tu regretterais tes longs refus, tu ferais tout pour me retenir auprès de toi. J’ai sur le flanc de la montagne un antre creusé sous le rocher ; là, on ne sent ni la chaleur brûlante de l’été, ni les glaces de l’hiver : j’ai des arbres dont les branches plient sous les fruits ; j’ai de longues vignes aux raisins dorés, d’autres aux raisins colorés de pourpre : je t’en réserve les grappes. Toi-même, de tes mains tu iras cueillir la fraise parfumée, née à l’ombre des bois, les fruits d’automne du cornouillier, la prune au noir duvet, et celle, plus délicate, dont la couleur imite la cire nouvelle. Ni les douces châtaignes, ni les fruits les plus savoureux ne manqueront à mon épouse : tous les arbres serviront ses désirs. Ces troupeaux sont à moi : beaucoup d’autres errent dans les forêts et dans les vallées ; beaucoup reposent dans les antres de la montagne. Ne m’en demande pas le nombre, je l’ignore : c’est au pauvre qu’il convient de dénombrer son troupeau. Mes brebis sont belles ; mais viens en juger par toi-même : viens voir comme elles peuvent à peine soutenir leurs traînantes mamelles. Les jeunes agneaux sont dans de chaudes étables : d’autres sont remplies de jeunes chevreaux. J’ai toujours du lait blanc comme la neige : j’en garde une partie pour le boire ; je laisse l’autre s’épaissir en fromage. Près de moi, tu n’auras pas seulement de ces présents vulgaires, plaisirs si faciles à donner : des daims, des lièvres, des chevreaux, une paire de colombes, ou un nid enlevé sur la cime d’un arbre : j’ai trouvé, dans les montagnes, deux jeunes ours au long poil, qui pourront jouer avec toi : c’est à peine si tu sauras les distinguer, tant ils se ressemblent. Je les ai trouvés, et je me suis dit : je les garderai pour ma maîtresse. Viens, ô Galatée, lève ta belle tête au-dessus des flots d’azur ; viens et ne dédaigne pas mes présents. Je connais ma figure, je l’ai vue naguère dans une eau limpide, et son image m’a plu. Vois comme je suis grand ! Jupiter n’est pas plus grand dans le ciel ; car vous parlez toujours de je ne sais quel Jupiter, qui règne, dites-vous, sur le monde. Une épaisse chevelure domine mon large front, et, comme une forêt, ombrage mes épaules. Si mes membres sont hérissés de poils, crois-moi, ce n’est pas une laideur : la beauté de l’arbre est son feuillage ; la beauté du cheval, c’est la crinière qui ondoie sur son col impatient : l’oiseau a son plumage : la laine est l’honneur de la brebis : une barbe et des membres velus siéent à l’homme. Je n’ai qu’un œil au milieu du front ; mais on dirait un large bouclier : le soleil n’embrasse-t-il pas l’univers du haut des cieux ? Et pourtant le soleil n’a qu’un œil. C’est mon père qui règne sur vos humides demeures ; tu seras la belle-fille de Neptune. Prends pitié de moi, je t’en supplie ; écoute ma prière, car je n’ai jamais prié que toi.Je méprise Jupiter, son Olympe et sa foudre ; mais je tremble devant toi, ô fille de Nérée : ton courroux est plus terrible que son tonnerre. Je souffrirais moins vivement de tes mépris, si tu fuyais tout le monde, comme tu me fuis : mais pourquoi repousser le Cyclope, et chérir un Acis ? Pourquoi préférer à mes caresses les caresses d’Acis ? Eh bien ! qu’il se complaise en lui-même ; que toi aussi, pour ma douleur, ô Galatée, tu te complaises en lui ; mais qu’il me tombe un jour sous la main, et il sentira que ma force répond à ma taille. Je lui arracherai, tout vivant, les entrailles ; je lancerai ses membres déchirés à travers les champs, et jusque dans la mer où tu habites : oh ! ainsi, soyez-vous réunis ! car enfin je brûle, et la flamme irritée n’en est que plus vive et plus terrible : je brûle comme si l’Etna et tous ses feux étaient dans mon sein : et toi, ô Galatée, tu es sans pitié ! »

Après ces plaintes inutiles (j’observais tout), il se lève, et, comme un taureau furieux de la perte de sa génisse, il ne peut rester à la même place, il erre à travers les bois et les montagnes. Tout à coup, comme nous étions sans crainte et dans l’ignorance du péril, il m’aperçoit auprès d’Acis : « Je vous vois, s’écrie-t-il ; attendez, ce seront là vos dernières caresses ». Ce cri était terrible, comme celui d’un géant irrité ; l’Etna le répète avec horreur. Et moi, éperdue, je me précipite sous les flots : Acis fuyait : « À mon secours, Galatée, criait-il ; mon père, ma mère, à mon secours ! cachez-moi dans vos ondes, où je vais périr ! » Polyphème le poursuit ; il arrache le sommet d’une montagne et le lance ; et quoiqu’une extrémité de cette masse atteigne seule Acis, elle le couvre tout entier et l’écrase. J’ai fait pour lui tout ce que les destins permettaient, en lui donnant la forme et les attributs de son aïeul. Sous le roc qui l’avait écrasé, le sang coulait en flots de pourpre : et d’abord sa couleur commence à s’effacer ; c’est comme l’eau d’un fleuve, troublé par une orage ; peu à peu, c’est une source pure et limpide. Alors la pierre s’entr’ouvre ; de ses flancs surgit la tige vigoureuse de verts roseaux ; le flot s’ouvre, et s’échappe en bondissant du creux du rocher. Tout à coup, chose merveilleuse ! s’élève au milieu des eaux le buste d’un jeune homme : des cornes arment son front couronné de joncs flexibles : c’était Acis, mais plus grand, mais avec un teint verdâtre ; c’était Acis changé en fleuve ; et ces eaux ont conservé son nom ».

