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nouvelle 431LECTURES

Dernière scène de la mort de Marguerite de Bourgogne

Connaissez-vous la Normandie, ce beau pays si rempli de vieux castels dont chacun éveille le souvenir d’un nom célèbre ? La Normandie, où chaque champ a eu sa bataille, chaque pierre son nom ? La Normandie si remplie de vieilles légendes, de contes fantastiques, de traditions populaires qui tous se rattachent à quelques lambeaux de notre histoire du moyen âge ?

Eh bien, sur les bords de la Seine, les ruines du Château-Gaillard sont encore la debout, sur le roc, et semblent se rire, à la face de chaque génération qui naît et qui meurt, des sept siècles qui, en passant, n’ont fait que lui arracher petit à petit quelques pierres qui roulent dans le ravin quand l’ouragan gronde et que la pluie tombe.

Alors, en 1316, il était jeune encore. Au haut, c’était son drapeau blanc dont les flots se roulaient au souffle du vent ; à l’intérieur les gardes, et au bas, dans un cachot, une femme qui gémissait et regardait le soleil couchant d’un air d’adieu, de rage et de désespoir.

Elle était jeune encore, cette femme, vingt-six ans ; vingt-six ans, et pas un sourire à la bouche ; vingt-six ans, et peut-être le nombre de ses crimes surpassait-il celui de ses jours !

Vingt-six ans ! Et c’était la Marguerite de Bourgogne, la Marguerite aux orgies sanglantes à la tour de Nesle ; Marguerite, la Femme aux nuits d’insomnie, aux rêves de sang ; Marguerite, la reine de France.

Ce jour-là, elle avait demandé en grâce qu’on lui permît de regarder plus longtemps à travers les barreaux de sa cellule ; elle avait demandé à prendre l’air plus longtemps, comme si elle eût voulu en prendre pour l’éternité. Plusieurs fois la main du geôlier s’avança pour fermer le volet.

« Encore cinq minutes, » disait-elle d’une voix tendre et suppliante.

Et le geôlier avait soin d’aller chez lui, de retourner son sablier, ayant compté le temps qu’il avait mis à venir et celui qu’il mettrait à retourner au cachot ; puis il revenait de nouveau.

Enfin elle vit un cavalier qui s’avançait au galop, et rentra dans sa chambre en pensant à ce que pouvait être cet homme qui se dirigeait en toute hâte vers la porte du donjon.

Peu de temps, après la porte du cachot roula sur ses gonds, et un homme se présenta. Il s’arrêta debout sur le seuil de la porte.

— Quoi, c’est vous ! Lui dit Marguerite, vous, vous encore ici, Lyonnet ! Oh ! Lyonnet, il faut que tu sois mon démon pour me poursuivre ainsi jusque dans ma prison, pour m’accabler jusque dans mon cercueil.

Et elle se prit a rire amèrement :

— Écoute, Marguerite, tous les deux nous voulions un sceptre pour appui, et un peuple pour esclave. Eh bien, Marguerite, toi tu as tué ton père et tu es reine de France ; moi je n’ai tué personne et je ne suis rien.

— Tu m’accuses de la mort de mon père, Lyonnet, tandis que c’est toi, au contraire, toi qui a pris le poignard.

— Oui, cela est juste.

— D’où vient que tu me poursuis toujours ?

— C’est que, vois-tu, Marguerite, en commençant à t’aimer j’avais aimé une enfant pure et candide, et que maintenant, Marguerite, je hais l’enfant qui est la femme adultère.

— Non, tu ne m’as jamais aimée !

— Oh ! Marguerite, oui je t’aimais et je t’ai donné mon bonheur, car je me suis étourdi sur le crime de ton père, et j’ai perdu ma foi, et maintenant tout mon être est le mélange de tous les vices, de toute la haine qui peuvent tenir dans le cœur d’un homme ; mais cette haine a débordé du vase des passions, quelques gouttes sont tombées sur toi et te rongent.

— Ciel ! Serais-tu ici l’exécuteur ?

— Écoute, Marguerite ! Non, tu ne m’as jamais aimé ! Tu croyais pouvoir me dire dans mon cachot : « Lyonnet, tu m’as abaissée à la prière », tu voyais mes larmes sans pitié, tu contemplais mon orgueil qui venait mourir aux pieds d’un assassin ; en bien, j’assisterai à ton agonie, je contemplerai tes dernières convulsions, je verrai la main gluante de l’exécuteur s’abaisser sur ta tête défaillante, et je la verrai, cette tête, tomber et rebondir sur le passé sanglant. Eh bien, maintenant, Marguerite, les temps sont changés et c’est moi qui suis le maître, et toi la victime ; oui, Marguerite, j’ai ordre de Louis de t’étrangler avec tes cheveux.

— Lyonnet, tu ne te ressouviens pas de nos amours, en Bourgogne, de tes promesses et de tes serments ?

— Non, non, à toi les orgies à la tour de Nesle, à toi la trace de sang que l’on voyait sur ses murs, à toi les cadavres que la Seine chaque matin roulait dans son lit ; à toi la honte, à toi l’ignominie, à toi la mort, à toi la malédiction !

— Oh ! Grâce ! Grâce, Lyonnet ! Nous partirons, nous irons vivre loin d’ici, vivre dans notre premier amour, oublier tout comme un rêve sanglant. Grâce ! Grâce !

— Eh ! Faisais-tu grâce à ceux qui, dans la tour de Nesle, te demandaient la vie sous le poignard de tes assassins ? Marguerite, malgré tous tes crimes, malgré toutes tes nuits sanglantes et tes orgies infâmes, quelque chose n’est-il pas resté ? As-tu quelque prière à faire ? Oh ! Dis-la, et vite, car cette heure-ci est ta dernière.

Marguerite s’agenouilla, prononça quelques mots en balbutiant. Etait-ce des sanglots ou une prière ?

— Relève-toi, dit Lyonnet en la prenant par le bras ; bien d’autres me font attendre comme toi ; ils me demandent successivement une heure, une demi-heure, une minute, mais je donne plus : l’éternité !

— Oh ! Ne me parle pas de l’éternité !

— Allons, Marguerite, défais ton bonnet, tes cheveux. Oh ! Ils étaient beaux, tes cheveux ! C’était ta joie et ton orgueil. Oh ! Tes cheveux ! Qu’ils s’ondulaient bien sur tes épaules ! Oh ! Tes cheveux ! Qu’ils ont reçu de baisers brûlants et passionnés !

Aussitôt il en prit deux mèches et en entoura le cou de Marguerite.

On entendit un sourd râlement, un corps tomba par terre et la belle Marguerite était un cadavre !
Le lendemain on porta un cercueil à Vernonet, on creusa là une Fosse et l’on mit dessus une simple pierre avec cette inscription :

CI-GÎT

MARGUERITE DE BOURGOGNE

REINE DE FRANCE.

 

Des siècles ont passé sur cette tombe, le temps a rongé le cadavre, l’herbe a caché l’inscription. Le temps efface tout, les rois eux-mêmes ; mais leurs crimes — oui — mais plus tard.