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lettre 593LECTURES

Lettres à Sara

PREMIERE LETTRE.

Tu lis dans mon cœur, jeune Sara ; tu m’as pénétré, je le sais, je le sens. Cent fois le jour ton œil curieux vient épier l’effet de tes charmes. À ton air satisfait, à tes cruelles bontés, à tes méprisantes agaceries, je vois que tu jouis en secret de ma misere ; tu t’applaudis avec un souris moqueur du désespoir où tu plonges un malheureux, pour qui l’amour n’est plus qu’un opprobre. Tu te trompes, Sara, je suis à plaindre, mais je ne suis point à railler : je ne suis point digne de mépris, mais de pitié, parce que je ne m’en impose ni sur ma figure ni sur mon âge, qu’en aimant je me sens indigne de plaire, et que la fatale illusion qui m’égare, m’empêche de te voir telle que tu es, sans m’empêcher de me voir tel que je fuis. Tu peux m’abuser sur tout, hormis sur moi-même : tu peux me persuader tout au monde, excepté que tu puisses partager mes feux insensés. C’est le pire de mes supplices de me voir comme tu me vois ; tes trompeuses caresses ne sont pour moi qu’une humiliation de plus, et j’aime avec la certitude affreuse de ne pouvoir être aimé.
Sois donc contente. Hé bien, oui, je t’adore ; oui, je brûle pour toi de la plus cruelle des passions. Mais tente, si tu l’oses, de m’enchaîner à ton char comme un soupirant à cheveux gris, comme un amant barbon qui veut faire l’agréable, et, dans son extravagant délire, s’imagine avoir des droits sur un jeune objet. Tu n’auras pas cette gloire, ô Sara, ne t’en flatte pas : tu ne me verras point à tes pieds vouloir t’amuser avec le jargon de la galanterie, ou t’attendrir avec des propos langoureux. Tu peux m’arracher des pleurs, mais ils sont moins d’amour que de rage. Ris, si tu veux, de ma foiblesse ; tu ne riras pas, au moins, de ma crédulité.
Je te parle avec emportement de ma passion, parce que l’humiliation est toujours cruelle, et que le dédain est dur à supporter : mais ma passion, toute folle qu’elle est, n’est point emportée ; elle est à la fois vive et douce comme toi. Privé de tout espoir, je suis mort au bonheur et ne vis que de ta vie. Tes plaisirs sont mes seuls plaisirs ; je ne puis avoir d’autres jouissances que les tiennes, ni former d’autres vœux que tes vœux. J’aimerois mon Rival même si tu l’aimois ; si tu ne l’aimois pas, je voudrois qu’il pût mériter ton amour ; qu’il eût mon cœur pour t’aimer plus dignement et te rendre plus heureuse. C’est le seul desir permis à quiconque ose aimer sans être aimable. Aime et sois aimée, ô Sara. Vis contente, et je mourrai content.

SECONDE LETTRE.