Galatée avait cessé de parler : les nymphes qui l’entouraient se séparent, et plongent sous l’eau profonde et calme. Scylla les quitte, car elle n’ose pas, comme elles, se confier aux flots. Après avoir dépouillé ses vêtements, elle suit au hasard le sable humide du rivage ; ou bien, fatiguée, elle gagne une grotte écartée, où dorment les eaux de la mer, pour y rafraîchir son beau corps. Tout à coup, fendant les flots, un hôte nouveau du profond Océan, naguère changé en dieu marin sur les côtes de l’Eubée, Glaucus arrive ; il voit Scylla, et, dans une muette surprise, il la contemple avec amour : mais elle fuit : pour la retenir, il l’appelle en vain des plus doux noms ; elle fuit toujours, la peur lui donne des ailes ; elle arrive au sommet d’un immense rocher, dont la cime unique est dépouillée d’ombrage, et elle se penche au loin au-dessus des eaux. Elle s’arrête ; et de cet asile inaccessible, ignorant si elle voit un monstre ou un dieu, elle regarde avec étonnement son étrange couleur, la longue chevelure qui couvre ses épaules et son dos, son corps terminé par la queue flexible d’un poisson. Glaucus s’en aperçoit, et appuyé sur un rocher voisin, il lui dit :

« Ô jeune fille, je ne suis pas un monstre, une bête féroce, mais un dieu de la mer : j’ai sur ces flots le même pouvoir que Protée, Triton et Palémon, fils d’Athamas. Naguère j’étais un simple mortel : mais j’aimais déjà les eaux profondes, et je vivais sur les bords de la mer. Tantôt j’amenais sur le rivage les poissons tombés dans mes filets ; tantôt, assis sur un rocher, je suivais de l’œil et de la main le mouvement de l’hameçon. Près d’une verte prairie est un rivage baigné d’un côté par les flots, et de l’autre, borde d’un frais gazon que n’a jamais effleuré la dent des génisses. On n’y voit point brouter la douce brebis et la chèvre inquiète, ou l’abeille empressée recueillir le suc parfumé des fleurs : jamais on n’y a tressé la joyeuse couronne des festins, et jamais l’herbe n’y est tombée sous la faux. Je m’assis le premier sur ce gazon, en faisant sécher mes filets humides : pour examiner ma pêche, je rangeais sur l’herbe les poissons que le hasard avait jetés dans mes filets, ou que l’appât trompeur avait fait mordre à l’hameçon. Tout à coup, chose incroyable, mais que me servirait-il de feindre ? à peine ces poissons ont touché le gazon, qu’ils se mettent à remuer, à sauter, à s’agiter sur la terre, comme s’ils étaient dans l’eau : et, pendant que je les regarde tout étonné, ils s’élancent du bord dans la mer, et laissent là leur nouveau maître. J’étais immobile de surprise. D’où vient cette chose étrange ? me demandais-je tout rêveur ; quelle en est la cause ? est-ce un dieu, est-ce le suc d’une plante ? mais quelle plante a donc une telle vertu ? » Et je cueille une poignée d’herbes, et je les mords avidement. À peine leurs sucs inconnus ont-ils humecté ma langue, je sens tout mon être bouleversé, mon âme ravie vers un autre élément par un indicible amour. Je ne puis résister : terre, adieu ! adieu pour toujours ! et je me plonge sous les eaux. Les dieux de la mer me reçoivent, et m’associent à leur pouvoir : à leur prière, Téthis et l’Océan me dépouillent de ma nature mortelle ; ils me purifient : ils prononcent neuf fois une formule sacrée, et m’ordonnent de plonger mon corps dans les eaux de cent fleuves. J’obéis ; et cent fleuves roulent leurs ondes sur ma tête. Voilà tout ce que je puis dire, tout ce que ma mémoire me rappelle ; je perdis l’usage de mes sens ; et quand je revins à moi, j’avais un autre corps, un autre esprit. Alors, pour la première fois, je vis cette barbe verdâtre, cette longue chevelure qui traîne au loin sur la mer, ces larges épaules, et mes jambes couvertes d’écailles et de nageoires. Mais à quoi bon cette nouvelle forme ? À quoi bon la faveur des divinités de la mer. Que me sert d’être dieu, si rien ne doit toucher ton cœur ? » Glaucus allait parler encore ; mais Scylla ne l’écoute plus : elle fuit. Le dieu frémit de colère : le dédain irrite sa passion : il va trouver, dans son palais rempli de monstres, Circé, la fille du Soleil.