Puisque je vous ai écrit, je veux vous écrire encore. Ma premiere faute en attire une autre ; mais je saurai m’arrêter, soyez-en sure ; et c’est la maniere dont vous m’avez traité durant mon délire, qui décidera de mes sentimens à votre égard quand j’en serai revenu. Vous avez beau feindre de n’avoir pas lu ma lettre : vous mentez, je le sais, vous l’avez lue. Oui, vous mentez sans me rien dire, par l’air égal avec lequel vous croyez m’en imposer : si vous êtes la même qu’auparavant, c’est parce que vous avez été toujours fausse, et la simplicité que vous affectez avec moi, me prouve que vous n’en avez jamais eu. Vous ne dissimulez ma folie que pour l’augmenter ; vous n’êtes pas contente que je vous écrive si vous ne me voyez encore à vos pieds : vous voulez me rendre aussi ridicule que je peux l’être ; vous voulez me donner en spectacle à vous-même, peut-être à d’autres, et vous ne vous croyez pas assez triomphante, si je ne suis déshonoré.
Je vois tout cela, fille artificieuse, dans cette feinte modestie par laquelle vous espérez m’en imposer, dans cette feinte égalité par laquelle vous semblez vouloir me tenter d’oublier ma faute, en paroissant vous-même n’en rien savoir. Encore une fois, vous avez lu ma lettre ; je le sais, je l’ai vu. Je vous ai vu, quand j’entrois dans votre chambre, poser précipitamment le livre où je l’avois mise ; je vous ai vu rougir et marquer un moment de trouble. Trouble séducteur et cruel qui peut-être est encore un de vos pieges, et qui m’a fait plus de mal que tous vos regards. Que devins-je à cet aspect qui m’agite encore ? Cent fois en un instant, prêt à me précipiter aux pieds de l’orgueilleuse, que de combats, que d’efforts pour me retenir ! Je sortis pourtant, je sortis palpitant de joie d’échapper à l’indigne bassesse que j’allois faire. Ce seul moment me venge de tes outrages. Sois moins fiere, ô Sara, d’un penchant que je peux vaincre, puisqu’une fois en ma vie j’ai déjà triomphé de toi.
Infortuné ! J’impute à ta vanité des fictions de mon amour-propre. Que n’ai-je le bonheur de pouvoir croire que tu t’occupes de moi, ne fût-ce que pour me tyranniser ! mais daigner tyranniser un amant grison, seroit lui faire trop d’honneur encore. Non, tu n’as point d’autre art que ton indifférence ; ton dédain fait toute ta coquetterie, tu me désoles sans songer à moi. Je suis malheureux jusqu’à ne pouvoir t’occuper au moins de mes ridicules, et tu méprises ma folie jusqu’à ne daigner pas même t’en moquer. Tu as lu ma lettre, et tu l’as oubliée ; tu ne m’as point parlé de mes maux, parce que tu n’y songeois plus. Quoi ! je suis donc nul pour toi ? Mes fureurs, mes tourmens, loin d’exciter ta pitié, n’excitent pas même ton attention ? Ah ! où est cette douceur que tes yeux promettent ? où est ce sentiment si tendre qui paroît les animer ?...... Barbare !...... insensible à mon état tu dois l’être à tout sentiment honnête. Ta figure promet une ame ; elle ment, tu n’as que de la férocité...... Ah Sara ! j’aurois attendu de ton bon cœur quelque consolation dans ma misere.

TROISIEME LETTRE.

Enfin, rien ne manque plus à ma honte, et je suis aussi humilié que tu l’as voulu. Voilà donc à quoi ont abouti mon dépit, mes combats, mes résolutions, ma constance ? Je serois moins avili si j’avois moins résisté. Qui, moi ! j’ai fait l’amour en jeune-homme ? j’ai passé deux heures aux genoux d’un enfant ? j’ai versé sur ses mains des torrens de larmes ? j’ai souffert qu’elle me consolât, qu’elle me plaignît, qu’elle essuyât mes yeux ternis par les ans ? j’ai reçu d’elle des leçons de raison, de courage ? j’ai bien profité de ma longue expérience et de mes tristes réflexions ! Combien de fois j’ai rougi d’avoir été à vingt ans ce que je redeviens à cinquante ! Ah, je n’ai donc vécu que pour me déshonorer ! Si du moins un vrai repentir me ramenoit à des sentimens plus honnêtes : mais non je me complais malgré moi dans ceux que tu m’inspires, dans le délire où tu me plonges, dans l’abaissement où tu m’as réduit. Quand je m’imagine à mon âge à genoux devant toi, tout mon cœur se souleve et s’irrite ; mais il s’oublie et se perd dans les ravissemens que j’y ai sentis. Ah ! je ne me voyois pas alors ; je ne voyois que toi, fille adorée : tes charmes, tes sentimens, tes discours remplissoient, formoient tout mon être : j’étois jeune de ta jeunesse, sage de ta raison, vertueux de ta vertu. Pouvois-je mépriser celui que tu honorois de ton estime ? Pouvois-je haïr celui que tu daignois appeller ton ami ? Hélas ! cette tendresse de pere que tu me demandois d’un ton si touchant, ce nom de fille que tu voulois recevoir de moi, me faisoient bientôt rentrer en moi-même : tes propos si tendres, tes caresses si pures m’enchantoient et me déchiroient, des pleurs d’amour et de rage couloient de mes yeux. Je sentois que je n’étois heureux que par ma misere, et que si j’eusse été plus digne de plaire je n’aurois pas été si bien traité.
N’importe. J’ai pu porter l’attendrissement dans ton cœur. La pitié le ferme à l’amour, je le sais, mais elle en a pour moi tous les charmes. Quoi ! j’ai vu s’humecter pour moi tes beaux yeux ? j’ai senti tomber sur ma joue une de tes larmes ? Ô cette larme, quel embrasement dévorant elle a causé ! et je ne serois pas le plus heureux des hommes ? Ah, combien je le suis au-dessus de ma plus orgueilleuse attente !
Oui, que ces deux heures reviennent sans cesse, qu’elles remplissent de leur retour ou de leur souvenir le reste de ma vie. Eh qu’a-t-elle eu de comparable à ce que j’ai senti dans cette attitude ? J’étois humilié, j’étois insensé, j’étois ridicule ; mais j’étois heureux, et j’ai goûté dans ce court espace plus de plaisirs que je n’en eus dans tout le cours de mes ans. Oui, Sara, oui, charmante Sara, j’ai perdu tout repentir, toute honte ; je ne me souviens plus de moi ; je ne sens que le feu qui me dévore ; je puis dans tes fers braver les huées du monde entier. Que m’importe ce que je peux paroître aux autres ? j’ai pour toi le cœur d’un jeune-homme, et cela me suffit. L’hiver a beau couvrir l’Etna de ses glaces, son sein n’est pas moins embrasé.

QUATRIEME LETTRE.

Quoi ! c’étoit vous que je redoutois ; c’étoit vous que je rougissois d’aimer ? Ô Sara, fille adorable, ame plus belle que ta figure ! Si je m’estime desormais quelque chose, c’est d’avoir un cœur fait pour sentir tout ton prix. Oui, sans doute, je rougis de l’amour que j’avois pour toi, mais c’est parce qu’il étoit trop rampant, trop languissant, trop foible, trop peu digne de son objet. Il y a six mois que mes yeux et mon cœur devorent tes charmes, il y a six mois que tu m’occupes seule et que je ne vis que pour toi : mais ce n’est que d’hier que j’ai appris à t’aimer. Tandis que tu me parlois et que des discours dignes du Ciel sortoient de ta bouche, je croyois voir changer tes traits, ton air, ton port, ta figure ; je ne sais quel feu surnaturel luisoit dans tes yeux, des rayons de lumiere sembloient t’entourer. Ah Sara ! si réellement tu n’es pas une mortelle, si tu es l’Ange envoyé du Ciel pour ramener un cœur qui s’égare, dis-le moi ; peut-être il est tems encore. Ne laisse plus profaner ton image par des desirs formés malgré moi. Hélas ! si je m’abuse dans mes vœux, dans mes transports, dans mes téméraires hommages, guéris-moi d’une erreur qui t’offense, apprends-moi comment il faut t’adorer.
Vous m’avez subjugué, Sara, de toutes les manieres, et si vous me faites aimer ma folie, vous me la faites cruellement sentir. Quand je compare votre conduite à la mienne, je trouve un sage dans une jeune fille, et je ne sens en moi qu’un vieux enfant. Votre douceur, si pleine de dignité, de raison, de bienséance, m’a dit tout ce que ne m’eût pas dit un accueil plus sévere ; elle m’a fait plus rougir de moi que n’eussent fait vos reproches ; et l’accent un peu plus grave que vous avez mis hier dans vos discours m’a fait aisément connoître que je n’aurois pas dû vous exposer à me les tenir deux fois. Je vous entends, Sara, et j’espere vous prouver aussi que si je ne suis pas digne de vous plaire par mon amour, je le suis par les sentimens qui l’accompagnent. Mon égarement sera aussi court qu’il a été grand, vous me l’avez montré, cela suffit ; j’en saurai sortir, soyez-en sûre : quelque aliéné que je puisse être, si j’en avois vu toute l’étendue, jamais je n’aurois fait le premier pas. Quand je méritois des censures vous ne m’avez donné que des avis, et vous avez bien voulu ne me voir que foible lorsque j’étois criminel. Ce que vous ne m’avez pas dit, je sais me le dire ; je sais donner à ma conduite auprès de vous le nom que vous ne lui avez pas donné et si j’ai pu faire une bassesse sans la connoître, je vous ferai voir que je ne porte point un cœur bas. Sans doute c’est moins mon âge que le vôtre qui me rend coupable. Mon mépris pour moi m’empêchoit de voir toute l’indignité de ma démarche. Trente ans de différence ne me montroient que ma honte et me cachoient vos dangers. Hélas ! quels dangers ? Je n’étois pas assez vain pour en supposer : je n’imaginois pas pouvoir tendre un piege à votre innocence, et si vous eussiez été moins vertueuse, j’étois un suborneur sans en rien savoir.
Ô Sara ! ta vertu est à des épreuves plus dangereuses, et tes charmes ont mieux à choisir. Mais mon devoir ne dépend ni de ta vertu ni de tes charmes, sa voix me parle et je le suivrai. Qu’un éternel oubli ne peut-il te cacher mes erreurs ! Que ne les puis-je oublier moi-même ! Mais non, je le sens, j’en ai pour la vie, et le trait s’enfonce par mes efforts pour l’arracher. C’est mon sort de brûler jusqu’à mon dernier soupir d’un feu que rien ne peut éteindre, et auquel chaque jour ôte un degré d’espérance et en ajoute un de déraison. Voilà ce qui ne dépend pas de moi ; mais voici, Sara, ce qui en dépend. Je vous donne ma foi d’homme qui ne la faussa jamais, que je ne vous reparlerai de mes jours de cette passion ridicule et malheureuse que j’ai pu peut-être empêcher de naître, mais que je ne puis plus étouffer. Quand je dis que je ne vous en parlerai pas, j’entends que rien en moi ne vous dira ce que je dois taire. J’impose à mes yeux le même silence qu’à ma bouche : mais de grace imposez aux vôtres de ne plus venir m’arracher ce triste secret. Je suis à l’épreuve de tout, hors de vos regards : vous savez trop combien il vous est aisé de me rendre parjure. Un triomphe si sûr pour vous et si flétrissant pour moi pourroit-il flatter votre belle ame ? Non, divine Sara, ne profane pas le temple où tu es adorée, et laisse au moins quelque vertu dans ce cœur à qui tu as tout ôté.
Je ne puis ni ne veux reprendre le malheureux secret qui m’est échappé ; il est trop tard, il faut qu’il vous reste, et il est si peu intéressant pour vous qu’il seroit bientôt oublié si l’aveu ne s’en renouvelloit sans cesse. Ah ! je serois trop à plaindre dans ma misere si jamais je ne pouvois me dire que vous la plaignez, et vous devez d’autant plus la plaindre que vous n’aurez jamais à m’en consoler. Vous me verrez toujours tel que je dois être, mais connoissez-moi toujours tel que je suis : vous n’aurez plus à censurer mes discours, mais souffrez mes lettres ; c’est tout ce que je vous demande. Je n’approcherai de vous que comme d’une Divinité devant laquelle on impose silence à ses passions. Vos vertus suspendront l’effet de vos charmes ; votre présence purifiera mon cœur ; je ne craindrai point d’être un séducteur en ne vous disant rien qu’il ne vous convienne d’entendre ; je cesserai de me croire ridicule quand vous ne me verrez jamais tel ; et je voudrai n’être plus coupable, quand je ne pourrai l’être que loin de vous.
Mes Lettres ? Non. Je ne dois pas même desirer de vous écrire, et vous ne devez le souffrir jamais. Je vous estimerois moins si vous en étiez capable. Sara, je te donne cette arme, pour t’en servir contre moi. Tu peux être dépositaire de mon fatal secret, tu n’en peux être la confidente. C’est assez pour moi que tu le saches, ce seroit trop pour toi de l’entendre répéter. Je me tairai : qu’aurois-je de plus à te dire ? Bannis-moi, méprise-moi désormais, si tu revois jamais ton amant dans l’ami que tu t’es choisi. Sans pouvoir te fuir, je te dis adieu pour la vie. Ce sacrifice étoit le dernier qui me restoit à te faire. C’étoit le seul qui fût digne de tes vertus et mon cœur.